Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

02 juillet 2006

Activités complexes

Dans mon activité, je m'aperçois que les consultations sont l'ocasion extra-ordinaire d'aborder le point de vue unique d'un salarié sur son entreprise. C'est l'occasion de situer un individu dans sa trajectoire professionnelle (débutant, ancien, en cours de reconversion, en attente d'un projet). Ce point est important aussi pour le salarié, puisque ce peut être le seul lieu où celui-ci peut une fois par an au moins s'entendre dire des choses à ce sujet (et s'en étonner, parfois !). Les consultations sont aussi le moment de faire le point sur le vécu du travail (pénible, ou au contraire agréable), pour éventuellement avoir entendu du médecin du travail quelques traits principaux pour l'avenir. Souligner ces traits fait donc aussi partie, de mon point de vue, du sens des consultations médico-professionnelles.

Ecouter, et entendre les différents points de vue de chacun des salariés sur leur entreprise, c'est aussi en avoir ensuite une vision en relief. Le médecin du travail peut alors parfois être le seul à avoir ce relief et le recul nécessaire à une aide à l'entreprise du côté de la santé au travail, grâce à ce qu'il a pu entendre.

Avec mes consultations, je prépare mes activités de terrain (visite d'entreprises,...) et de mes actions de terrain, je peux alimenter mes consultations. Ces deux activités respirent, elles se nourrissent mutuellement, il me reste aussi un peu de temps pour lire, écrire des synthèses et des traces de mon activité de terrain, des pages pour l'histoire. Ces pages qui, relues des années après peuvent permettre de comprendre les événements avec du recul.

Ce métier permet donc des perspectives humaines, à l'échelle de l'individu, et à l'échelle du collectif, des perpectives de santé, à l'échelle de l'entreprise au moment où on travaille ensemble, au fil des années, et également des perspectives historiques à l'échelle individuelle et à l'échelle de l'entreprise: l'entreprise du père reprise par le fils, ou bien tel salarié qui avait choisi un métier pour certaines raisons peut être aidé à en trouver un autre lors d'un événement de vie.

Ces perpectives donnent à ce métier un contenu passionnant que j'essaie de nourrir aussi de lectures sur le travail de toutes origines. Activités complexes, mais riches !

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15 juin 2006

Des espoirs...

Tout n'est pas joué dans l'entreprise dont j'ai parlé juste avant.

Je n'ai toujours pas de PC dans mon service, cela ne m'aide pas...mais cela devient une promesse, alors il faut être patient. La patience est un savoir-faire nécessaire à ce métier, il en est question dans la suite.

Je suis donc retournée dans l'entreprise E. du 30 mai. J'y suis allée deux fois, une pour des consultations, l'autre pour un rendez vous avec la direction. Le premier jour, les consultations m'ont parues difficiles puisqu'elles ont été interrompues par des personnes qui rentrent dans le cabinet dans l'entreprise puisque celui-ci sert à autre chose d'autres jours, et donc, certains ont la clef...Les sons passent à travers les cloisons puisque j'entendais les conversations du couloir (donc dans l'autre sens aussi !). Bref, j'en passe, c'était vraiment désagréable, je ne ferai plus de consultations à cet endroit si les conditions ne s'améliorent pas. Le secret médical doit être préservé en Médecine du travail, et si les salariés ou la direction peuvent avoir le moindre doute, l'effet est catastrophique, je serais intraitable là-dessus.

L'autre journée a été plus difficile, il s'agissait d'un contact stratégique avec la direction, et le rendez-vous s'est plutôt bien passé à mon gout. j'ai réussi à dire que je ne cautionne pas le fait que les salariés sont qualifiés d'"idiots", et que l'ont travailler ensemble sur les conditions de travail dans cette entreprise. Et j'ai bien compris qu'il s'agit d'un entreprise artisanale qui ne cherche pas de manière machiavelique à utiliser des méthodes de management difficiles. Là, rien de calculé il y a du boulot, et pour l'instant, j'ai encore l'impression que ça va être possible. Rien de réfractaire, le rendez vous s'est donc bien passé. J'attends, mais j'ai posé mes premières pièces. Mes premiers coups de crayon comme quand on commence à peindre une grande toile.

A suivre.

Aujourd'hui, après avoir posé pleins de questions sur son poste à une salarié, celui-ci m'a expliqué qu'il se demandait pourquoi je posais ces questions sur sa vie privée (que lui estime privée): son poste, son entreprise, et attendait les questions classiques "vous fumez, vous avez des antécédents,...". Ben non. Je suis là pour parler Santé au travail, je commence par parler du travail, puis de la santé, et ensuite des liens possibles entre les deux. Voilà ! Il a l'air d'être sorti intrigué mais satisfait !

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30 mai 2006

Aaah ma bonne dame...

J'ai visité une enterprise ce matin de 250 salariés. L'accueil de la direction a commencé par la plainte, toutes portes ouvertes sur un salarié qui pose problème depuis...trois ans...et qui vient de faire une déclaration de maladies professionnelles (ce qui représente le comble de l'affront ici, semble-t-il. Non pas qu'il ait une "vraie" maladie, il n'en ait pas question, mais alors que cela puisse provenir du travail est carrément tabou !

La suite de la visite m'a montré que les conditions de travail sont difficiles, qu'il ya des endroits dangereux (le toit d'un magasin sert aussi de magasin, le garde coprs laisse la place pour monter une palette, mais sans barrière à cet endroit). La manutention est importante, le bruit empèche de bien se comprendre, même loin de la pire des machines (impossible à coffrer ?).

Le pire que j'ai constaté, ce n'est ni la manutention, ni le bruit, mais le mépris de la direction pour ses salariés, bien déraisonnables, d'ailleurs, la preuve, "c'est qu'il faut les voir mettre la radio à fond dans leur voiture, alors le bruit dans l'entreprise, c'est rien !". Et la manutention, "il faut bien, et puis, ici, c'est moins pire qu'en extérieur !" (certes...).

Arriver à garder son sang froid pour répondre poliment que ce n'est pas la question, ni la responsabilité de l'employeur...grrr. Deux heures à entendre sans faillir le "vomi"  de cette personne de la direction au sujet de ses salariés....honnetement, c'est difficile. Maintenant, je dois garder mon rôle de "conseiller", de "préventeur" calme, frais et dispo, alors qu'à l'intérieur je n'ai envie que de partir de là vite fait pour hurler la colère face à tant d'injustice !

Tout s'est passé de manière courtoise. Je vais rédiger un courrier de compte-rendu de cette (atroce) visite, mais je sens qu'un gouffre idéologique nous sépare, le compromis s'avère difficile.

Et, tu vois, Béréno, que là, sans danger immédiat, je ne peux pas trahir le secret professionnel en appelant l'inspecteur le plus proche. En plus, semble-t-il, il s'est déjà faché avec eux, et manifestement eux avec lui...donc...à lui de m'aider aussi, non ?

La suite plus tard.

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26 mai 2006

A quoi sert le médecin du travail ?

Voilà la question que je pose à chaque nouvelle consultation puisque je prends connaissance de mon secteur. Je veux tout de suite mettre fin à un malentendu entre les salariés de mon secteur et moi: en particulier à ce à quoi ils doivent s'attendre de moi dans l'exercice de mes missions.

La plupart du temps, ils sont surpris qu'on leur pose la question, après un léger silence marquant cette surprise, ils acceptent de dire ce qu'ils pensent être la réponse du "bon élève"...: "c'est pour un contrôle" (!), ou bien "c'est pour savoir si on est en bonne santé" (re-!), ou encore "c'est pour savoir si on est apte" (...) ou finalement "c'est pour...(je viens de poser 10 minutes de question sur le travail) ...savoir si tout va bien dans les conditions de travail"...snif.

  Je ne SUIS PAS un médecin de contrôle
  Je suis effectivement Médecin
  J'en ai rien à faire de l'aptitude qui crée entre nous un immense malentendu, mais pour l'instant, on a pas trouvé de solution pour les cas où les restrictions d'aptitudes sont nécessaires, ou pour remplacer les mécanismes de licenciement pour inaptitude médicale...blabla, je ne SUIS PAS juriste. (cf supra, je suis effectivement (seulement) médecin).
  Je sais bien que vous savez mieux que moi si vous êtes aptes, et je ne sais pas du tout la valeur scientifique du dépistage a priori à travers l'entretien et l'examen du corps si je peux savoir si - ou non - vous êtes en bonne santé alors que vous n'avez pas de symptômes.

Par contre, je tiens absolument à commencer dans mon secteur à rectifire tout malentendu sur mes missions, et sur ce que j'entends faire à ce poste de médecin du travail: c'est à dire ce qui est prescrit par le code du travail: article L 241-2: "Les services de santé au travail sont assurés par un ou plusieurs médecins qui prennent le nom de "médecins du travail" et dont le rôle exclusivement préventif consiste à éviter toute altération de la santé des travailleurs du fait de leur travail, notamment en surveillant les conditions d'hygiène du travail, les risques de contagion et l'état de santé des travailleurs."

J'espère ainsi pouvoir travailler avec les employeurs et les salariés dans mon rôle de conseiller de santé au travail. Et non pas comme tout ce que tout le monde essaie d'imaginer tout le temps (y compris bon nombre de médecins du travail).

Utopie?

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23 mai 2006

Du nouveau !

J'ai obtenu des dossiers pour ranger les quelques documents concernant mes entreprises, rangés ainsi par ordre alphabétique. Mes consultations me donnent matière à savoir ce qui va être nécessaire dans ces entreprises: cela détermine des priorités, les entreprises où il est urgent d'aller pour parler de santé au travail, et les autres qui en font déjà.

Certaines de mes entreprises ont l'air d'avoir besoin d'aide bientôt, les salariés ne semblent pas avoir ce qu'il faut (certains se payent même leurs chaussures de sécurité). Comme je ne suis pas l'inspecteur du travail, sauf danger immédiat, je vais commencer par prendre rendez-vous, me présenter. D'ailleurs, un employeur mécontent de l'absence de médecin du travail dans le service à mon poste pendant 6 mois, a téléphoné pour savoir si on prenait la responsabilité de ses visites d'embauche "hors délai". J' ai pris rendez vous avec lui pour qu'il me parle de ses inquiétudes et je lui ai quand même rappelé que si l'inspection du travail ne trouve que cela a lui reprocher, ce sera plutôt indulgent. Non mais.

Les salariés que je rencontre sont vraiment disposés à parler de santé au travail, alors, bien sûr, il y a les préssés ou les conditionnés, qui commencent parfois la consultation par un "j'me mets à poil tout de suite, là?", question à laquelle je réponds que j'ai besoin de faire connaissance d'abord. Mais dans l'ensemble, tous sont prêts à décrire l'activité, répondre aux questions, expliquer. Même avec poésie, humour, et sourires attendris.

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13 mai 2006

Pas ce soir, j'ai la migraine ?

Alors que j'ai demandé à un salarié s'il prenait des médicaments:

-"oui, j'en prends de temps en temps, ...du Doliprane quand j'ai mal à la tête...comme les femmes, quoi..."

-"Comme les femmes ?"

-"Ben oui, les femmes, elles ont tout le temps mal à la tête"

-"...???...!!!"

Je suis intriguée par la banalisation de ces maux de tête. Et en plus venant d'un homme qui se plaint donc de maux de tête "comme les femmes". Quelle référence culturelle, quelle croyance fait que les femmes auraient toutes mal à la tête ? (Pas ce soir, j'ai la migraine ?)
Je n'en saurai pas plus pour cette fois ! (mais je n'en ai pas mal à la tête !!)

Un autre un peu plus tard:
-"Au boulot, je ne compte pas mon temps, je ne dis d'ailleurs jamais non quand on me demande d'être disponible, je viens, mais je pose mes conditions, je dois aller à l'école le matin et le soir pour mes enfants, et ...je n'aime pas qu'on me dise non !" Petite phrase pleine de contradictions, je n'ai pas relevé, mais j'ai trouvé ça amusant. Le reste de la consultation a été d'un ton plus grave, il m'a expliqué à quel point il a pu construire sa santé au travail puisqu'ayant vécu un drame dans sa vie privée, il a pu "tenir le coup" grâce à son travail. Comme quoi, c'est possible.

Posté par sentinelle à 17:19 - Des rencontres - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 mai 2006

Somatisation ?

Intéressante phrase proposée par une salariée, femme du chef d'entreprise. Depuis les années 80, ils portent leur "boite" à deux. Mais DRH pour gérer 40 salariés, ce n'est plus juste "conjoint-collaborateur"...

-"Ce métier est devenu trop lourd pour mes épaules...c'est pour ça que j'ai mal au dos..."

J'ai trouvé cette explication délicieuse. Une pensée, un lien était fait ? Se l'était-elle dit avant de venir me voir, ou bien est-elle ressortie en se demandant où est ce qu'elle avait bien pu chercher tout ça ?

Je viens de voir que le blog de l'inspecteur du travail continue, la parole lui est revenue, c'était juste un coupure momentanée du son. Bien !

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05 mai 2006

Sombre journée !

D'abord, le blog de l'inspecteur du travail s'est arrêté, alors qu'il suscitait des débats sur le travail avec une chronique presque quotidienne. Le travail vu par un inspecteur du travail, surtout avec les récits nombreux -trop - de violences, de coups bas, de lâchetés, de pleurs, de traumatismes, et le questionnement de tous ceux qui venaient lire. La fin du blog aujourd'hui a déjà suscité plus d'une centaine de commentaires. Va-t-il vraiment renoncer ? Des menaces l'ont fait taire, alors qui parlera ?...je reste amère.

Ensuite, je viens juste de prendre un poste dans un service de Santé au Travail, un service interentreprise. Les conditions de travail sont plutôt bonnes, j'aimerais juste avoir un accès internet, ça viendra peut-être, patience. Sauf pour ma secrétaire qui a un poste anti-ergonomique, neuf, mais ...booonn. On verra plus tard... (PLus tard, plus tard, c'est bien ce qui m'énerve en médecine du travail, mais je m'y fais). Par contre, j'ai ouvert aujourd'hui avec horreur les boites à archives des entreprises qui me sont attribuées... tout est envrac, pas rangé, d'ailleurs, il y a peu de traces. Peu de fiches d'entreprises, d'ailleurs, il y a l'épaisseur de 4 ramettes en vrac, juste trié par nom alphabétique d'entreprise. Rien antérieur à 2003 semble-t-il. Mais alors qu'est il arrivé au reste des documents, détruits, sans doute. Toute cette floppée de papier à trier me donne la nausée, je vais commander des pochettes...250 pochettes...Ca me glace de penser que le travail en milieu de travail fait avant moi ait pu disparaitre et que je sois obligée de commencer comme si rien n'avait eu lieu avant. J'imagine déjà la gueule des entreprises quand je vais leur dire ça !

Sans compter que je suis en train de commencer à recevoir en visite de reprise des salariés qui vont nécessiter beaucoup d'action en milieu de travail... et beaucoup de délicatesse aussi !

Je relève mes manches, volontiers, mais ouhlala, il va falloir en mettre un coup ! (j'en ai jusqu'en 2008 sans problème...!)

A suivre !

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22 avril 2006

Un film sur la souffrance au travail

film

"Chaque semaine, dans trois hôpitaux publics de la région parisienne, une psychologue et deux médecins reçoivent des hommes et des femmes malades de leur travail. Ouvrière à la chaîne, directeur d'agence, aide-soignante, gérante de magasin Tour à tour, 4 personnes racontent leur souffrance au travail dans le cadre d'un entretien unique. A travers l'intimité, l'intensité et la vérité de tous ces drames ordinaires pris sur le vif, le film témoigne de la banalisation du mal dans le monde du travail..."

Cette semaine, je suis allée voir ce film. Un film qui montre des consultations de pathologies professionnelles dans plusieurs hopitaux de la région parisienne. Je voulais savoir comment les auterus avaient traité un sujet aussi grave et intime comme la souffrance mentale au travail. La sincérité des acteurs de ce documentaire est apparente, j'ai trouvé ces consultations très similaires aux miennes. Je suis parfois témoin de la souffrance telle qu'elle est exprimée dans ce film. Témoin  de la souffrance: cela ne veut pas dire jugement de la situation, cela veut juste dire que cette souffrance existe, que cette souffrance est rapportée par l'acteur du travail comme un vécu douloureux d'une situation, qui d'ailleurs n'est généralement pas isolée. Le fait même de pouvoir dire cette souffrance est déjà une étape. Elle est suivie par d'autres étapes, dans lesquelles le médecin du travail peut être acteur à son tour. Etre témoin de la souffrance permet d'en prendre acte.

Je regrette seulement que le rôle des médecins du travail des acteurs dans ce film n'ait pas été souligné avec plus de conviction. Où sont-ils passés ? Comment sont-ils intégrés au "réseau" des médecins de la prise en charge ? Dommage...Les médecins du travail qui sont témoin de cette souffrance ne sont pas toujours formés à en prendre acte. Mais leur rôle dans le constat de ces souffrances est important, il peut déboucher sur des suites à donner, notamment le travail en coopération avec les autres acteurs de terrain (et je n'ai volontairement pas utilisé le mot "collaboration" qui aurait pu en faire sursauter plus d'un).

Film utile, film relativement prêt du réel dans ce qu'il montre. Beau travail.

(Pour en savoir plus sur le film, il suffit de cliquer sur l'image)

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31 mars 2006

Fragilités ?

Je viens de remplacer une de mes collègues - toujours dans le cadre de la démarche compétence de mon service - qui m'a confié les salariés de 'lune de ses entreprises. Je les ai presque tous vus cette semaine (55 personnes, dont le directeur), sans compter ceux qui sont de nuit cette semaine, et qui seront donc vus le jour quand ils seront de jour (ça, c'est bien, c'est plutôt rare). Contrairement aux remarques que j'ai déjà pu faire, là, je suis allée visiter le site avec le médecin du travail après le CHSCT avant de commencer les visites. J'avais eu aussi quelques transmissions et des consignes de surveillance. Une secrétaire était même tout le temps avec moi pour faire les examens demandés par le médecin du travail responsable de l'entreprise. J'en profite pour saluer ici les savoir-faire des secrétaires des médecins du travail qui apprennent aussi des gestes médicaux. Tout s'est bien passé. Je voulais noter ici une situation qui peut éventuellement en inspirer d'autres.

J'ai reçu hier un salarié qui allait vraiment mal : environ 45 ans, il n'avait plus la force de rien, dormait tout le temps chez lui, n'avait plus gout à rien, ne croyait plus en son travail, n'a pas de collègues ayant un poste équivalent dans l'entreprise, et n'adresse plus la parole aux délégués syndicaux qui sont "pour le patron" (?). Il en a marre de son travail depui 4 ans , il dit avoir tout essayé, mais là, il est à bout de force. En plus, pour avoir eu besoin d'arrêt maladie l'an passé, il commence à passer pour celui qui est un "tire au flanc" (rien de plus motivent, n'est ce pas ?) et pire, celui qui monte les salariés contre le patron, le gars à éviter, si on ne veut pas avoir d'ennui, quoi. Donc, un salarié franchement isolé et en souffrance.
Que disait-il de son travail ? D'abord, qu'il n'arretait pas de former les jeunes, et que les jeunes, qui devaient l'aider partaient quand ils commencaient à bien connaitre le travail. On lui aurait même dit que c'était son boulot de les former s'il voulait des collaborateurs. Mais ils ne restent pas, alors qu'il a besoin d'aide et que, lui, est là depuis 17 ans. Il dit qu'il n'a pas de matériel, et qu'on lui a donné un nouveau poste "amélioration continue" auquel il n'a pas le temps d'aller puisqu'on l'appelle tout le temps pour remplacer par ci par là dans l'atelier puisqu'il connait le travail. Il ne comprend plus. Il n'a plus envie. Je lui ai donné des pistes de compréhension: premièrement, prendre soin de sa santé, je lui ai pris rendez-vous avec son médecin traitant, et donné quelques adresses pour la compréhension des histoires de travail. Et je lui ai parlé de rompre l'isolement, de demander des repères du côté du travail pour clarifier les règles de son poste. Mais en lui (re-)donnant la clef de l'action.

Aujourd'hui, j'ai vu le directeur. Un homme connu pour sa gestion de personnel plutôt humaine, avec des situations de maintien dans l'emploi accrobatiques mais qui tiennent la route quand même. (autant dire qu'ailleurs, ces salariés là seraient déjà partis). Après un visite dont j'ai essayé qu'elle soit relativement ordinaire (mais c'est dur, voir plus haut), il a voulu un compte rendu de ce que j'avais vu. Je lui ai répondu que comme remplaçante, c'était difficile, je lui ai dit ce que j'avais remarqué de bien, et quelques idées générales. Et lui, il voulait me parler du salarié dont je viens d'exposer la souffrance, il est inquiet et m'en parle. Il comprend bien que je ne vais pas trahir le secret, mais il voudrait savoir quoi faire. Et hooooop, il me raconte la vie privée du Monsieur, les décés dans sa famille passés et à venir, blabla, blablabla...en gros, qu'est ce que vous voulez, c'est pas de ma faute s'il est déprimé, en plus il me pose problème, il s'arrête tout le temps. Je lui ai signifié que je comprenais bien, et je lui demande de me raconter ce qui se passe du côté du travail. Voilà, il lui a crée un poste exprès pour lui, puisqu'il est jugé incompétent à son poste. Mais incompétent, mais c'est là qu'on l'envoie et qu'il doit former les jeunes (???). Et pendant ce temps là, le poste créé n'avance pas, les problèmes s'accumulent, et lui, est toujours en arrêt alors, comment faire pour ne pas le virer ? Déjà, pas mal, de la part d'un employeur, ce souci de ne pas le virer pour absence répétée ou incompétence. Après tout, il est là depuis 17 ans ?

Ma réponse est restée sur le travail: avait-il établi un fiche de poste pour le nouveau travail ? (non) avait-il demandé que le salarié soit affecté uniquement à ce poste ? ëtre affecté à un poste et avoir d'autres ordres, cela peut vite tourner aux injonctions paradoxales qui rendent fous, alors, il faut clarifier les règles. Le directeur m'a demandé s'il n'y avait pas un risque de rigidifier la situation. Pour ce qui est de mon avis, il vaut quand même un poste un peut rigide, (même créé sur mesure) qu'un poste sur lequel on ne sait pas quoi faire, alors qu'on est envoyé à droite à gauche comme un pion sans importance, sans place, sans...existence ? D'accord, les directeurs sont responsables de la santé de leur salarié (232-1), mais là, je trouve que cela va même loin dans la gestion humaine, d'autant que je sais qu'il l'a déjà fait pour d'autres. Chapeau. La preuve que c'est possible.

Il a accepté ma proposition. j'ai vu le salarié en fin de journée, il a rendez vous pour des soins, il est allé voir son médecin, et devrait avoir bientôt des règles plus claires. Je l'espère.

Posté par sentinelle à 22:04 - Des hommes - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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