12 février 2007
Un patron qui voulait être "gentil"
J'ai vu arriver en consultation un homme d'expérience, dans une entreprise depuis...presque toute sa carrière. Cette consultation demandée par lui était vraiment touchate pour moi, puisqu'il venait demander de l'aide pour comprendre quelquechose qui se passait dans son travail. En fait, il finissait par ne plus savoir faire la part des choses entre ce qui se passait du côté du travail et de celui de la vie privée tant tout devenait confus. Au point que sa santé se dégradait de plus en plus, au point de venir demander de l'aide à son médecin du travail qu'il navait jamais vu avant. Il est possible d'ailleurs qu'il ne savait pas très bien ce qu'il venait chercher, mais son médecin n'avait pas la réponse. Et il se passait pourtant bien quelquechose du côté du travail.
J'ai vu arriver un homme déconfit, mal rasé, avec une voix faible m'expliquer qu'il ne savait plus du tout où il en était, ni dans son travail, ni même dans l'image qu'il avait de lui-même, il ne se reconnaissait plus, il n'arrivait plus même à penser quelquechose qui se tenait. Pour une première rencontre, cela devait être encore plus dur à dire pour lui à quelqu'un qu'il n'avait jamais vu, ni même dont il ne savait pas quoi attendre. Fallait-il qu'il soit en détresse pour faire cette démarche ! Cela ne m'a pas du tout laissée indifférente.
Son travail avait commencé à se dégrader quand le nouveau patron avait racheté l'entreprise il y a ...4 ans. D'ailleurs, d'autres collègues ont quitté l'entreprise en 4 ans, démission ou inaptitude...Son expérience avait permis au nouveau patron de prendre les rennes de l'entreprise, il était maintenant relégué à des fonctions moins importantes, et surtout sans contact avec le client, il avait eu des remarques sur sa manière de s'habiller, de se présenter. Les relations avec le nouveau patron s'étaient dégradées, il ne comprenait rien, dormait peu. Il m'a aussi parlé du changement de dizaine de son âge, il se sentait vieux, et ne savait plus si son état était lié à ça ou non. J'ai contacté son médecin traitant, il a été mis en arrêt de travail pour prendre un peu de recul, et j'ai pris un nouveau rendez-vous avec lui pour refaire le point après l'arrêt.
L'arrêt lui avait permis de prendre du recul, d'avoir à nouveau envie de faire des choses, avoir à nouveau un peu d'élan, mais la reprise était une catastrophe, le problème venait bien du travail. Il est donc retourné en arrêt de travail mais avec l'assurance que nous irions ensemble voir son patron pour comprendre.
(à suivre)
05 janvier 2007
Cahier de...
Comme un certain nombre de personnes, je suis allée faire des courses pour les fêtes. Flanant au rayon librairie, j'ai pu acheter le livre de Dorothée Ramaut "Journal d'un médecin du travail", dont j'avais déjà lu des extraits dans Le Monde, et qui est à l'origine de l'idée de ce blog. Je vais enfin, donc, pouvoir le lire en entier.
J'ai trouvé ensuite un "Cahier de gribouillages pour les adultes qui s'ennuient au bureau". Un petit cahier sympathique, même amusant, dans lequel se trouvent toutes sortes de dessins à compléter, à gribouiller. Je me suis laissée aller à trouver cela amusant. Et ensuite j'ai été saisie d'une profonde indignation. Non que faire des gribouillages au bureau puisse m'indigner, ni même que quelqu'un puisse proposer un cahier de gribouillage. Mais qu'on puisse proposer un cahier de gribouillages pour "adultes qui s'ennuient au bureau", et en plus imaginer que cela puisse être un cadeau de Noël me donne la nausée !
D'abord, cela banalise le fait que des gens puissent s'ennuyer au bureau. D'ailleurs s'ennuyer au travail tout court. Ce serait banal, et un petit cahier de gribouillages rendrait les choses plus douces et plus faciles. 5 minutes, peut-être, mais après ? De toute façon, ce serait si banal, que "ce n'est pas si grave", ce qu'on entend régulièrement pour nous faire taire. Alors, l'auteur de ce cahier nous propose un gribouillage, comme s'il disait à celui qui s'ennuie: "allez, gribouille un peu, ça va passer..."...CA VA PASSER ? Je pense que les gribouillages au bureau ne sont pas la bonne manière de traiter l'ennui au travail. Et ce livre pourrait le laisser croire. Et mettre les personnes qui y ont cru - ne serait-ce que 5 minutes - dans la honte de s'y être prêté. Non seulement alors ils s'ennuient encore, mais ils ont honte de ce jeu et de cet ennui.
Cahier destiné aux "adultes qui s'ennuient au bureau": mais alors, il n'y a que les gens de bureau qui s'ennuient ? ou bien est-ce aux yeux de l'auteur ennuyeux de travailler dans un bureau ? L'ennui au travail n'est évidemment pas une spécialité de bureau ! Alors, je trouve ça mensonger et insultant qu'on puisse proposer des gribouillages aux gens des bureaux qui s'ennuient puisque cela suppose bien qu'au bureau, on peut s'ennuyer (c'est "normal", on retrouve la banalisation), mais en plus, cet ennui est traité avec mépris puisque pour des salariés de bureau, des gribouillages seraient bien utiles (ce serait même de leur ...compétence ? c'est en cela que je trouve qu'il y a du mépris). Là, je commence à sentir l'indignation me gagner, je garde le pire pour la fin.
Le pire, c'est que des gens qui ne s'ennuient pas au bureau (ni au travail) puissent rire de ces situations horribles où le travail génère de l'ennui (surtout si celui-ci est délibérément organisé par la direction). Non seulement ils banalisent l'ennui, ils méprisent les salariés de bureau qui pourraient s'ennuyer, mais en plus ils présentent cet ennui de manière humoristique, il faudrait donc en rire, et c'est bien celui qui offre le cahier que cela fait rire. Parce que je vois mal un pauvre salarié qui souffre de l'ennui au travail s'acheter pour lui-même un cahier de gribouillage pour banaliser son ennui. Non, c'est quelqu'un qui a pensé à lui avec ce cahier: "Tiens, je vais prendre ça pour untel, hihi, ça va le faire marrer, c'est marrant, hein ?" (Et en plus pour les fêtes, ça passe mieux avec du champagne, non ?) Et ça, c'est carrément violent.
C'est ça qui m'indigne, violemment. Je ne vous en fais pas un dessin !
L'ennui au travail, c'est une vraie question, cela pose vraiment la question de l'organisation du travail, et cela génère beaucoup de souffrance, en particulier si ça dure, et surtout si c'est délibérément organisé. Il faut sortir absolument du silence dans ces cas-là. Ce n'est ni "drôôôle", ni "foooollement amusant", ni "juste pour déconner". NON. C'est bien une question de Santé au Travail et cela doit être abordé comme tel. Qui aurait envie de rire d'un sujet de santé ?
25 novembre 2006
La routine...?
Dans mes consultations, je pose un certain nombre de questions sur le travail : le poste du salarié, l'entreprise, l'activité actuelle, selon le métier du salarié. Après cela, je lui pose des questions sur son état de santé, et s'il apparait des pathologies, je tente de savoir si ces pathologies ont un lien avec l'activité de travail. depuis que je suis en activité, je procède comme cela dans la partie de ma consultation qui se passe avant l'examen.
Je finis par poser des questions sur la consommation de tabac, et la prise de médicaments éventuelle sans commencer par ce genre de questions parce que cela me parait annexe. D'ailleurs, c'est le moment que je choisis aussi pour jeter un oeil furtif à la date des derniers vaccins pour pouvoir signaler le moment de faire un rappel si le salarié n'y pense pas, 10 ans c'est à la fois long et court...
En fait, la question du tabac, et éventuellement du sport et des médicaments n'a rien de policier. Ce n'est même pas dans un but de prévention acharnée pour dire : "...hmmm c'est MAL de fumer, vous devriez arrêter", ou encore, "humhum, vous devriez faire du sport" surtout si c'est un maçon, cela deviendrait comique sinon incorrect (puisque cela voudrait dire que son activité physique quotidienne professionnelle, ce n'est pas du sport!).
En fait, la question du tabac dans mes consultations rejoint encore ma manière d'interroger sur le travail. En fait, cela rejoint la question des addictions dans le travail, puisque les addictions, ce sont les moyens (chimiques la plupart du temps) de tenir le coup dans la souffrance avec ce qu'on a sous la main, et dont on sait que cela soulage les tensions. Alors, si dans une même entreprise, plusieurs salariés, me disent avoir recommencé à fumer ou à boire, ou bien qu'ils prennent tous depuis peu des médicaments pour dormir, je vais ré-interroger sur le travail, il est possible que quelquechose ait pu m'échapper avant dans la consultation, ou dans mon temps en milieu de travail. Cela me sert donc d'indicateur de mal-être au travail éventuel, parce que si, individuellement, ce n'est pas forcément lié au travail, quand il s'agit d'un élément collectif, cela commence à devenir suspect. Un indicateur n'est d'ailleurs pas obligatoirement univoque, c'est juste un outil !
Seulement voilà, les salariés que je rencontre en consultation actuellement, ne sont pas encore tous habitués à ma manière de les recevoir, et dès qu'il s'agit de la question "Est ce que vous fumez ?", leur routine leur fait répondre tout le tiroir d'une traite, comme si j'étais rentrée enfin dans la routine qu'ils attendent depuis le début de la visite et dans laquelle je n'étais pas. Comme sur des rails, j'entends selon les cas "oui, je fume, je sais c'est MAL, je devrais arrêter" ou bien "oui, je fume mais je ne bois pas", "Oh je sais je devrais faire du sport", et cela m'amuse encore à chaque fois de voir qu'ils connaissent la ritournelle par coeur. Je suis remise dans la case "médecine préventive" et donc "discours politiquement correct".
Mon point de vue est alors élucidé lors de la consultation, je leur explique ce qui est plus haut, et j'insiste sur le fait que je ne crois pas que les gens qui disent aux fumeurs "tu devrais arreter" les font arreter mais plutôt rompent le dialogue puisqu'il y a jugement. Simplement, cela fait une personne de plus devant qui on fait plus attention de ne pas fumer. Mais ce n'est pas pour arrêter. Moi, je préfère leur dire que c'est leur santé, leur corps, leur choix, leur responsablité, et que je les respecte pour tout cela. Ils savent bien que le tabac n'est pas bon pour la santé, alors je ne vais pas m'acharner, d'autre chose à dire sur la prévention en entreprise, plus de respect pour ceux qui fument pour tenir sur des champs difficiles pour eux que j'ignore parfois.
Le tabac est un problème qui dépasse le "c'est Bien ou c'est mal", mais je m'amuse encore de ces ritournelles en consultations où les salariés se servent tous seuls ce que je suis sensée dire...et que je dis pas. Je me régale à les surprendre et engager avec eux une relation médicale de confiance.
Addictions et travail, un sujet beaucoup plus sérieux que la routine.
16 novembre 2006
Les mains du ...médecin ?
Petite histoire de cette semaine:
Après avoir eu un entretien avec le salarié, je lui propose:
-bon, je vais vous examiner...
A ce moment-là, je me lève pour me laver les mains, pendant ce temps-là, le salarié se deshabille pour l'examen médical.
-Installez vous sur la table
-Sur le ventre ou sur le dos ?
-Sur le dos, parce que sur le ventre, ce serait pour un massage et ce n'est pas mon métier.
J'utilise cette phrase pour signifier (peut-être maladroitement) que généralement la question ne se pose pas chez un médecin traitant, on est allongé, et sur le dos. Mais ce n'est pas le premier salarié qui me pose la question !
-Non mais (le salarié bredouille, géné), j'ai posé la question parce que vous vous êtes lavé les mains !
-Ca en dit long sur ce que font les autres médecins
-Ben oui, je n'ai pas le souvenir d'avoir eu un médecin qui se lave les mains !
Cela m'inspire deux réflexions:
Je suis indignée d'entendre dire que des médecins ne se laveraient pas les mains avant d'examiner qui que ce soit. Je suis à peu près certaine que cela existe puisque j'ai étonné des personnes dans mon service quand j'ai demandé de changer mon essuie-main, et d'avoir à nouveau du savon,mais je suis vraiment navrée de voir que donc, si je me lave les mains, c'est peut-être pour autre chose que pour un examen médical !
Je suis desarmée par le fait que personne n'ose en parler: le "aura" médical ne souffrirait pas en 2006 qu'on puisse se permettre de dire à un cochon de médecin de se laver les mains (au moins) ?
Non, je ne suis pas un masseuse parce que je me lave les mains, j'ai juste un respect pour ceux que j'examine, et c'est un minimum !
26 septembre 2006
Game over ...! (pas pour moi)
Le temps joue dans les histoires des médecins du travail, c'est pour cela que tous les autres médecins me conseillent de ne pas précicpiter les choses. L'image de la médecine du travail tient aussi peut-être au fait que le temps permet de dénouer les choses, de les comprendre, mais aussi aux acteurs de jouer leur partie sans avoir quelqu'un qui leur souffle quoi jouer (rien de pire aux echecs quelqu'un qui passe son temps à dire "tu devrais jouer ceci ou cela", non?). En fait, c'est une stratégie de sagesse, et de respect. De l'aide oui, des conseils, pourquoi pas, mais surtout, la bonne distance (ni trop près, ni trop loin)...(facile à dire...)
Tout ça pour raconter la suite de l'histoire du 6 septembre, avec la femme salariée, et son patron un peu aggressif et pourtant...En fait, Game over, le patron m'a appelé victorieux (et sans doute soulagé) pour me dire que sa salariée dont je ne savais plus quoi penser avait démissionné. Démissioné ? Ben, alors, elle ne va pas avoir de quoi avoir les avantages qu'on disait qu'elle voulait (chomage, prime de création,...). Elle a démissioné, me dit son chef, parce qu'il luia dit que je suis venue voir le travail et que je dois la revoir en visite de reprise, et hop, elle aurait eu peur, elle aurait démissionné. Je n'ai en tout cas pas eu de nouvelles d'elle.
J'ai encore l'étrange sensation de n'avoir rien pu comprendre, je n'ai pas une confiance absolue dans le récit de l'entretien de la reprise de travail de la salariée par son patron (sur le contenu, puisqu'il ne voulait plus d'elle), mais j'ai quand même une certaine amertume de ne pas en avoir su d'avantages. Peut-être a-t-elle préféré sauver l'honneur ?...bof...sa santé ? sans doute...en tout cas pas vraiment ses finances, sauf si elle avait un autre plan ailleurs...?
Je retiens cette histoire quand même à l'actif du patron, dont je reste le médecin du travail. Cela reste comme trace, je vais sans doute en écrire un peu dans le dossier de l'entreprise. Je pourrai sans doute faire des liens si cela se reproduit avec une autre femme, ou bien avec un autre salarié.
Finalement comprendre dans l'immédiat n'est pas si important, laisser le temps aux acteurs de jouer, me parait une vraie leçon, la deuxième, c'est de voir plus loin, l'histoire de l'entreprise, maintenant émaillée d'une histoire, peut-être unique, peut-être pas...patience!
14 septembre 2006
Belle rencontre !
Je suis allée rencontrer un chef d'entreprise la semaine dernière, après avoir vu en consultation l'ensemble de ses salariés. Pas une douleur articulaire parmi eux (ils sont environ 80), pas même une petit lombalgie, alors que je pose la question de manière précise à chacun. Ils ont tous un vécu positif de l'entreprise, sont contents, épanouis, calme, ne prennent pas de médicaments-indicateurs (anti-HTA, anti-D', somnifère, ou autre). Bref, bilan vraiment étonnant pour une entreprise du...batiment qui a 20 ans !
Le chef d'entreprise me reçoit, je me suis présentée, je lui ai parlé de la santé de ses salariés, en lui signalant que je suis donc agréablement surprise de mon constat: des salariés heureux au travail, contents de participer à sa bonne marche, et sans problème de santé (alors que les âges sont variés).
Alors, il m'explique: il est particulièrement soucieux de la santé de ses salariés, même en ce qui concerne les trajets. Il les forme, leur fournit le matériel nécessaire et l'entretient, pose des délais de réalisation des chantiers suffisants, réunit régulièrement les équipes pour des informations ascendantes et descendantes, écoute les demandes avec intérêt, et les satisfait s'il le peut. Il a mis à dispositions des locaux propres et en bon état que les salariés laissent dans cet état.
Le respect qui règne dans cette entreprise permet la construction de la santé des salariés dans l'entreprise. Une seule particularité qui peut expliquer en partie cette ambiance: c'est une SCOP: une partie des salariés sont "sociétaires" et participent aux décision de l'entreprise. Donc, ils sont respecteux du matériel, des heures, des chantiers, ...Et du patron puisque finalement, c'est...eux en partie.
En tout cas, ça existe: on peut être maçon et ne souffrir de nulle part, on peut diriger une entreprise de 80 salariés et croire que la confiance permet aussi de réussir. Reste encore quelques progrès de prévention à faire, mais ils sont plutôt friands ! Et moi, je suis partante, je sens que je vais faire des projets intéressants, mais quel défi !
J'ai mis un peu de temps à me remettre de cette visite d'entreprise, mais cela met du beaume au coeur, on n'est pas seulement les derniers utopistes à croire que c'est possible !
06 septembre 2006
Je ne suis PAS une marionnette !
Je ne suis PAS une marionnette...c'est ce que je me suis dit en sortant d'un rendez vous avec un employeur. J'ai du mal penser ce que je pourrais en penser si j'avais un peu de recul. Je pense ne pas avoir toutes les cartes en main pour comprendre autre chose que j'ai l'impression d'être prise pour une marionnette.
C'était il ya un mois environ, j'avais vu en visite périodique une femme salariée d'une entreprise qui nettoie les endroits où l'on fait bruler du bois ou du gaz...oui, une femme. Elle avait déjà fait des CDD dans cette entreprise mais en équipe avec un co-équipier. Au moment de l'embauche en CDI, elle avait été mise en garde par le chef d'entreprise sur la pénibilité du travail, et à ce moment là, il l'avait avertie qu'il l'enverrait travailler seule. Il lui a effectivement donné le travail normal d'un salarié, mais, elle, me raconte que depuis qu'elle est embauchée, elle a été seule alors que d'autres travaillait en équipe, et qu'elle a maintenant mal au poignet depuis ce moment-là. Elle se plaint de ne pas avoir de temps de pauses, et encore moins le temps de déjeuner. Elle dit qu'elle travaille dur, et que le chef aussi, que c'est quand même plutôt un patron qui lui a rendu le service de l'embaucher en CDI alors qu'elle voulait signer un crédit pour un logement. J'ai fait une déclaration de maladie professionnelle, en rapport avec des gestes répétés, pour sa tendinite, et je lui fait un fiche avec la mention de restriction du port de charge à 5 kg, dont elle se plaignait le plus. Elle m'a confié qu'elle voulait monter sa propre entreprise mais pour l'instant n'a pas encore les fonds pour cela. J'en ai juste pensé que pour ce poste, elle disait ne pas pouvoir tenir longtemps, et elle faisait de manière "raisonnable" des projets d'avenir.
Deux semaines après, j'ai un coup de fil du chef d'entreprise me demandant de la recevoir en visite, il trouve qu'elle travaille lentement, qu'elle ne se plaint de douleur que quand on lui demande, qu'il est inquiet quand à son maintient au poste. Après un appel de la salrié, et un autre appel du patron dans la même journée, pour me dire qu'elle était en arrêt de travail et je ne sais plus quoi d'autre - j'en ai pensé que ça commencçait à se dégrader dans l'entreprise entre eux-deux, sans comprendre pourquoi - je donne donc rendez vous à la salariée quelques jours plus tard pour qu'elle me raconte. Elle me dit le pire sur l'employeur, et que là, non seulement elle n'est pas allée à l'inspection comme je lui avait dit pour ce qui est d'éventuelles entorses au code du travail (je ne suis pas inpecteur, ni même juriste), mais de toute façon, elle a mal partout, elle n'a pas le moral, ne sais pas si elle va tenir, mais sa présentation de femme toute pimpante m'interroge quand même. Je lui explique que tant qu'elle est en arrêt je ne peux pas me prononcer sur l'aptitude, et que j'attends de l'employeur qu'il me montre le poste de travail. Je l'appelle, il me dit qu'il lui a proposé un poste de "commerciale" en porte à porte (à l'ancienne, ben voyons) parce qu'il pense qu'avec elle, ça pourrait marcher. Je lui explique qu'avant de lui proposer un nouveau poste, il pourrait éventuellement alléger son poste. Là, il explose de colère et nous arrivons à un consensus en convenant d'un rendez vous après le week-end pour voir le poste et se parler.
J'ai été accueillie par quelqu'un d'extrèmement défensif, qui m'expose qu'il a fait le matin même la quantité de travail qu'elle arrive à faire dans la journée, que ses collègues à elle ne veulent plus travailler avec elle, parce qu'elle les ralentit, elle "papote" chez le client, et en plus, il me raconte qu'elle crie partout qu'elle veut que je la mette inapte et que, comme ça, elle sera au chomage pour toucher la prime de création d'entreprise. Alors, il me dit qu'il ne veut plus la voir parce qu'elle a berné tout le monde, qu'elle ne travaille pas assez, et que ça l'arrange que je la mette inapte.
J'ai effectivement vu le poste de travail, et je n'en ai pas pensé que la pénibilité soit effrayante. Les gestes répétitifs, sont d'environ 6à 12 pour une demi heure, intercalés dans la mise en place du matériel, le rangement et la facturation au client. Le temps de faire le travail sans trainer d'accord, mais bon, faisable pour ce que j'ai vu. Une fois dehors, le chef, toujours hors de lui, continue sa plainte qu'elle est vraiment un traitre, qu'elle s'est fait embauchée pour avoir un crédit et qu'elle a maintenant droit au chomage si "on joue son jeu". Il trouve cela abjecte, et ne veut plus la voir, il attend qu'elle démissionne et n'aménagera pas plus son poste qu'il ne l'a déjà fait depuis qu'elle est là. Il dit qu'il a déjà plein d'appels pour la remplacer.
Je ne suis pas une marionnette: pourquoi je mettrai inapte quelqu'un qui ne l'est pas ? pourquoi je devrais céder à l'application du code du travail article 230-2 disant que l'employeur est responsable de la santé de ses salariés ? Après tout, s'il pensait qu'une femme ne pouvait pas faire ce travail, pourquoi l'a-t-il embauchée ? Alors, il est respônsable de son embauche quelque soit les mesures d'adaptation qu'il soit obligé de faire ? En même temps, comment supporter dans cette entreprise que cette femme fasse la moitié du travail sans faire des mesures injustes qui cassent le collectif ? Et puis, personnellement, je ne sais pas quoi penser de ce que le chef m'a rapporté de sa demande d'inaptitude ? Pourquoi ne me l'a-t-elle pas demandé ? pourquoi a-t-elle choisi le médecin du travail pour se faire virer ?
J'ai beau penser que je dois améliorer les conditions de travail, je n'ai pas l'impression que ce chef soit vraiment de si mauvaise composition que cela, mais sa façon défensive, presque aggressive et injuste de parler de sa salariée m'indispose.
Bref, je suis tiraillée, je comprends pourquoi des médecins du travail ont des difficultés à se positionner, notre subjectivité est atteinte, on essaie de prendre du recul, mais pour l'instant, ce que je finis par me dire, c'est que je n'ai pas toute les cartes en mains. Pourtant, les choses de loin me paraissent simples: elle, ne veut plus être là et lui ne veut plus d'elle, pourquoi faut-il que j'y sois mélée ?
Je joue donc pour cette partie une carte MEDICALE: je vais demander un avis spécialisé pour savoir si elle a oui ou non une tendinite. Peut-être d'ailleurs que la carte du temps fera l'affaire de cette histoire pas claire. N'empèche que cela ébranle chez moi le mythe du salarié à protéger... Reste à reprendre ma position de conseiller en SANTE.
Heureusement que j'ai des collègues avec qui je peux demander de m'aider à comprendre...les bienfaits du collectif !
31 août 2006
Glloupssss !
Petite histoire...qui fait faire gloupsss (à moi en tout cas !).
J'ai pris l'habitude de poser la question "A quoi sert le médecin du travail ?" à tous les salariés de mon secteur. C'est l'occasion de savoir ce que sait le salarié, ce qu'il attend, et à moi de définir les missions, d'expliquer ce qu'on vient faire là ensemble: de la prévention des risques professionnels, des liens entre la santé et le travail, avec différents modes d'action, les consultations et les "actions en milieu de travail" qui peuvent être diverses (soit visite d'entreprise pour être au plus près du "terrain", soit formations, recherches, etc, cela peut-être adapté aux besoins des uns et des autres).
Généralement, cette question surprend, surtout venant d'un médecin du travail. On me répond: "c'est pour voir si on est apte", ce que je balaie facilement d'un revers de main, puisque je considère - comme d'autres, que c'est un concept vraiment polluant et inutile de nos consultations, j'en reparlerai un autre jour. D'autres me répondent que c'est pour un bilan de santé, ce qui n'est pas complètement faux, mais à condition qu'on puisse faire des liens avec le travail (la gynéco, donc, c'est rare, à moins que...). Finalement, c'est l'occasion de faire le point sur la question des missions du médecin du travail et c'est vraiment intéressant...surtout pour les années que l'on va passer ensemble, d'autant que je n'ai pas encore décidé de m'ennuyer !
Mais ce matin: gllloupppssss !
-"est ce que vous savez à quoi sert le médecin du travail ?"
-"oui"
-"à quoi, alors?"
-"à aider les patrons à virer les salariés !"
-glloupsss-"???"
-"ben évidemment, officiellement, ça a l'air de rien, mais dans un petit restau, les choses se font..."
-re-glouppss "en tout cas, pour ma part, si vous me voyez au restau avec un patron, ce ne sera pas pour ça, et en plus, c'est que j'ai une idée de là où je veux aller, moi !" (et entre nous, ce n'est pas demain la veille, récit ici en direct si cela se produit, mais ne révez pas trop.)
Je n'en ai pas su plus, sa méfiance l'a poussé à être prudent, je suppose que des années seront nécessaires pour qu'il puisse raconter plus de détails. Signe d'une détresse importante, avec une histoire de travail cahotique, pleine de douleurs en tout genre, je n'ai pas décidé de le convaincre à tout prix, je suis vraiment persuadée que le respect sera beaucoup plus convainquant que n'importe quelle croisade...mais quand même, sur le moment, ça fait glloupppsss.
Une autre histoire bientôt parce que c'est déjà suffisant pour réfléchir pour ce soir, non?
24 août 2006
Secret professionnel et entreprise
Suite à la demande d'un journaliste, je vais essayer de décrire les différentes situations qui peuvent concerner le secret professionnel du médecin du travail.
D'abord, ce secret réside entre le médecin et le salarié en ce qui concerne son état de santé. Le médecin a quand même l'obligation de rendre des comptes sur l'état de santé de ses salariés dans son entreprise. Il faut donc savoir rendre des compte sur l'état de santé de manière globale. Des statistiques (20% des salariés souffrent de troubles musculo-squelettiques par exemple) ne trahissent pas le secret médical et cela permet ensuite de modifier l'activité ou la prescription de travail pour éviter la survenue de ces pathologies. Alors, il existe une politique de prévention en rapport avec la santé des salariés. Il faudrait qu'elle ait lieu avant les troubles mais il est important de corriger des situations pathogènes. Cela m'est déjà arrivé de reprendre tous les dossiers médicaux d'une entreprise pour pouvoir en faire des données collectives. C'est une des raisons pour laquelle je laisse des traces dans mes dossiers. Reste à trouver quels sont les éléments importants à noter...Mais cela n'est vraiment possible que dans les entreprises où le nombre ne fait plus doute. En effet, dire que 20% des salariés ont des TMS dans une entreprise de 5 personnes, par exemple, cela laisse supposer qu'il n'y a qu'une personne qui souffre et cela la désigne rapidement. C'est le début des difficultés.
Ensuite, ce qui devient vraiment plus difficile, c'est lorsqu'il s'agit d'un cas particulier, pour lequel on va devoir demander un aménagement de poste, mais sans dire la pathologie. Alors qu'on est en train d'expliquer que la personne doit utiliser le moins possible son poignet droit, on ne dit pas la pathologie, mais au moins l'endroit où elle a mal. Alors, cela devient vraiment savonneux. Le pire, c'est si le DRH finit par dire "pas de cachoterie avec moi, je sais bien qu'elle a un "canal carpien" " ...s'esquiver au plus vite est vraiment la solution. Pour ma part, je recentre la discussion sur autre chose que de nommer la pathologie: l'important est vraiment de trouver une solution pour la personne à son poste. Dans ce cas, il est question de souffrance physique, mais quand le médecin du travail doit intervenir pour une situation de souffrance mentale, cela devient encore plus difficile. Aborder le sujet sans trahir le salarié, tout en décrivant ce qui pourrait être mauvais pour la santé, devient vraiment accrobatique du côté du secret. Il est sans doute préférable de privilégier la présence d'autres personnes, alors témoins de ce que l'on peut dire ?
Enfin, la dernière situation à laquelle je pense spontanément, c'est quand même les déclarations en maladie professionnelle ou bien en accident de travail. Dans ce cas, l'employeur connait la pathologie, la situation est sans doute moins compliquée pour ce qui est du secret.
Le médecin du travail doit aussi garder le secret de ce qui lui est confié dans le cadre de ses visites d'entreprise, de ses entretiens avec les différents partenaires de l'entreprise. C'est un autre volet du secret professionnel du médecin du travail, et pas moins important.
Est ce que cela vous inspire d'autres questions ?
04 août 2006
De la suite dans les idées...
De la suite dans les idées...c'est ce dont a besoin un médecin du travail. La trame de fond de son métier est la prévention des risques professionnels par l'adaptation du travail à l'homme. Pour y parvenir, l'activité du médecin du travail tourne autour de cet objectif à ne pas perdre de vue. Il faut donc à la fois savoir s'adapter aux différentes situations des entreprises, trouver la bonne stratégie pour parvenir au même objectif. Pour cela les consultations sont une source inestimable de renseignements sur le réel de l'entreprise à travers les yeux des salariés, à nous de savoir poser les bonnes questions...Et l'activité de terrain qui reste aussi un moyen de comprendre le travail. Ensuite, le temps fait le reste, il faut donc avoir de la suite dans les idées (et donc des idées!).
Depuis début juillet, j'ai effectué un certain nombre de visite d'entreprise et de chantier de travaux publics. Je suis agréablement surprise par l'accueil qui est fait à un médecin dans les entreprises. Comme je viens juste d'arrriver dans ce service, je fais connaissance avec "mes" entreprises, et "mes" salariés, cela me rend encore plus enthousiaste...et cela permet aussi de prendre de l'énergie pour les entreprises où il va falloir avoir...de la suite dans les idées !
Pour l'instant, pas de nouvelle de l'entreprise E du côté de la direction. Par contre, de nombreuses visites de reprise après arrêt de travail pour accident ou pour maladie, et d'embauche - pour compenser les démissions...je dénombre aussi de nombreuses pathologies articulaires à cause de l'activité de travail. Je compte, je compte, et après je rendrais compte à l'entreprise. Il est possible que les chiffres qui peuvent être transformés en coût, en euros, puissent être mieux compris par la direction, pour l'instant. Je prépare un travail de fond, mais j'ai...de la suite dans les idées.
D'ailleurs, je dois remercier ici ma direction qui a acheté des ordinateurs pour les médecins du service, ce qui me facilite le travail pour beaucoup de tâche et me permet de faire ma recherche documentaire.
...de la suite dans les idées, il en faut ici, puisque la mise en page ne permet pas de retrouver ce qu'on a mis 10 minutes à écrire quand cela s'efface, donc c'est la troisième version de cette note !!
Pour répondre à Nicolas, j'ai effectivement choisi de travailler en service inter-entreprise plutôt qu'en service autonome. Je trouve que la position d'un médecin du travail en service autonome est plus difficile, en tout cas de ce que j'en connais. En effet, être le salarié dans une entreprise qui doit conseiller le chef d'entreprise sur le travail et dépendre de lui pour ses propres conditions de travail me parait difficile. Comme je suis un médecin du travail débutant, j'ai préféré "rouler ma bosse" dans un service inter-entreprise. Conseiller un chef d'entreprise, c'est aussi parvenir à penser le travail dans son entreprise, et il me parait mon compliqué de penser le travail dans une entreprise quand je n'y suis pas moi-même. J'ai l'impression que je prends moins de risque direct pour mon emploi quand je dois emettre des critiques sans dépendre de la personne que je critique, et je comprends mieux les événements en étant à l'extérieur: il y a des éléments qui échappent au médecin du travail en étant en dehors des entreprises, c'est vrai, mais cela permet de penser les choses avec plus de recul. Dernière chose, il est sans doute possible que le fait d'avroi plusieurs entreprises qui ont la même activité, me permette de comprendre que d'autres méthodes sont possibles et d'élargir mes connaissances sur le domaine d'activité, sur les moyens de prévention pour cette même activité, et donc de faire progresser les entreprises pour l'amélioration des conditions de travail dans le but de la prévention des risques professionnels ...(de la suite dans les idées !).
