Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

13 novembre 2008

Madame Frotte

Pleins d'affaires en cours, parfois difficiles à mettre en page, en ligne(s), sans trahir.

Actuellement, je suis pré-occupée pour une salariée d'une entreprise de fabrication de meubles. Son activité consiste à cirer des meubles en cuir à la main trois jours par semaine (d'affilée). Une couche de cirage, puis elle enlève le surplus, puis elle en remet un peu et le lustre, et finit au chiffon. Quatre passage par objet de 1m3 environ. Sur toutes les faces. Depuis trois ans, alors que personne d'autre ne veut le faire à sa place.

Elle a des douleurs articulaires depuis janvier, elle en a parlé à son employeur, puis a posé sa démission, repoussée par l'employeur (officiellement pour qu'elle ne perde pas ses avantages sociaux...hmhm). Mais rien n'y fait, elle a encore mal, et son poste n'évolue pas. Elle demande une augmentation (ça ne fait pas supporter les douleurs mais lors du rachat de l'entreprise, son ancienneté de 22 ans n'a pas été reprise, il faut donc comprendre). Elle m'en parle en consultation en juin, rien ne change, elle frotte, elle cire, elle lustre avec ses douleurs. Elle craque et se met en arrêt de travail fin septembre.

Je suis allée voir son poste, son employeur l'a convoqué pour lui dire qu'il n'y avait plus qu'à avertir l'inspection du travail, la menace, lui dit que s'il lui faut des "coups de pied au cul pour bosser"...etc et finit par lui rappeler de penser à ses enfants. Poste relativement pénible, mais faisable à condition d'avoir de l'aide, des collègues compétents pour faire ce travail et tourner à plusieurs.

Madame Frotte ne peut même plus appeler son employeur qui considère qu'elle est en arrêt pour l'embéter, qu'elle est fainéante. D'ailleurs, il utilise l'argument qu'il l'a vue dans la rue pour dire que donc, elle n'a rien. Il ne veut pas entendre les conseils d'organisation, ou les remarques concernant le langage vert qu'il peut tenir concernant sa salariée. Il a besoin d'elle, à ce prix là, dans ses conditions, et ne veut pas bouger d'un pouce. Il m'appelle régulièrement pour me crier sa détresse, et sa colère, me dire qu'elle pourrit l'ambiance de l'entreprise, que maintenant ça suffit, il faut arrêter ce petit jeu, qu'il ne peut pas embaucher un remplaçant que pour deux semaines...

Dee son côté, Madame Frotte ne veut pas retourner à ce poste, elle a peur de se faire à nouveau mal, d'ailleurs, ses douleurs ne passent pas à la maison. Elle sort peu, et même quand elle sort pour aller chez le kiné, elle culpabilise, et a peur de rencontrer le patron ou la patronne. Ses collègues ne l'appellent pas.

L'arrêt de travail est prolongé, le rhumato donne de la kiné et des radios à faire en attendant les possibles infiltrations. Donc côté médical, rien de satisfaisant puisque Madame Frotte souffre encore trop.

Alors, j'attends. Sans doute une inaptitude à venir. Sans savoir quelle carte va jouer l'employeur (reclassement?). Affaire en cours.

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27 octobre 2008

Les infiltrés - Suite

La suite de ma réflexion me pousse à m'inquiéter de la suspicion portée sur tous les stagiaires, intérimaires, et autres personnes ayant des contrats précaires qui pourraient "cafter" avec une caméra cachée de certaines situations. Bien que ces situations puissent être dénoncées, pour être améliorées, il me semble que continuer cette émission dans ces conditions pourrait compromettre la bonne intégration et l'accueil des nouveaux.

Introduire la suspicion dans des entreprises où il y a déjà beaucoup de souffrance pour la dénoncer en public, sous prétexte de "faire bouger" les choses, cela me parait inquiétant.

Penser que la personne qui a fait le reportage s'est permise de la diffuser sans consulter les personnes filmées même "anonymes" est totalement scandaleux. Parce que bien sûr, elles se sont reconnues, bien sûr, elles ont entendu les commentaires désagréables. Et c'est violent de le découvrir jeté dans l'arène, à la télé.

Juste une petite histoire qui m'a fait sourire, parole d'une salariée de 58 ans , 38 ans d'ancienneté dans l'entreprise: "Docteur, vous fatiguez pas, les gens bien, ici, y restent pas".

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24 octobre 2008

Les infiltrés

J'ai regardé l'émission "Les infiltrés", cela me donne à réfléchir.

Je vois en consultation régulièrement du personnel de diverses maisons de retraite, qui décrit cruellement le manque de personnel, des locaux parfois inadaptés, le temps passé à faire des toilettes vite faites, les regrets de ne pas pouvoir faire plus, plus humain, plus de soin. La détresse des personnes agées se mèle à celle des soignants qui souhaitent rester des "soignants" qui soignent. Et pas des soignants qui calculent leur planning pour que tout rentre, pour que rien ne dépasse, pas des soignants obligés de fuir les familles qui, elles, ne peuvent pas banaliser la situation.

Et je suis sidérée de constater que je me suis, moi aussi, fait embarquer dans la banalisation de la situation. Pas assez de personnel de manière chronique nécessite des adaptations, pas de locaux suffisants, augmentation du maitien en dehors de l'hopital des personnes de plus en plus grabataires. L'inadéquation entre le service proposé et le service réel nécessite une adaptation: on s'habitue, on banalise.

Et pendant ce temps-là, les toilettes sont baclées, mais on s'habitue, les personnes sont laissées sur les toilettes, on s'habitue, les médicaments sont distribués de manière erronée, on s'habitue. Ce glissement donne éventuellement lieu à l'exclusion de ceux qui voient encore que cette situation est inadaptée. Ces salariés en souffrance, j'en vois en consultation: ceux qui ne s'habituent pas souffrent, et font souffrir les équipes, alors, on les met la nuit, on les met en dehors des équipes, on les convoque pour les faire taire.

Ce n'est pas le cas partout, mais quand je l'entends, je suis aussi invitée à comprendre que cette détresse n'a pas d'issue possible puisqu'"on n'a pas de budget". Et quand je suis allée voir un directeur, il m'a dit que "les pauvres gens de chez nous n'ont pas les moyens de payer plus pour améliorer le service ou les conditions de travail".

Alors, j'entends les choses tellement verrouillées que je finis, moi aussi, par croire que c'est "comme ça", tout a un coût. Cette impuissance fait souffrir, et je m'aperçois avec horreur que je fais partie des gens qui banalisent.

J'y retroune, il ya du boulot.

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02 juin 2008

L'agent "espaces verts" de la mairie

Cette semaine, j'ai fait connaissance avec un agent de mairie qui s'occupe des espaces verts. Enfin, les deux agents. Chacun m'a raconté comment se passe leur activité en ce moment. Il ya les plantations, l'entretien, il y a le balayage, le débroussaillage des bord de route, la tonte. Dans un village de campagne, cela doit bien occuper toutes saisons ! De toute façon, leur temps de travail est semble-t-il annualisé, ce qui me parait normal, concrètement. Et ce n'est pas ça qui fait souffrir en ce moment.

Ce qui est insupportable en ce moment, c'est que les conseillers municipaux de la nouvelle équipe, celle qui vient d'être élue, est pleine d'un élan nouveau, et veut tout changer: les règles d'entretien du cimetière, l'entretien du village, pour faire du neuf, et sans doute aussi faire des é-co-no-mies.AAAh les économies: mais pourquoi est ce que vous êtes deux toute la journée pour passer du desherbant dans les allées du cimeière ? Non, une personne suffira...avec un bidon de 20l sur le dos, au lieu d'un salarié pour pousser un grand réservoir dans une brouette et l'autre à pulvériser. Il lui fallait 6h, il a 50 ans, combien lui faudra-t-il d'heures pour tout faire tout seul avec 20 litres sur le dos ?...si la réponse est 12, rien de gagné, et même la menace d'avoir un salarié qui sera souvent absent pour ses lombalgies !

Et le salarié doit en priorité nettoyer certaines rues qu'on ne nettoyait pas avant, normal, ce sont les rues des conseillers, pas question de vivre dans une rue pas desherbée ! Comme si les agents des esapces verts ne faisaient rien avant.

Et l'agent m'explique aussi que l'un des conseillers est toujours sur son dos, le matin, le soir, pour connaitre bien  l'activité, savoir où le salarié se trouve, et sans doute savoir comment on peut faire des é-co-no-mies...j'imagine. Le salarié, lui, se sent épié, coursé, suspecté, surveillé et cela commence à dégrader son état de santé (troubles du sommeil).

Mais il me précise que juste avant les élections, ils ont acheté une nouvelle machine pour débrousailler, sans le consulter, qui est le même modèle que le précédent, mais en neuf, (normal, il faut bien faire sa campagne), alors qu'il s'était plaint de douleurs avec l'engin précédent. En effet, pourdébrousailler, il faut avoir les pieds sur les pédales, et en même temps, la tête et le tronc à 90° sur le côté pour voir la partie de la machine qui fait le travail. plusieurs jours comme ça, sur un engin vibrant, donnerait mal au dos à n'importe qui ! Mais lui, il fait ça tous les ans plusieurs jours d'affilée...et sans espoir de changer d'engin tout de suite, le nouveau est neuf !

J'ai essayé de l'aider à penser autrement: je lui ai proposé d'essayer de gagner la confiance des nouveaux: s'ils veulent comprendre pour faire des économies, ou pour avoir de nouvelles idées, c'est le moment de montrer comment ils travaillent, tout ce qu'ils font de bien surtout sans moyens. Si les nouveaux veulent voir s'ils travaillent "vraiment", c'est le moment de tenir bon, la surveillance devrait s'atténuer.
Bien évidemment, j'ai signifié que je restais vigilante sur leur situation.

Cela me fait penser aux conséquences invisibles de nos votes. Cela me fait penser à la pénibilité de ces périodes électorales pour tous ceux qui sont engagés au service de l'état et qui changent de travail au fil des équipes...tous les 5 ans. S'adapter, oui, faire tout et son contraire juste après, cela pourrait rendre un peu fou !

Posté par sentinelle à 22:16 - Des hommes - Commentaires [21] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 mai 2008

Grande aventure

Mon activité a été bien remplie, je re-commence à être dans un rythme de croisière. Je suis depuis peu le médecin du travail d'une entreprise de 1000 personnes environ et cela m'occupe un tiers de mon emploi du temps. Cette entreprise travaille en 3*8, je vais donc faire connaissance avec elle. Disons qu'elle s'appelle Hibou. Elle fait partie d'un groupe mondial dirigé par des actionnaires. Depuis le début de cette grande aventure pour moi, je vis les événements d'une semaine à l'autre, entre consultations, visites d'entreprise, conversations individuelles avec les différents acteurs, internes et externes. Je comprends qu'un médecin ait pu écrire un "Journal d'un médecin du travail" bien avant moi. J'ai parfois aussi cette idée quand je sors de cette entreprise. Pour noter les événements, pour les analyser, les comprendre, prendre du recul. Par contre, il m'a été impossible jusqu'à aujourd'hui d'écrire ici des histoires au fil des jours, qui puissent être pertinentes, utiles et compréhensibles par tous...si elles me dépassent parfois...il me faut souvent quelques jours pour sortir de la pression qui règne pour arriver à en penser quelquechose, ce qui m'en dit long sur ce que vivent les salriés eux-même chez Hibou.

Vendredi, j'ai vu un salarié en consultation qui venait tous les jours à l'infirmerie pour se faire mettre des pommades sur son épaule qui le fait souffrir. Ce salairé a un poste qui consiste à apporter à la chaine le nécessaire pour la production, à l'aide de caisses empilées sur un charriot à roulettes. Avec des mouvemements répétés des épaules. Il a demandé depuis plusieurs semaines à ne pas faire ce travail (il a été en arrêt pour cette épaule en novembre...) et comme la personne qui doit faire ce travail est absente, son "superviseur" (le nouveau nom des contre-maitres) lui a demandé de faire le remplacement. Mais il recommence à avoir mal à l'épaule, et ne tient que grâce aux pommades quotidiennes de l'infirmerie. (En plus, il vient de perdre son père et sa femme est gravement malade.) Je l'ai donc mis inapte temporaire, j'ai appelé son médecin traitant. Il est donc en arrêt de travail. La veille, l'infirmier avait appelé quelqu'un de la DRH pour prévenir qu'il fallait absolument le changer de poste sinon, il risquait "d'être en maladie professionnelle"...mais sans effet.

Et à midi, le DRH de Hibou débarque poliment dans mon bureau pour comprendre comment ce salarié est devenu inapte dans la matinée. Il m'explique sa surprise puisque son objectif est de diminuer l'absentéisme et que manifestement, le mien n'est pas celui-là, je mets des gens en arrêt, un comble. Décidemment, il n'est pas aidé par son médecin du travail !!

J'ai répondu qu'il valait mieux un arrêt court aujourd'hui qu'un arrêt de plusieurs mois quand ce sera pire.J'ai expliqué que les soins à l'infirmerie, ce n'est pas une prise en charge médicale sérieuse: cela dépanne, mais ce n'est pas une solution contre l'absentéisme. Et enfin, j'ai répété que la lutte contre l'absentéisme, ce n'est pas empécher les gens malades de se mettre en arrêt !

J'ai répété que mon rôle n'est pas la "maintenance dtechnique des hommes" comme j'ai pu l'entendre, mais le conseil pour la prévention des risques, et donc la protection des salariés en danger. Sans espérer avoir su convaincre, j'ai vérifié ma capacité à tenir bon, courtoisement, mais fermement. Au cas où j'aurais eu des doutes.

Quand je vais chez Hibou, j'ai toujours une certaine anxiété. Est ce que je vais réussir à tenir bon ? Quand je vois ce qu'ils font de leurs cadres, de gentils salariés bien dressés, qui suivent bien les protocoles, je m'inquiète. Quand j'entends qu'ils ont résussi à faire 30% de bénefices au premier trimestre, et qu'il n'y a plus un sou pour améliorer les postes, même quand ils affichent leur principe de l'"amélioration continue", je m'inquiète. Quand le DRH lui-même préfère ne pas trop être au courant des changements d'affectation du personnel pour raison de santé, je m'inquiète. Quand les responsabilités du côté de la gestion des risques sont diluées, je m'inquiète. Et quand ils demandent que je vienne la nuit pour les visites, et que j'utilise leur système informatique pour valider tout et rien, avec une adresse interne et sans aucune trace papier (c'est ringard le papier ?), j'ai envie de partir en courant. Et pourtant, je dois m'accrocher au microscopique espoir de faire de la "santé au travail". Tenir bon pour les courageux qui tiennent en 3*8 chez Hibou. Tenir bon pour les cadres et les encadrants intermédiaires qui ne sont pas non plus en position facile, contrairement à ce que tout le monde imagine, enfermés de ce fait dans une sorte de "prison dorée".

Je remonte mes manches et je tente donc cette grande aventure...ça tombe bien, il ya un nouveau "Indiana Jones" qui sort" !

Posté par sentinelle à 22:53 - Des espoirs - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 avril 2008

Actualité

Ce n'est pas trop mon habitude, ni le ton de ce blog de faire écho à des actualités extérieures à mon activité, mais il me semblait difficile de passer à côté de la campage actuelle d 'information sur les "TMS" (troubles musculo-squelettiques) qui sont des maladies en lien avec certains postes de travail...

Donc je signale le site suivant:http://www.info-tms.fr/

Les trois petits films sont assez bien faits, il est temps d'en parler.

D'autres histoires à suivre, mon activité déborde...!

Posté par sentinelle à 14:43 - Des actions - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 avril 2008

Big Sister

J'ai vu hier en consultation une secrétaire. Son travail est varié, elle est plutôt contente, avec des taches de secrétariat (rédaction de courriers, factures, devis,...) du contact direct et téléphonique, de la comptabilité (les heures des salariés notamment pour préparer la paie), dans un rapport de confiance avec le patron. Tout baigne. Ah, oui, il ya aussi le "GPS".

-le "GPS", qu'est-ce que vous faites avec le GPS dans votre bureau ?

-je vais sur internet et je regarde ce que font les "gars" avec les camions: heures de démarrages, lieux exacts de déplacements,...

En fait, il ya un GPS dans les véhicules, qui renseigne un serveur central qui permet au patron de tout savoir sur la position des camions de l'entreprise. Les "gars" notent leurs heures sur une feuille qui est validée par leur chef, puis transmise à la secrétaire de l'entreprise.Et cette secrétaire fait le rapprochement entre les heures du "GPS" et les heures notées. En cas de différence, elle enlève des heures aux "gars".

Alors, je lui demande comment les "gars" réagissent quand elle fait ça, d'autant que cela doit générer des plaintes...alors elle me répond que "les "gars", ils ne regardent pas leur bulletin de salaire"...ah bon...et elle me rassure "mais quand c'est l'inverse, on peut aussi leur en ajouter"...

Je n'aimerais pas faire son travail. Combien de temps va-t-elle tenir ? Pour l'instant, elle tient à penser que chacun doit avoir sa conscience professionnelle, comme elle, et respecter l'entreprise.

La technologie qui sert à moucharder, à penser qu'on contrôle tout, ce n'est pas la dignité des salariés. Sans savoir d'ailleurs si les salariés savent qu'il y a des mouchards dans les voitures...mais est-ce à moi de le leur dire ??? Mais si, en plus, cette technologie fait faire des économies à l'entreprise parce que les salariés ne feraient pas leurs heures, sans aucun recours, sans discussion, est-ce éthique ? Et confier la misssion de cette surveillance à une secrétaire, est-ce une bonne façon de diriger ? Pour un médecin du travail, la vigilance est redoublée dans de telles circonstances, il va falloir en savoir plus, et amener une ouverture vers la réflexion autour de ce sujet.

Posté par sentinelle à 19:45 - Des indignations - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 mars 2008

Vendu

Un salarié de la semaine dernière m'a étonnée. Il a juste 20 ans, il vient de changer d'entreprise avec un de ses collègies qui l'a débauché pour l'emmener ailleurs. Dans le déménagement, il a négocié son salaire.
Il me l'explique en me disant "ouais, je me suis bien vendu "...VENDU ???

J'ai alors essayé de lui montrer mon étonnement, il a seulement cru que je ne comprenais pas l'expression...Je me suis alors expliquée: pour moi, dans le travail, on ne vend pas sa personne en entier, on ne "se" vend pas. On peut vendre sa force de travail, ses compétences, son originalité à faire ce travail pour lequel on signe un contrat. Un contrat, c'est à dire qu'on se met d'accord sur les conditions de réalisation d'un travail, on se met d'accord sur cet échange entre deux personnes: l'une qui demande un travail et l'autre qui le réalise dans certaines conditions. Et ce sont ces conditions qui peuvent faire l'objet de négociation. Et non pas le prix d'un personne. Donc, on ne "se vend" pas. Sinon ce serait de l'esclavage ! Vendu à vie à un employeur qui peut soumettre ses salariés-esclaves à n'importe quoi pourvu qu'il paie...NOOOON !
D'autant que l'image est encore pire quand on imagine que le salarié est licencié de l'entreprise...alors il devient quoi ? Sa personne a été achetée par un employeur, et si pour une raison quelconque il doit partir de l'entreprise, il devient...un déchet ? un affranchi ? un marginal ? un éjecté ? Les images qui me viennent dans ce contexte donnent une idée des dégats que cette expression peut faire, avec son air de rien, comme ça. On dit légèrement "je me suis bien vendu" et après...on peut souffrir d'être peut-être allés trop loin.

A ce moment là, le salarié a continuer d'affirmer que c'était bien ce qu'il avait voulu dire. L'argent fait le bonheur, alors, du moment que l'employeur paie, il ne faut pas trop rechigner sur le travail après. Pas moyen de le faire bouger sur le sujet. Juste pour mieux comprendre: le salarié a 20 ans, ce sont ses premières paies et il vit chez ses parents. Je suppose que cela donne un contexte de compréhension à cette anecdote, qui arrive pourtant à tellement de personnes !

Négocier son salaire, vouloir le salaire le plus élevé possible, c'est bien normal. Ce genre de discussion est délicate: quelle est la valeur de mon travail, de mes compétences, vais-je être à la hauteur de ce salaire ? qu'est ce que l'employeur va penser de ma demande ? qui est en position de force ? Alors, être fier de ses talents à négocier dans ce contexte, je le comprends. Le négocier à l'embauche, c'est sans doute le moment. Par contre, prendre garde à ne pas penser que l'on "se vend". Ce qui est en jeu dans le travail, ce n'est pas ce que l'on EST mais ce que l'on FAIT et ce pour quoi on est payé en échange.

Posté par sentinelle à 08:25 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 février 2008

Blessures

Je suis allée hier voir un employeur (je l'appellerai Monsieur Patron) parce qu'un de ses salariés est venu me voir la semaine dernière pour se plaindre d'agissements répétés de "harcèlement" dans son entreprise.

Monsieur Blessé est actuellement en arrêt et ne peut pas y retourner. Monsieur Blessé m'a longuement parlé de son poste, de l'environnement de son poste, des difficultés dans son travail, des violences qu'il dit avoir reçues surtout verbales, de la dégradation de son état de santé en plusieurs mois. Monsieur Blessé dit même qu'il aurait sans doute pu appeler à l'aide avant mais il pensait que ça allait "s'arranger". Exaspéré et à bout, il est allé à un entretien avec le patron qui s'est plutôt mal passé, a annoncé sa démission et il a quitté l'entreprise sur le champ. En fait, il pensait sans doute que Monsieur Patron allait le rattrapper, et comme cela n'a pas eu lieu, cela a continué de lui faire penser que tout ce qui lui était arrivé jusque là était bien le moyen d'obtenir cette démission. Et Monsieur Blessé est en arrêt depuis. Il m'est envoyé par son médecin traitant pour une visite de pré-reprise. Il va mieux en arrêt, a recommencé à dormir, n'a plus de comportements agressifs dans sa famille, comme quand il était à cran. Il a fait le tour des syndicats, de l'inspection du travail et va faire des démarches pour aller aux ""prudhommes".

Je vais donc voir Monsieur Patron, bien ennuyé. L'accueil est assez froid, il ne sait pas très bien me situer, soit du côté de l'inspection du travail, soit du côté de l'avocat du salarié, il se méfie. Nous avons fini par mettre les pieds dans le plat, Monsieur Blessé est en arrêt mais que s'est-il passé avant d'en arriver là ?
Monsieur Patron est prudent dans ce qu'il me dit, mais il me situe bien ce qu'il a compris de la situation: Monsieur Blessé attendait un bébé, la grossesse à ce qu'il en sait se passe de manière chaotique, et MOnsieur Blessé a souvent besoin de s'absenter, ou bien il arrive en retard depuis quelques mois. Il est mal organisé, le travail n'avance pas. D'accord, le chef d'atelier lui crie dessus, mais bon, il est comme ça, le chef d'atelier, il aime quand ça avance, et quand ça n'avance pas, il s'énerve. Mais faut pas le prendre mal. Et puis, au bout d'un moment, Monsieur Patron décide d'aller voir Monsieur Blessé pour lui dire qu'il y a des choses qui ne marchent pas dans son travail, et qu'il devrait s'améliorer. Mais cela ne s'arrange pas, alors il convoque Monsieur Blessé dans son bureau pour lui faire des remarques, mais pour comprendre ce qui peut poser problème dans la zone de travail de Monsieur Blessé, il invite Monsieur Collègue à venir à cet entretien. (Sauf que Monsieur Collègue n'est pas du tout délégué du personnel, et qu'il est sûrement gêné d'assister à ça). Finalement, la qualité du travail de Monsieur Blessé se dégrade, il s'absente plus souvent, et à un entretien avec Monsieur Patron, il explose, dit qu'il veut démissionner, salue tout le monde et part. Monsieur Patron reçoit le soir même ou le lendemain un arrêt de travail. Alors, démission ou arrêt ? Arrêt de complaisance ou décompensation aiguë ?

Monsieur Patron a même reçu une lettre de Monsieur Blessé qui l'avertit que celui-ci va en justice pour faits avérés de "harcèlement", un ami de Monsieur Patron a achevé de l'angoisser en lui disant qu'il va en avoir pour 20000 euros ??? Monsieur Patron est désolé, désemparé, ne comprend plus ce qu'il doit faire, ne dort plus, à son tour. Il a reçu également la demande du salarié de poser ses congés...

J'ai pu donner des conseils à Monsieur Patron pour améliorer la situation dans son entreprise. J'ai également mis ces conseils par écrit:
-refuser toute banalisation de la violence.
-clarifier l'organigramme, les rôles de chacun (fiche de poste).
-organiser une procédure de dénonciation de dysfonctionnement  et y trouver des solutions.
-créer un lieu de discussion régulièrement pour cette recherche de solutions.
-rédiger un règlement intérieur pour préciser les sanctions dans l'entreprise en fonction des fautes (retard, absences, alcool, ...).
-analyser le poste de Monsieur Blessé: a-t-il besoin de formation ? d'un chef ou d'un collaborateur ? de matériel ?
-ne pas convoquer un salarié pour lui faire des reproches devant son collègue de travail !
-penser à faire figurer le risque "psycho-social" dans le document unique en notant les mesures prises pour le prévenir.
Ce courrier est glissé dans le dossier médical du salarié.

Posté par sentinelle à 08:19 - Des rencontres - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

31 janvier 2008

Défouloir

J'ai eu aujourd'hui une série de personnes aggressives d'emblée alors que je ne les connaissais même pas.

-"Honnêtement, la visite médicale, je dis jamais rien. Je sais qu'il y en a qui viennent parler et tout ça pour se faire mettre inaptes, mais moi, je pense que si on a un truc à dire au patron, on le dit et que si on n'est pas content, on se casse. La visite médicale, c'est une perte de temps"...Reprendre la conversation après ça...surtout qu'il continuait sans vraiment me laisser parler ! Je lui ai parlé des risques professionnels, de la santé à plus long terme que les conflits du quotidien, mais il a recommencé: moi, je vais avoir 40 ans, je ne me projette pas dans l'avenir". Ah bon, ben si c'est ça. Là, j'avoue, j'ai baissé les bras.

-"ben dis donc, dans votre service, on change tout le temps de médecin du travail". Je sais, moi aussi c'est la première fois que je vous vois. D'ailleurs, ça va encore changer !

-"la visite est passée à deux ans , maintenant, c'est ça ?" (air pincé pour signifier que c'est bien peu, on se demande ce que vous foutez payés aussi chers) alors j'ai répondu que la réforme attendue devrait encore éloigner les visites. "Ben c'est dommage, parce qu'il y en a qui vont plus se soigner"...grrr "tiens moi, d'ailleurs, sans ça, je vais jamais chez le médecin..." re-grrrr.

Et quand j'essaie de questionner le travail:

-"bon, chui obligé de répondre à vos questions" ...!

-"ben je fais un peu de tout". (un autre)
-"Comment ça un peu de tout ? du carrelage ? de l'enduit ?"
-"ben non, un peu de tout quoi". ...parle toujours...et moi, je fais quoi avec ça, s'il ne veut pas parler...je laisse tomber et je reviens à l'activité préhistorique: poids-taille-pipi-aptitude-caces-dehors ?

-"ben je fais de la souris toute la journée". (un autre). Là, il se moque carrément, de la souris toute la journée, n'importe quoi !

Alors je me dis que le prochain qui refuse de parler je le mets dehors en fermant le dossier : "vous reviendrez quand vous serez correct avec moi, c'est fini pour aujourd'hui". 

Parce que je ne sais pas supporter le mépris, l'aggressivité, la perte de sens de ces visites qui réellement ne servent à rien si les salariés n'en font rien. Parce que je me dis que si les visites disparaissent, ce sera bien fait pour tout le monde ! Dommage..

Demain est un autre jour.

Posté par sentinelle à 19:38 - Des indignations - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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