Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

18 mars 2006

Changer de médecin du travail

"Changer de médecin du travail" a été une requète Google ayant mené jusqu'ici.

En fait, c'est vraiment une question très grave, puisque contrairement aux médecins habituellement consultés, ces médecins ne sont pas au choix des salariés, ni des entreprises. La "visite" ou consultation médicoprofessionnelle est obligatoire selon une périodicité généralement reglementaire. INcoyable, mais vrai, on ne peut pas chnger de médecin du travail, même si celui qu'on a n'obtient pas notre estime, qu'on a parfois avec lui un rapport exécrable. Au pire, on peut faire une lettre à son chef, en espérant ne pas être le seul.

Pour ma part, je propose plutôt une autre solution: changer votre médecin du travail. Je m'explique. Au lieu de vouloir changer de médecin du travail, vous pouvez au moins essayer de le changer. En essayant dans certains cas de lui laisser la possibilité de comprendre de nouvelles chose. Puisque c'est le seul espoir, autant essayer. Alors, il faut imaginer que ce médecin n'a tout simplement pas compris la situation (c'est quand même le cas le plus fréquent, si cela ne va pas bien). Autant lui donner de nouveaux éléments, tenter de lui expliquer encore et encore, de manière différente à chaque fois. Il m'est arrivé de ne rien comprendre à la situation d'un service. J'y suis allée plusieurs fois, je ne comprendais RIEN. Je ne comprenais pas leurs problèmes, je ne comprenais pas les enjeux politiques, et hooop, au bout de quuelques mois (eh oui, il faut parfois de la patience), j'ai eu un déclic. Chacun des intervenants a eu la patience de me répéter les choses de manière différente, mais un beau jour, j'ai fait le lien entre toutes les conversations, et tout a pris du relief. Je n'ai sans doute pas tout compris, mais l'essentiel pouvait enfin être remodelé. Donc, premièrement, insiter.

Ce qu'il faut savoir aussi, c'est que certains médecins du travail ont peur de ne pas savoir (c'est le défaut des médecins en général, d'ailleurs), en tout cas de montrer qu'ils ne savent pas. (ça la fout mal de ne pas savoir, hein?). En fait,  ce n'est pas vraiment si vrai que cela, puiqu'un ingénieur qui ne sait pas comment résoudre un problème, on ne lui dit pas d'emblée "gros nul dégage", en général, non. Un expert en Santé au Travail, cela devrait être le cas. Donc, il faut tenir compte de cette peur pour ne pas braquer un médecin, ne pas exiger des réponses tout de suite au top. Deuxièmement, donc, ne jamais prendre de front un médecin qui fait celui qui sait tout, et lui laisser le temps de réflechir à la question posée.

Enfin, les salariés ont le droit de consulter leur médecin du travail à leur demande, ces rencontres sont aussi là pour pouvoir mettre en dialogue des questions qui pourraient concerner le métier même du médecin du travail. "Que faites vous, et pourquoi ?". Même, si l'envie vous prend, vous pouvez aussi être partie prenante dans le fonctionnement des services inter-entreprises, il y a des projets intéressants à mener.

Donc, ce n'est pas changer DE médecin du travail, mais changer LE médecin du travail, encore plus malin, et beaucoup plus rentable !

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09 février 2006

La chaleur...humaine ?

J'ai l'impression d'une victoire, puisque j'ai demandé au médecin du travail de l'entreprise où il faisait 16° la semaine dernière comment il faisait pour consulter à des températures pareil, parce que, personnellement, cela m'avait dérangé, et qu'en plus je ne souhaitais pas tomber malade (ce qui est le cas quand même, mais bon). Il m'a juré de s'en occuper, tout en me certifiant que cela fait des années qu'il le réclame et que cela ne se fait jamais. (mais entre nous soit dit, il ne s'en étonne, ni ne s'en émeut pas plus que cela).

Arrivée lundi matin avec le suspense de savoir si oui ou non l'entreprise aurati jugé utile de me mettre un radiateur dans le cabinet de consultation, j'étais bien décidée à annuler toutes les visites si cela n'était pas décent, et de faire venir la direction et les DP pour le justifier. En fait, j'ai rapidement apprécié la douce chaleur qui régnait dans le bureau, et le ravissant petit convecteur qui avait pris place sur le mur, bien fixé, et tout, branché et en état de marche juste derrière ma chaise.

Une impression de victoire... et de chaleur aussi que l'humanité avait bien mérité !

N'empèche que je crois que le médecin du travail de l'entreprise qui a aussi profité de cet aménagement, a surtout eu peur qu'on puisse mettre en évidence que lui, dans son activité, il trouvait cela acceptable !!

...et ça aussi a pour moi un petit goût de victoire, d'avoir pu faire poser pour les salariés en slip un petit radiateur alors que le médecin habituel s'en moque un peu. En plus, c'est même par lui que je l'ai obtenu, et c'est bien.

Aaaahhh la chaleur...humaine !

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02 février 2006

Un homme, une femme...

Deux rencontres m'ont marqué.

Lundi, j'ai dû consulter dans un cabinet à 16 degrés, ce n'est pas le grand froid, mais c'est difficile de faire accepter à quelqu'un de se deshabiller s'il a déjà froid habillé. Comme c'est pour remplacer un de mes collègues, l'entretien n'a pas la même utilité que si c'était l'un de mes salariés. Je fais en sorte qu'il puisse avoir du sens pour les deux acteurs. L'activité en milieu de travail n'est pas en lien avec ces visites là, il me reste alors l'examen du corps. Mais alors à 16°, je ne fais pas grand chose si les gens ne sont pas deshabillés, et les faire déshabiller, c'est indigne. Alors, je me suis demandée le sens de mon travail. La mission que je dois remplir sans entretien, sans connaissance du poste...et sans examen physique alors qu'est ce que je fais là? La tâche à faire dénuée de sens, c'est le cas dans d'autres postes et d'autres métiers dans certains cas, mais je touche de près que cela peut faire souffrir ! Cette expérience me servira, mais elle me coute cher, j'ai donc décidé de faire les visites la semaine prochaine qu'à la condition que je puisse moi-même ne pas avoir froid en étant habillée, ce sera déjà mieux que d'accueillir les salariés emmitoufflée dans mon écharpe !

Revenons aux rencontres. Chacune avec son piquant: un homme et une femme se sont succédés dans mon cabinet. Incroyablement différents !

Le premier m'a raconté les conditions de travail de son emploi précédent, où il a tenu le coup 10 ans. Des conditions incroyables. Il m'explique qu'il a vu ses collègues s'alccoliser pour tenir notamment pour resister au froid du logement dans lequel ils étaient logés par l'employeur. D'autres ont fait des tentatives de suicides en décembre dernier, d'autres ont démissionné, et lui...il a une maitresse dans l'entreprise. Et a eu deux enfants la même année. Il me l'explique un peu gêné, moi qui représente sans doute pour lui ce qu'il faudrait qu'il fasse, ou peut-être ce qu'il suppose que je pense qu'il aurait du faire. Alors que j'ai déjà tenté de montrer mon écoute la plus neutre possible, il rajoute quand même que ce n'était qu'un histoire de fesse, finalement. Je ne suis pas sa femme, moi ! Ni sa mère d'ailleurs ! Alors, soit il se parlait à lui-même pour se convaincre, soit il voulait prendre un air honorable (mais pourquoi faire ?). Je ne crois absolument pas qu'un homme puisse avoir une relation avec une femme dans des conditions difficiles de travail sans qu'il y ait la moindre tendresse, au moins. Par l'envie de s'engager, ok, mais au moins de la tendresse. Cette tendresse qui lui permettait de tenir le coup. Il a maintenant dû faire le point sur sa vie, a changé de travail. Je me suis vraiment dit à ce moment-là que le travail peut avoir des conséquences importantes sur la vie privée et notamment sur la vie conjugale...au point de donner la vie à deux bébés !

Et pour le rajouter ici, suite aux visites des interimaires d'une usine agro-aalimentaire, je me posais la question de savoir l'impact du travail industriel sur l'alimentation des salariés. Je n'ai pas fait une étude importante, mais j'ai osé poser la question. Pratiquement tous ont un dégoût pour les produits de type restauration rapide (sandwich, pizza) et disent que leur alimentation a été modifiée par leur travail. Ce n'est donc pas si anodin. Ce n'est pas un risque professionnel majeur de ne plus manger de pizza, ni même une maladie professionnelle, mais de savoir que le travail n'est pas sans conséquence sur la vie des gens peut permettre de comprendre ce travail, les traces de ce travail dans la vie des salariés. Ces traces propres à chaque métier. Ces traces visibles ou audibles qui se donnent à voir...

Je retourne chercher la suivante: une femme jeune, grande, rapide, qui s'installe, et je commence:

-(moi) Bonjour, je suis le Dr Sentinelle, et c'est moi qui vais vous voir aujourd'hui

-(elle) Peu importe

-(moi, surprise, tente une explication) je me présente parce que comme ça vous pouvez savoir à qui vous avez à faire, moi je sais (question de posture), quand on va voir un médecin, on sait comment il s'appelle, voilà.

-ça m'est égal, de toute façon c'est obligatoire.

(glouuuups)

Bon...si je dois être juste un numéro, un anonyme, cela va être plus dur pour moi qui croit encore à ce que je fais. Alors, la consultation s'est continuée dans le malentendu comme elle avait commencé, j'ai continué de vouloir rompre la glace, mais c'était un iceberg. Elle m'a expliqué qu'elle n'avait aucun risque professionnel, et que ces risques sont maitrisés parfaitement, que la région lui fait payer son tourisme alors que chez elle finalement les paysages sont gratuits, allez hop, un petit examen physique vite fait, et hop dehors. Si cette visite n'a pas de sens pour elle, elle n'en a pas tout court, j'apprends à lâcher aussi. Respecter un rythme. Pour une rencontre unique c'est quand même surprenant. Je ne demande pas des visites extra-ordinaires à chaque fois, mais un peu de courtoisie n'a jamais fait de mal à personne, non ?

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11 janvier 2006

La machine à aptitude

Je vous explique le contexte: je dois remplacer des collègues absents pour cause de "démarche compétence" dans mon service. Ok.

Mais je ne connais ni leurs entreprises, ni leurs salariés, ni les risques, ni la surveillance nécessaire. Mais pour leurs quelques jours d'indisponibilité, je dois compenser les visites qu'ils ne feront pas, décision du directeur en leur faveur.

Alors, quel contenu pour ces visites, sachant que certains plannings ne me donnent que 15 minutes pour faire un entretien, un examen, et un papier (avec un peu de saisie informatique parce que je fais du zèèèle).

A ce temps, là, moi je propose une solution plus vivable sur le plan économique: la machine à aptitude, et comme ça, je libère mes compétences pour faire du VRAI travail.

Voilà le style de l'engin: genre urinoir automatique, on rentre dedans avec un jeton. Déjà, faut pouvoir, et sinon, pas de papier d'aptitude, c'est qu'on est inapte, viré. voilà.

Après, on rentre dedans, et on tape des données dans un ordinateur: avez vous des antécédents médicaux oui/non, avez vous été opéré, fumez vous, quel poste occupez vous dans quelle entreprise (à moins que cela ne soit sur le jeton), avec des caractèrees de plus en plus eptit pour faire visiotest en meme temps.

Après, la machine fait mettre à poil, "pissez là", elle répond le poids et la variation ("vous avez pris..5 kilos" (enceinte de 5 mois)), dès qu'on met les pieds sur la zone rouge au sol (apres le pipi, soyons gentils), il faut mettre les mains au plafond, puis au sol, on met son doigt dans un appareil qui prend le pouls et la tension, un colorimetre prend la couleur de la conjonctive, et un embout calcule l'alcoolémie, et pour certaines machines perfectionnées, la machine palpe les seins (faisons un peu de "santé publique" que diable), à l'issue de tout cela, la machine ordonne de se rhabiller et hop, on sort avec le papier, apte, à moins que cela ne soit un tatouage transitoire sur une partie du corps (le front, pourquoi pas).

Voilà, et les autres, les autres, ben, pas aux normes...pas de solution.

Voilà comment finalement je dois me dire que 15 minutes, c'est presque beaucoup pour voir l'aptitude, ne parlons même plus d'évaluation du risque ni de conseils de prévention, et encore moins de vécu du travail, et sans compter tous ces médecins qui sont en retard, qui dérangent les entreprises en ...quoi??? prenant du temps pour les salariés...je crois que je n'ai rien compris à mon travail. (???)

Parmi les médecins que je remplace, rare sont ceux qui me disent ce qui va être mon job pour eux, le message est clair, je dois faire 1% de leur total de visite, le contenu est peu important, c'est le résultat, l'absence de retard dans l'effectivité des visites de leur effectif. Je rappelle qu'ils sont dans une "démarche compétence"...Et que la facturation des services de santé au travail est souvent calculée en terme de visite, et non pas de service médical...dommage...

En tout cas, dès demain, je continue, et j'ai vraiment honte d'entendre en plus les salariés dire "merci"...c'est ça au revoir...grrr...vivement que ce temps soit passé, que je puisse faire VRAIMENT mon travail !

(Et si vous voyez votre médecin bientôt, dites lui si vous pensez qu'il pourrait être remplacé par la machine !)

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14 novembre 2005

Salarié extra-ordinaire...

D'habitude, je rencontre des salariés ordinaires: ils ont un chef, ils ont un travail à faire, ils ont parfois des subordonnés, mais ils sont salariés, et c'est dans ce cadre que je les rencontre, à l'occasion d'une visite, médicale périodique ou bien visite de reprise, ou autre (à leur demande, par exemple). En fait, j'aime ces rencontres, et la surprise inhérente à ces rencontres ne m'effraie plus comme au début de mes études. Maintenant, je vois ces rencontres comme des cadeaux, et la surprise, c'est de découvrir chaque personne avec ce qu'elle a de beau, d'émouvant. Cela fait partie de mon propre plaisir au travail.

Mais alors, là, je suis allée chercher ce salarié dans la salle d'attente, je l'accueille de manière ordinaire, mais la conversation a démarré de manière à ce que ce ne soit pas tout à fait ordinaire, et comme je débute, cela ne m'était pas encore arrivé. Un patron salarié, directeur d'une holding de 600 salariés. Alors, aborder le domaine de sa santé au travail, ce n'est pas "ordinaire", a priori. Mais j'ai choisi de faire en sorte que cela le soit, banalisé: d'abord, je lui ai demandé de me donner des éléments de son travail, du contenu, savoir s'il emmène du boulot le WE, le soir, s'il dort, s'il fume, tout cela comme indices de santé au travail: les émotions visibles lors de la conversation, le ton de la voix, tout peut me servir à avoir une idée, et me guide dans les questions. J'ai d'ailleurs trouvé qu'au vu de sa situation, il a quand même eu la simplicité de répondre à mes questions, simplement. Mais si le Code du travail me donne pour mission d'"améliorer les condidtions de vie et de travail", là, je ne sais pas comment je vais pouvoir faire, après tout, ses conditions de travail, il se les fixe a priori tout seul, il est patron, non? En fait, j'ai justement essayé d'aborder ce sujet, par ce que les "a priori" ne donnent pas de certitudes, en faisant le tour des questions de son travail: ses collaborateurs, ses objectifs, ses moyens,...

J'ai fini par mettre les pieds dans le plat comme avec la plupart des salariés: "Mais alors, pour vous, quel sens à la médecine du travail ?" et cela me permet d'aborder les risques professionnels, et de re-situer les visites dans un cadre de confidentialité et de santé au travail. (moins que sur l'aptitude en elle-même, qui pourrait disparaître sans faire mourir la médecin du travail). Et à ce moment là, il sourit, comme piégé, et me dit: "je vais vous le dire (comme s'il ne voulait pas le dire avant pour ne pas me géner): en fait, je suis administrateur de votre service de santé au travail". Glooooups. Donc, mon employeur, en fait. Alors, je suis en train de voir un salarié qui est mon employeur ???

Honnêtement, à ce moment là, ça fait un drôle d'effet !!!

J'ai quand même réussi à parler des risques professionnels, il savait sûrement l'effet produit par une telle annonce et tout s'est ensuite déroulé de manière très simple et conviviale. Je ne sais pas du tout ce qu'il a pu penser de cette rencontre, mais je trouve que cela est resté - presque - habituel.

Presque !

Posté par sentinelle à 10:01 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 novembre 2005

L'industrie du prêt-à-manger...

Je suis allée voir hier des intérimaires dans une entreprise agro-alimentaire qui fabrique des plats préparés, certains à réchauffer et d'autres pour manger sur le pouce. Pour faire gagner du temps à ces salariés, et comme c'est une grosse entreprise, je suis allée faire les visites dans le cabinet médical de l'établissement. Après avoir traversé tout un couloir ce situant au dessus des zones de production, donc à des températures basses, je suis arrivée aux toilettes, qui sont la salle d'attente du cabinet médical...normal, pour un cabinet, sans doute.

Dans le cabinet, le médecin précédent a laissé les papiers de la table d'examen usagés au sol au pied de la table...et le ménage se faisant le mardi, malheur aux suivants quand le mardi est ferié ! L'autre chose qui m'a marqué, c'est que j'allais donc voir toute la journée des personnes qui travaillent des aliments, ils en manipulent toute la journée, ils les sentent, les regardent, bref, c'est l'objet permanent de leurs pensées de travail, et l'affiche qui est au dessus de la table d'examen, est une affiche "La santé dans l'assiette", avec la photo de tous les aliments possibles triées par classe, avec des chiffres, en détails. Je ne sais pas si les salariés la voient, mais je me demande ce que cela peut leur faire de n'avoir même pas ce répis-là lors de la visite de médecine du travail: il est là encore question de bouffe ?...(au secours !)

La première surprise : le froid du couloir et de la salle d'attente - eux, ils trouvent qu'il y fait plutot chaud, dix degrés, au lieu de deux - ou parfois beaucoup moins pour la partie congélateur, finalement, question de point de vue, non ?

La deuxième surprise, c'est l'odeur de la cote de travail de l'une des intérimaires: odeur de tomate, poivrons, alors qu'elle est dans le secteur des pizzas. Je me suis mieux rendue compte, puisque je n'ai pas encore visité cette entreprise, de ce que le travail de la nourriture peut donner: le travail au froid, et puis les odeurs. d'accord, à l'hopital, certains diront que c'est une odeur "d'hopital", alors que le personnel qui y travaille ne sent plus rien. Mais alors, si ces gens qui travaillent dans des odeurs de nourriture, et qu'ils s'y habituent, comment font-ils dans la vie privée ensuite ? Et s'ils ne s'habituent pas, comment font-ils pour supporter ces odeurs à n'importe quelle heure ? Difficile de leur poser la question lors d'une première visite.

La troisième surprise, c'est le malentendu qui vient du local: le fait d'être dans les locaux augmente la méprise quant au sens de la visite de médecine du travail. Ils ne savent déjà pas qui je suis, mais alors ce qu'on vient faire là...??? C'est-à-dire qu'ils savent deux choses: c'est OBLIGATOIRE et c'est pour avoir la papier de l'APTITUDE. Mais alors que je puisse être médecin, et en plus dans un cabinet dans une entreprise, et payée par le patron, alors là, cela crée la confusion la plus totale. Quid de l'éthique, quid de la confidentialité, le fait que le cabinet soit sur place amplifie la confusion, j'ai trouvé cela vraiment désagréable. Bien sûr, je n'ai pas laissé plus longtemps le malentendu s'immicer, mais le temps de l'expliquer, c'est du temps en moins pour faire son boulot.

Franchement, je préfère de loin voir les salariés en dehors des entreprises.

Même au prix d'une "perte de temps" du point de vue de l'entreprise, une fois par an, 30 minutes...

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13 octobre 2005

Question de posture...


  Je viens de lire un texte sur les troubles musculosquelettiques. Dans un passage de ce travail, il est question du changement de posture des soignants face à la douleur. Au lieu de considérer si une douleur est digne d'intéret comme symptome d'une maladie connue, puisqu'on peut en faire un diagnostic, il est devenu possible de considérer comme valable toute douleur exprimée, et même avec une échelle de valeur subjective proposée à la personne qui souffre pour communiquer au soignant une certaine quantité de douleur. Désormais, il est acquis que cette échelle subjective est prise en compte, même si la douleur ne fait pas partie d'un "cadre", et cela a nettement amélioré la prise en charge de la douleur. Il n'est plus question de savoir de l'extérieur si une douleur est vraie ou non, réelle ou non, exagérée ou non. Elle est décrite par la personne et c'est comme ça qu'elle est entendue. Comme vraie, réelle.

   Pour ma part, je considère qu'en médecine du travail, comme en médecine en général, la parole donnée au médecin est vraie pour parler du travail. Je la reçois comme telle, avec des outils pour l'entendre. Si jamais je trouve qu'un propos me semble ne pas correspondre avec ce que je sais, ou que cela me semble exagéré, j'aborde le sujet comme tel. Histoire de ne pas vivre dans un malentendu, ne pas laisse croire que je suis dupe, ou ne pas me faire un jugement sans comprendre. Question de posture. Le travail actuel des médecins du travail qui réflechissent à ce métier, c'est d'arriver à déterminer les symptômes des effets du travail sur les salariés. Parvenir à les objectiver. C'est ce que j'ai compris, je pars en séminaire à ce sujet.

Je laisse donc ce blog jusqu'à samedi !

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11 octobre 2005

Un observateur plein d'humour...

   Il a 55 ans, il est intérimaire dans une entreprise de fabrication de plats préparés. Comme il a une formation de "crèpes-pizza", il a décidé de venir travailler là pour voir comment ça se passe en production inndustrielle. Il prépare pendant ce temps là son avenir professionnel comme indépendant. Un camion à pizza, comme il l'a déjà fait avant. Il est dans une période "entre deux". Et se lance en interim. Il est dedans mais n'est pas vraiment dedans, il voit les choses de l'intérieur, mais garde un peu de recul. Il me raconte son activité avec passion, mais fait de nombreuses digressions, passant par son cambriolage récent et son expérience du commissariat, son déménagement, sa carrière professionnelle (et en particulier le restaurant dans lequel il avait un CDi mais qu'il a quitté parce que les conditions physiques de travail étaient vraiment insupportables), les affres de son médecin traitant, et les derniers essais thérapeutiques dans lequel il s'est engagé pour son cholesterol...mais qui le laisse en plan avec sa prostate qui l'oblige à aller uriner toutes les heure-et-demi.

   Toutes les heure-et-demi ! A 55 ans, il est obligé de quitter son poste pour aller uriner, quand il n'a pas de fuite à cause du jet d'eau qui nettoie le sol à grande eau. A 55ans, ce n'est pas vieux pour être aussi gêné.

   Il me décrit à la manière d'un one-man-show ce qu'il se passe à l'intérieur de cette entreprise: il pousse des "wagons" (sorte de charriot) de beurre, qui pèse 140kg, pour amener ce beurre (140kg comme 560 tablettes communes) près de machine qu'on alimente de blocs de 12kg chacun pour...tartiner des sandwichs. Il me raconte qu'il y a plus d'encadrants que d'opérateurs, fait quelques commentaires là dessus...Il me décrit l'habillage des salles de travail au froid et me montre les traces de gelures sur ses doigts malgré les 4 paires de gants. Il porte, comme on le sait, une charlotte, un masque "qui empêche de respirer". Et me raconte d'ailleurs, qu'alors qu'il a eu du mal à s'habituer au froid, il a maintenant l'impression d'être mieux pour respirer au froid (???). Il découpe plein de nourriture toute la journée, mais n'a pas le temps de manger ("honnetement, une demi-heure, c'est juste le temps de faire la petite et la grosse commission et ensuite de se laver les mains, et hop, faut retourner au boulot sans manger"), alors que de voir défiler toute cette nourriture lui donne plutot faim, les bonnes odeurs de charcuterie qui défile sous ses yeux toute la journée...

   Le premier commentaire que je voudrais faire, c'est qu'il est difficile de faire face à un "barratineur"...qui en fait des ...tartines! Mais j'ai fini par lui couper la parole pour "reprendre le fil de l'entretien": ce pour quoi on était là, parler de risques professionnels, de son poste. Et là, il ne voyait pas du tout ce qu'il pouvait me raconter.  Il venait de tout me livrer en vrac, mais alors "risques professionnels" = perplexité ! Quand même, le laisser parler ne rentre pas dans 20 minutes. J'ai trouvé cet entretien vraiment intéressant, parce que cela montre que les éléments dont j'ai besoin dans mon travail ne viennent pas sur commande, comme si les salariés étaient des machines, mais que ces personnes fonctionnent à leur rythme. Je respecte ce rythme au moins un peu pour laisser venir ce dont j'ai besoin par quelques questions ouvertes lancées ça et là. Pour moi, le message n'est pas cadré comme un imprimé questionnaire de caricature, mais je place l'accueil d'abord: posez vous et racontez moi votre travail. Juste un peu plus de "savoir-faire" et je saurais comment arrêter des digressions vraiment trop hors sujet.

   Le deuxième commentaire, c'est qu'on a toujours plus d'humour et on peut voir les choses dans les entreprises quand on n'est pas mariés avec. Un intérimaire me disait que les embauchés peuvent plus parler dans l'entreprise que les travailleurs temporaires, mais en fait, ce sont ceux-là qui arrivent à voir encore les choses anormales. Les autres font tout pour ne pas voir, et...ça marche. Alors, finalement, voir des intérimaires dans une zone géographique, c'est quand même vraiment informatif.

   Le troisième commentaire, c'est que ce pauvre homme me parle à moi de son problème urinaire, abandonné par son médecin traitant sur ce sujet (par conter, l'essai thérapeutique...bref) et qui le gène dans son travail. De mon côté, j'ai vérifié que l'encadrement le laisse aller aux toilettes et il dit même quon va peut-être le changer de poste. Il est super-content... mais quid de la prise en charge médicale, je ne vais quand même pas prendre en charge son problème de prostate mais c'est quand même invalidant ! Je l'ai renvoyé sur son médecin traitant, mais je ne trouve pas ça satisfaisant. Pas d'idée géniale, et pas un moment de répit pour réfléchir...

   Le quatrième commentaire, c'est qu'engluée dans autant de blabla j'en écris tout ça...c'est contagieux ? Franchement, il a peut-être des traits maniaques, en tout cas, il aurait sans doute pu me vendre des crèmes de beauté, des encyclopédies, des abonnements à je ne sais quoi (une secte, pourquoi pas), c'était parti. Un vrai talent.

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07 octobre 2005

Du positif sur le travail temporaire !

Aujourd'hui, j'ai fait une belle rencontre. C'est l'histoire d'une femme de 50 ans qui a été licenciée dans un contexte dramatique de rivalités professionnelles entre collègues, dans un ambiance favorisant les décompensations. Elle était vraiment détruite, a initialement interpété les choses du point de vue du harcèlement, a même reçu un courrier la décrivant comme "a-sociale" - alors qu'elle a dirigé du personnel pendant une vingtaine d'années sans encombre. Elle est sortie de là sans confiance en elle, après plusieurs mois payée à ne pas venir au travail (RTT non dus mais donnés quand même, préavis fictif,...). Au bout d'un certain temps, ses filles ont poussé pour elle la porte d'une agence interim, et lui ont trouvé une mission. Elle devait faire une enquète auprès d'un certain public, recueillir les données, conduire les entretiens. Elle explique alors comment ce travail lui a permis de reprendre confiance en elle, de voir  qu'elle était bien reçue, bien traitée, qu'elle était capable de quelquechose même à 50 ans - selon ses dires, je ne veux pas dire que je pense qu'elle n'aurait pas pu travailler.

Une deuxième mission, puis une autre, s'enchainant, elle a re-construit sa santé mise à mal par une situation de travail complètement folle auparavant. Elle est prète à re-signer une contrat à durée indéterminée, et à en obtenir un. Les missions auront servis. Belle histoire de travail temporaire.

Je lui ai donné quelques clefs de compréhension de sa situation antérieure, quelques repères pour la suite, pour comprendre cette situation et vivre différemment maintenant. Et ne pas s'en tenir à une situation dite de "harcèlement" qui ne soigne personne. Ni le "bourreau", ni la "victime". Les étiquettes n'ont jamais fait de bien. Les cages, les prisons non plus. alors, ouvrons les portes !

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06 octobre 2005

Intérimaires... (3)

L'entretien avec cet homme de 30 ans a commencé par l'explication de sa situation d'interim qui durait depuis...mardi...mais que faisait-il avant ? Avant, il venait juste de démissionner d'un CDI de 3 ans dans une grande entreprise de la région de fabrication de pièces de petites tailles en caoutchouc. Je venais juste de voir d'autres intérimaires en mission dans cette entreprise et qui m'avaient déjà décrit un peu ce qu'ils y avaient vu. Des chaines, des dizaines de chaines qui fabriquent la même chose dans des formats différents.

Alors, je lui ai demandé la raison de sa démission s'il avait envie de m'en parler. Il occupait la nuit un poste normalement occupé le jour par deux personnes, avec de rares aides malgré ses demandes, avec la même cadence que le jour. Il fallait faire des tas de ces petis objets, en les saissisant avec l'index fléchi vers le haut en faisant des mouvements rapides et répétés de flexion du doigt pour les attrapper. Les deux mains en même temps, debout. Répétés, oui, 10.000 fois par 8 heures. soit plus de 1000 fois par heure. Pendant 3 ans. 5 nuits d'affilée. Toutes les semaines sauf les vacances. Avec le droit d'écouter la radio qui masque d'ailleurs le bruit de l'atelier...

Il m'explique alors qu'il a parfois eu des blocages de ces doigts, ses doigts sont déformés légèrement, douloureux surtout le matin. Et il s'étonne que je m'étonne de la cadence, pour finir par me dire que quand on fait ce travail, on ne se rend même plus compte du nombre, de ce que cela représente, et que de le raconter maintenant, cela lui parait incroyable. Mais vrai. Vrai parce qu'il y a les traces de ce travail. Et de l'énoncer permet de mieux comprendre.

En rentrant de vacances, il reçoit un courrier avant de reprendre lui annonçant la fin du travail de nuit, la fin de ses primes, et le retour sur d'autres chaines, mais en 2*8 et à moins cher. Alors, il a fait son préavis et décide de partir. Pour sauver sa peau.

A 30 ans, ces traces sur le corps me paraissent inhumaines. L'usure à 30 ans, le travail à répéter 10000 fois par jour, tous les jours le même. Je reste indignée et essaie de prendre en charge ce que je peux bien pauvrement...une lettre pour un spécialiste et une déclaration pour la reconnaissance en maladie professionnelle....faute d'une vraie reconnaissance pour le travail fait, une reconnaissance en maladie professionnelle, c'est affreusement triste, mais si cela peut venir marquer le fait que la société prend note de l'usure au travail de son corps, c'est quand même un moindre effort.

Finalement, il est dans une démarche de travail dans un autre endroit, un autre domaine, il est pour l'instant encore en mission en interim dans une entreprise qui lui demande de mettre des bobines de 50kg à deux sur une palette en les superposant jusqu'à 1m50 du sol, au rythme de 12 par heure au moins. A quand la fin ?

Quand le dernier m'annonce que son frère a une maladie professionnelle à 35 ans pour un travail similaire, et que le médecin du travail aurait dit qu'il n'"a qu'à être heureux d'avoir du boulot"...je suis achevée. Je lui ai répondu que les missions du médecin du travail sont dans l'adaptation des postes, il m'a répondu que ça c'est des paroles, et qu'il y a le réel. Des paroles, comme si la loi du code du travail, ce n'était que des paroles. On peut continuer alors ?

Demain est une autre journée avec les intérimaires.

Posté par sentinelle à 21:26 - Des hommes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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