Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

17 décembre 2007

Marche ou crève !

Parmi les risques professionnels, le travail en hauteur est généralement "négligé", il est plutôt sous-estimé. Pour cette raison, je pose systématiquement la question pour savoir comment les salariés gèrent ce risque, d'une part avec les moyens de l'entreprise, et d'autre part, concrètement, ce qu'ils mettent eux-même en oeuvre pour cela. Mes questions ont pour objectif de connaitre les conditions réelles de travail (ou du moins m'en approcher le plus possible) et de permettre aux salariés de penser à ces conditions de travail au fil des années, au fil des consultations pour élaborer des projets, pour améliorer la prévention.

J'ai vu en consultation un salarié qui avait un discours vraiment dur. Mes questions portait toujours sur le type de travail effectué, et la sécurité à ce poste. Visiblement, mes questions ont éveillé en lui la colère qui reste généralement tapie dans un coin pour "tenir". Alors, j'ai tout entendu: "chez nous c'est marche ou crève", "on emmène les salariés jusqu'au bout, on n'est pas des fonctionnaires" (!), "les salariés le cul sur leur chaise, ils peuvent pas comprendre, d'ailleurs, les médecins, s'ils venaient faire le travail, ils comprendraient vite fait que ce n'est pas posssible de faire la sécurité"... .

Je n'ai pas pris son discours au pied de la lettre, je ne m'en suis pas offusquée, mais j'ai trouvé que c'était vraiment cru ! Sur le travail en hauteur, j'ai l'habitude d'entendre le discours de protection mentale: "c'est pas haut", "je ne suis pas un débutant, et quand on a peur, faut changer de métier", "c'est trop cher de mettre en oeuvre la sécurité", "c'est trop long", "on n'a pas le temps pour un chantier d'une journée de mettre en place l'échaffaudage"...etc. Je vois bien que ce type de discours vient me ranger dans le coin des gens qui n'y connaissent rien, et surtout dans le rang des gens qui doivent cesser de poser la question.

Et ça, c'est pas gagné non plus, je ne vais pas arrêter de poser la question. Je vais même continuer de la poser. Quitte à endurer des salariés comme celui dont je parlais toute à l'heure, le c...sur ma chaise, et sur les chantiers ! Parce que par la porte ou par la fenêtre, je continue de tenir qu'on peut faire de la sécurité et de la santé au travail sans gréver le budget des entreprises. Au contraire.

Parce qu'un salarié qui tombe d'un toit c'est encore plus cher. Parce qu'il y a des métiers qui utilisent des échaffaudages pour leur activité (les peintres de façades par exemple) et qu'ils intègrent ce coût dans le coût du chantier. Parce qu'il y a dans la plupart des cas, des solutions techniques, quand on se donne la peine d'en chercher ou d'en inventer.

Parce que le travail, ce n'est pas "marche ou crève", mais bien un lieu où peuvent s'épanouir des personnes par la réalisation de ce travail. Bien un lieu où peut se déployer du génie, de la créativité, de la fierté, du plaisir. Et pas seulement dans mes rêves.

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11 décembre 2007

Des questions

Cette note fait suite à un com' laissé par lorie. Elle laisse plein de questions pour lesquelles je souhaite donner des pistes de réflexion.

Pensez vous que le médecin du travail a de réels pouvoirs ?
Les enjeux du métier de médecin du travail ne sont pas de l'ordre du pouvoir. Lorie, comme vous le savez sûrement, le code du travail nous positionne comme "conseiller" des salariés et des chefs d'entreprise. Les employeurs paient aux services de santé au travail une prestation qui n'est pas non plus de l'ordre du pouvoir. Par contre, les actes posés par les médecins du travail dans l'exercice de leurs missions peuvent avoir des conséquences dans l'entreprise. Un médecin du travail donne aux employeurs les moyens d'évaluer la santé de ses salariés et les moyens d'évaluer les risques dans son entreprise. Il rédige également la "fiche d'entreprise" qui est à la disposition de l'inspection du travail. Il est un partenaire de prévention.
Effectivement, le médecin n'a pas de "réels pouvoirs". Le pouvoir est dans les mains de l'employeur et éventuellement le contre-pouvoir dans les mains des salariés. Le médecin n'est pas là pour avoir du pouvoir. Par contre, il lui appartient d'informer, dire, dénoncer, faire des recherches, convaincre.

Comment peut-il réagir face à des problèmes importants tels que la souffrance au travail ?
Cette question mérite d'être précisée, je vais donc y répondre en deux temps. Souffrir dans son travail, cela signifie qu'on doit faire face dans le travail au réel de l'activité qui n'est pas prévu par l'organisation: "normalement, ça marche, mais...". Souffrir c'est donc ne pas arriver tous les jours à faire ce que l'on est sensé faire parce qu'un aspect de l'activité qui se présente n'est pas prévisible et il faut inventer une nouvelle solution. Souffrir, c'est aussi la résultante de cette confrontation dans le travail entre ce qu'on est venu faire, avec ses propres valeurs, son originalité et ce qu'on trouve vraiment dans l'activité.
Il est donc pas forcément anormal de souffrir dans son travail. C'est par les solutions que l'on invente pour surmonter les difficultés qu'on transforme cete souffrance en plaisir. On construit de nouvelles choses, on réussi à surmonter les petits défis du quotidien, et c'est agréable, surtout si on le contruit avec d'autres.

Ce qui porte atteinte à la santé, ce n'est pas cette souffrance, c'est l'impossibilité de trouver dans l'organisation de son travail, les marges suffisantes pour faire face à ces difficultés dans le travail. Et les atteintes à la santé, elles se manifestent de diverses manières en fonction de chaque individu. Selon son histoire, selon sa culture, selon sa construction psychique. Et c'est dans ces manifestations-là que le médecin du travail utilise ses savoir-faire. Et ses possibilités de d'entendre, de mettre en mots, de rendre les informations collectives et de cette manière de porter ces atteintes sur la scène de l'entreprise.

Est il toujours bloqué par les chefs d'entreprise ?
"Bloqué" ??? "toujours" ? Non, les médecins du travail ne sont pas "toujours bloqués". Il est toujours possible par contre de ne pas tenir compte de l'avis d'un conseiller...à condition, de mon avis, d'avoir de quoi faire face ensuite aux conséquences ultérieures de leurs choix sur la santé de leurs salariés. La responsabilité de la santé des salariés des entreprises appartient bien aux employeurs dans le code du travail !

Pourquoi, selon vous, malgré l'explosion médiatique du problème du harcèlement moral, les gens continuent à se taire ?
Pourquoi ne se révoltent ils pas tous ?
Comme je n'ai pas encore beaucoup d'expérience dans le métier, je me pose encore la question. Mais vous le savez, le "harcèlement moral" est une question difficile, il ne suffirait pas de se "révolter". Et de plus, pour se révolter il faut être plusieurs. Or, dans ces circonstances, la situation est généralement l'isolement, ce qui rend possible des agissements odieux sans révolte.
Par contre, la question se pose aussi de l'exposition à des tas d'autres risques comme l'amiante (eh oui encore en 2007), le travail en hauteur, le risque chimique (il ya encore des peintres qui utilisent le trichlo alors que tout le monde sait que c'est cancérogène),...
J'ai l'impression que la pression sur l'emploi (peur de perdre son travail) rend possible ce genre de tolérance même avec la législation sur le droit de retrait.
Mais il m'arrive tous les jours de penser à ça: mais comment font-ils ? et comment font-ils en silence ? Et s'ils ne disent rien sur des activités non officielles, comment je vais pouvoir le dire, moi ? J'essaie de progresser sur ce genre de question parce qu'il est urgent pour moi de ne pas me sentir complice: il est bien question de la "banalisation du mal" d'Hannah Arendt ("Considération morales"), non ?

En espérant que ces réponses participent à une meilleure compréhension de notre place, ça vous va, comme ça, Lorie ?

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04 décembre 2007

Treize Sept

Dans une soirée dans ma vie privée, je discutais de médecine du travail avec des amis. C'est généralement l'occasion pour un certain nombre d'amis de déverser ce qu'ils pensent de la médecine du travail (ben oui, même les amis...). "Bah, pour moi, ça sert à rien", "bah mon médecin du travail, elle est comme ci" ou "comme ça"..quand ce n'est pas l'un d'eux qui m'a dit "Tu sais, un jour, mon médecin du travail, elle m'a mis la main aux fesses..." (mon oeil, je la connais, t'es un blagueur). Et parmi ces remarques, un jour, quelqu'un m'avoue: "ben tu sais, mon médecin du travail, nous, on l'appelle Madame Treize Sept. Elle nous prend la tension et tout le monde a toujours Treize Sept !".

Ah c'est malin, parce que je pense à ça quand je prends la tension, maintenant: pourvu qu'ils ne fassent pas tous Treize Sept, et pourvu que ce ne soit pas la même que l'an dernier !! En fait, c'est quand même un tension normale et courante, quand ce n'est pas Douze Sept, ou Onze Six ! Donc la probabilité pour trouver Treize Sept est quand même importante !

Non seulement la tension est variable d'un individu à un autre mais d'une heure à une autre, mais il ya aussi des petites variabilités d'un médecin à l'autre, puisque la mesure a un fiabilité assez médiocre en manuel, du côté de la précision à 10 mmHG près (c'est à dire Douze ou Treize...). Avec un appareil éléctronique la fiabilité des chiffres est plus importante, mais le geste n'est plus le même, il n'y a plus le charme du savoir-faire médical: le médecin appuie sur un bouton, ça gonfle tout seul en faisant un petit grognement, et hop, ça s'affiche: 138-75, tout de suite, c'est quand même différent de Treize sept. Indiscutable. Précis, presque trop. Et presque plus besoin d'un médecin pour ça !

Au moment où je prends la tension, manuellement, il se passe autre chose que la prise de tension. En fait, il y a le temps de l'examen, je commence par cela, c'est donc le début de ce moment où le médecin touche la personne. L'outil donne à ce premier contact un aspect technique: il signifie donc qu'on est bien dans le médical. C'est aussi un geste un peu mystérieux: qu'est ce que le médecin peut bien entendre au bras ? A la poitrine, encore, on entend le coeur, tout le monde le sait. Mais au bras? Et en plus, après gonflage, dégonflage, c'est un peu magique, il annonce un double chiffre. Treize Sept.

A ce moment de la tension, la conversation est assez souvent autour de ce chiffre: soit "D'habitude j'ai Douze Sept", ou bien "Et alors, c'est bien Treize Sept ?", ou encore,  mon médecin me l'a prise il n'y a pas longtemps, j'avais treize sept", et on compare, on négocie, on discute, on explique. Cela tourne autour du mystère de ce chiffre. A quoi sert-il ? Suis-je malade si je n'ai pas la même tension de la dernière fois? Suis en bonne santé ? Est ce qu'elle (moi) va s'apercevoir que je ne vais pas du tout bien ?

Ne pas prendre la tension du tout ou bien la prendre avec un appareil électronique ne donnerait sans doute pas la même chose. Je continue de prendre la tension, même si je sais qu'après avoir attendu dans la salle d'attente de celui qui "fixe l'aptitude" ou quand on sait que le travail est terrible ce jour-là, ou quand on vient de se "friter" avec son voisin de bureau, la tension peut-être élevée. Je continue de prendre la tension et de dire le chiffre.

Et priant pour que je ne devienne pas Madame Treize Sept...parce que j'aurais vraiment trop peur de penser que ce geste plutôt rituel ne devienne que machinal.

Posté par sentinelle à 09:06 - Des questions - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

29 novembre 2007

J'aime pas l'hiver

"J'aime pas l'hiver" a-t-elle répondu à ma première question "comment allez vous aujourd'hui ?".

Devant mon étonnement, elle a expliqué que l'hiver, il fait nuit tôt, on rentre chez soi après le travail quand il fait déjà nuit. Elle a continué dans les généralités. Jusqu'à ce que je lui demande si cela la génait dans son travail...Aaaah le travail...Après l'avoir laissé s'embourber avec son "j'aime pas l'hiver", la question sur le travail nous a permis de rentrer dans la vif du sujet.

Cette jeune femme de 25 ans avait des choses à dire ce jour-là. Elle fait partie d'un plateau de réponse téléphonique, où la charge de travail est importante, dans des conditions parfois pénibles: saisie en masse des dossiers, réponse téléphonique concommitante, plateau en open space, et fond musical radio...Son chef lui a proposé de "donner un coup de main" à un service qui avait du retard, en y passant une partie de son temps de travail. Et la solution s'est finalement pérénisée. Elle, elle était plutôt contente de changer d'activité, et le service en question d'avoir un salarié de plus pour faire avancer les choses. Sauf que, comme elle occupait finalement son poste sur le plateau à temps partiel , son chef décide de la changer d'équipe pour équilibrer les temps de travail. Et là, elle ne trouve pas ça correct, elle est en colère. Elle explique qu'elle était d'accord pour "rendre service", qu'on était bien contents de la trouver à ce moment là, et que maintenant, elle est mise dans une autre équipe du plateau (avec qui elle ne veut pas travailler) à cause de cette nouvelle situation. En fait, cela lui a demandé de s'adapter à un nouveau travail dans le nouveau service, mais elle gardait ce qu'elle avait pu construire sur le plateau pour supporter ce travail: les coopérations avec les autres, la connaissance des dossiers. Changer d'équipe c'est devoir s'adapter à nouveau, investir dans de nouvelles coopérations parfois difficiles à mettre en oeuvre, connaitre de nouveaux dossiers, et être considérée comme une nouvelle alors qu'elle fait ce travail depuis longtemps. Un peu comme si elle était punie alors qu'au début, elle avait accepté quelquechose dont elle dit que c'était pour "rendre service".

Je ne suis pas sûre d'avoir pu tout comprendre,mais ce que j'ai pu entendre était déjà signifiant. J'ai essayé avec elle d'analyser ce qui pouvait l'agacer le plus, et ce qu'elle pouvait envisager pour trouver une solution, ou pour vivre la situation de manière plus sereine. J'ai essayé de l'emmener vers l'idée que chaque salarié est acteur dans sa vie sociale: ne pas tout subir. Aider un chef à trouver une solution qui convient aux deux personnes, ce n'est pas obligatoirement lui marcher sur les pieds !

En fin de consultation, j'ai reposé la question de l'hiver du début, elle m'a expliqué que c'était bien pour "dire quelquechose". Elle ne voulait pas aborder la question du travail. Je le respecte dans toutes les consultations où le travail ne peut se dire...et parfois encore moins se penser. L'équilibre est parfois à ce prix. Ma porte est ouverte.

Même l'hiver.

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23 novembre 2007

Une radiographie pulmonaire de dépistage

J'ai prescrit une radiographie pulmonaire à un salarié de 55 ans qui a manipulé de l'amiante dans sa vie professionnelle. Cela faisait longtemps qu'il n'en avait pas faite, et il y est allé. Le radiologue ne lui donne pas les résultats, en lui disant qu'il n'a qu'à voir ça avec son médecin. Et je reçois environ 15 jours après les résultats de sa radio: lésions pleurales de nature indéterminée diffuses.

Après avoir cherché à savoir comment font mes collègues pour contacter un salarié pour lui annoncer une nouvelle pareille, il m'a été conseillé de lui écrire pour le lui dire, parce qu'en appelant chez lui je risquais de tomber sur sa femme qui ne serait au courant de rien. Selon les médecins, les pratiques sont diverses, la proposition était de faire un courrier et coup de fil en plus éventuellement...

C'est un salarié qui part généralement en grands déplacements du mardi au vendredi. Comme c'était un lundi, je me décide à téléphoner à son domicile: je ne me voyais pas le laisser découvrir un courrier lui donnant un résultat anormal de radio à son retour le vendredi soir vers 22h sur la table du salon...Pour une fois, il travaille ce jour-là...et je tombe sur... sa femme qui n'a pas son numéro de téléphone personnel (!) mais qui transmettra mon appel dès que possible.

Je finis donc par l'avoir au téléphone, l'annonce est toujours délicate, surtout qu'il est dans une autre ville, loin du service, et que je ne vais pas pouvoir le rencontrer facilement. Je lui explique qu'il faudrait un scanner, et lui propose de le laisser réfléchir, en parler avec son médecin s'il le souhaite. Il est sous le choc, le radiologue n'a rien laissé paraitre. Sans signe de gravité, je considère qu'on peut programmer tranquillement cet examen, et je lui envoie la date fixée par le centre hospitalier: 29 janvier.

Je constate aujourd'hui que cela a une conséquence importante dans sa vie: de bonne santé, il est devenu malade parce que j'ai prescrit une radio ! Il est très angoissé de ne pas en savoir plus puisqu'il doit attendre la date du scanner. Et enfin, dans son activité quotidienne, il est confronté à des risques professionnels moyennement maitrisés, seulement maintenant, il les voit et cela l'effraie. Parce que lui, maintenant, il a des signes de ses expositions antérieures, des traces de son travail sur le corps, des signes que l'amiante a abimé son corps, amiante qu'il a eu dans la même activité qu'aujourd'hui. Et cela l'effraie de se dire qu'aujourd'hui alors, on continue de l'exposer à d'autres risques...que va-t-il devenir ? Comment faire ce travail avec ces risques, quand on sait les méfaits de l'amiante ?
Il passe du "off c'est un risque" ou bien ce que j'entends tous les jours "ben si on faisait attention aux risques Docteur, on ne ferait plus rien" à "là, c'est moi qui suis malade". C'est concret, actuel, réel, définitif. Une atteinte profonde, qui est aussi une atteinte symbolique de son invulnérabilité.

D'accord, je n'ai pas eu toutes les confidences de ce qui se passe aujourd'hui pour lui, mais sa femme me dit qu'il est anxieux au point de lui téléphoner beaucoup plus souvent en déplacement, et qu'il "n'est pas du tout bien".

J'ai conseillé éventuellement au salarié de faire avancer le rendez-vous de scanner en dehors du protocole hospitalier et éventuellement de se renseigner sur le droit de retrait. (Mais la peur du patron est souvent plus grande que celle du risque professionnel !). Comment je peux rassurer cet homme alors que je n'ai pas plus d'éléments que la radio ? Deux mois avant le scanner, c'est court pour l'organisation hospitalière, mais pour lui c'est long, alors, les généralistes doivent ils être sur-chargés de ces questions ? Dois-je laisser ce salarié à ses angoisses ? Comment annoncer les lésions sur la radio pulmonaire, si les radiologues qui ont les gens près d'eux ne le font pas ?

Je comprends bien aussi que les médecins sont amenés à faire des choix pour les gens dont ils s'occupent...quitte à ce que ces choix soient un peu arbitraires...du moment que je fais au mieux ???

Posté par sentinelle à 20:59 - Des questions - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 novembre 2007

Difficile...

Difficile...
Les salariés que j'ai vus hier étaient en deux catégories: ceux qui ne vont jamais voir un médecin "quand je suis malade, ça se passe tout seul" et ceux qui y vont régulièrement pour prendre soin de leur état de santé. Dans les deux cas, ils ne voient pas vraiment l'intérêt du médecin du travail. Et hier, j'ai même vu un salarié qui m'a demandé un certificat pour le sport genre "tiens, tant que vous êtes...". Quand j'ai refusé, il m'a affirmé que "tous mes collègues le font bien, pourtant"...alors, je lui ai expliqué les missions du médecin du travail, et il a eu deux réactions: la première: "ben alors, vous n'êtes pas sortis de l'auberge, vous n'y arriverez jamais, à améliorer les conditions de travail !" et l'autre "c'est la première fois qu'on me parle de ça". Et cela vient après une autre consultation de la semaine dernière: alors que je donnais à un salarié une ordonnance de radio pulmonaire pour son suivi (exposition à des poussières et des fumées) il m'a demandé si c'était obligé...je lui ai dit qu'il fera bien ce qu'il veut, il a eu l'air un peu surpris. Mon point de vue, c'est que chaque individu est responsable du soin qu'il prend de sa santé !

Il ya des jours où je trouve que c'est difficile de créer cette relation de confiance avec ses 2500 salariés en les voyant une fois par an ou même tous les deux ans, alors qu'il est possible que cela fasse des années qu'ils viennent sans même savoir pourquoi. Quand ce n'est pas le médecin lui-même qui dit que cela ne sert à rien ! Avec ceux que j'ai déjà vu, le mal-entendu est un peu dissipé...

Les employeurs que je rencontre sont aussi en deux catégories, à peu près les mêmes, d'ailleurs: ceux qui ne m'ont pas attendue pour améliorer les conditions de travail, et ceux qui sont vraiment en retard "on a toujours fait comme ça, c'est pas demain qu'on va changer" ou bien c'est trop cher, trop long, trop compliqué, voire impossible...Je vois bien qu'il va me falloir chercher de nouvelles stratégies pour "éviter l'altération de la santé des salariés" mais si les salariés ne savent pas à quoi je sers et que les employeurs préfèrent que je me mèle de mes crayons...(soupir).

Heureusement que j'ai des collègues médecins du travail avec qui je vais pouvoir construire des projets pour demain. Une nouvelle réforme de la médecine du travail devrait être annoncée...j'attends.

Attendre n'est pas du tout ma spécialité, et c'est quand on attend qu'on a bien sûr l'air de ne rien faire. Cela me fait penser à un sketch de Raymond Devos "Ne rien faire"...et à une pub à la radio qui passe en ce moment. Attendre mais pendant ce temps-là les jours passent dans les entreprises, des salariés tombent des toits, d'autres respirent allègrement des cancérogènes, d'autres encore se tuent eux-même...

Et pour moi, c'est vraiment difficile à supporter. Qui ça intéresse ???

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12 novembre 2007

Le patron qui voulait être "gentil" (2)

Je suis revenue dans mon service, le temps de reprendre mes repères...Je vous remercie de vos encouragements, je vais enfin raconter cette histoire qui commence un peu à dater...pour pouvoir continuer ce carnet avec les histoires au fil des journées, des consultations, et des questionnements qui apparaissent (comme celui, récent, sur le médecin qui a été mis en examen...).

Je suis donc allée voir le patron du salarié en souffrance, en prévoyant un rendez-vous en deux temps: d'abord avec le patron pour faire connaissance, me présenter comme c'était la première rencontre, et ensuite, avec le salarié. La première partie du rendez-vous, le patron m'a expliqué que la qualité du travail du salarié s'était dégradé, et, photos à l'appui, m'a démontré que ce salarié ne le satisfaisait plus. Il a aussi évoqué les négligences vestimentaires, les attribuant essentiellement à des événements de vie privée. Il a expliqué tout ce qu'il avait pensé faire de bon pour ce salarié, quitte même à lui payer des vêtements neufs ! Mais rien n'y faisait, le salarié n'allait pas mieux. Il ne comprenait pas du tout.

Avec le salarié (qui était toujours en arrêt), le rendez vous m'inquiétait un peu, je ne savais pas très bien comment interpréter les éléments des deux côtés vus séparément, ni comment j'allais pouvoir les conseiller pour que cela s'améliore.
En fait, j'ai juste posé une question détonateur au salarié: est ce que vous pensez pouvoir reprendre le travail au poste que vous occupiez avant ? Et la réponse m'a suprise: "ah ben non, puisque j'ai bien vu comment l'apprenti s'est fait engueuler l'autre jour !"...??? Ca alors, c'est un autre salarié qui se fait reprendre et c'est lui qui ne veut pas reprendre son poste, là, je ne comprenais pas du tout, et tout c'est éclairci rapidement. Une conversation houleuse s'est déclanchée entre le salarié et le patron, ils étaient en train de laver leur linge sale, comme s'ils n'avaient jamais pu parler ensemble vraiment. (Confort moyen!)

La femme du patron, secrétaire dans l'entreprise, qui travaille dans un bureau voisin, est arrivée dans le bureau pour se joindre à la conversation. Le patron m'annonce qu'il va cesser une partie de l'activité de l'entreprise parce que les salariés travaillent mal. Je me suis dit que c'était vraiment le monde à l'envers: le travail est mal fait, et alors, on change l'activité de l'entreprise pour convenir aux salariés ???
Ce qui m'est apparu franchement à ce moment-là, c'est que le patron voulait être "gentil". Il voulait que cela se passe bien dans l'entreprise, il avait vraiment le souci de chacun au point de ne prendre aucune sanction, et trouvait les salariés plutôt ingrats. Je lui ai signifié mon étonnement de l'absence de sanctions face aux fautes de travail ou de non-respect des règles normales de travail, il m'a dit qu'il ne voulait pas être un "sale con de patron", je cite, parce que cela m'a vraiment choqué d'entendre un chef d'entreprise parler de son poste et des autres patrons de cette manière.

Je lui ai donc fait les recommandations suivantes:
-faire respecter les règles normales de travail dans une entreprise, ce n'est pas être "méchant", c'est normal.
-ne pas considérer que les salariés sont là pour être gentils, mais pour faire du TRAVAIL donc il faut que ce travail soit fait, les salariés jugés sur leur travail et non sur leur personne. (c'est-à-dire qu'ils peuvent être bons et mal sappés, par exemple, si cela ne gène pas le fonctionnement de l'entreprise).
-arrêter d'interpréter les affaires dans son entreprise d'un point de vue affectif.

J'ai conseillé au salarié d'essayer de reprendre goût à son travail, et d'essayer de mieux signaler les difficultés rencontrées dans la réalisation des tâches avec le patron. Exposer un problème de réalisation du travail, ce n'est pas être "méchant", c'est se donner les moyens de faire son travail et d'être reconnu pour cela, les patrons n'ont parfois pas pensé à tout !

Depuis lors, le salarié a repris le travail, il n'est plus en arrêt.
Pour des raisons d'organisation de mon service, je ne suis plus cette entreprise...

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22 juillet 2007

Bientôt !

Je voudrais trouver le temps d'écrire la suite de cette histoire, d'ailleurs, j'en ai d'autres à raconter, je suis juste un peu absorbée par un joyeux événement de vie privée.

Mais les idées ne manquent pas, je vais écrire bientôt la suite de l'histoire du patron, et d'autres encore...

Je reviens dans "cinq minutes" !

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12 février 2007

Un patron qui voulait être "gentil"

J'ai vu arriver en consultation un homme d'expérience, dans une entreprise depuis...presque toute sa carrière. Cette consultation demandée par lui était vraiment touchate pour moi, puisqu'il venait demander de l'aide pour comprendre quelquechose qui se passait dans son travail. En fait, il finissait par ne plus savoir faire la part des choses entre ce qui se passait du côté du travail et de celui de la vie privée tant tout devenait confus. Au point que sa santé se dégradait de plus en plus, au point de venir demander de l'aide à son médecin du travail qu'il navait jamais vu avant. Il est possible d'ailleurs qu'il ne savait pas très bien ce qu'il venait chercher, mais son médecin n'avait pas la réponse. Et il se passait pourtant bien quelquechose du côté du travail.

J'ai vu arriver un homme déconfit, mal rasé, avec une voix faible m'expliquer qu'il ne savait plus du tout où il en était, ni dans son travail, ni même dans l'image qu'il avait de lui-même, il ne se reconnaissait plus, il n'arrivait plus même à penser quelquechose qui se tenait. Pour une première rencontre, cela devait être encore plus dur à dire pour lui à quelqu'un qu'il n'avait jamais vu, ni même dont il ne savait pas quoi attendre. Fallait-il qu'il soit en détresse pour faire cette démarche ! Cela ne m'a pas du tout laissée indifférente.

Son travail avait commencé à se dégrader quand le nouveau patron avait racheté l'entreprise il y a ...4 ans. D'ailleurs, d'autres collègues ont quitté l'entreprise en 4 ans, démission ou inaptitude...Son expérience avait permis au nouveau patron de prendre les rennes de l'entreprise, il était maintenant relégué à des fonctions moins importantes, et surtout sans contact avec le client, il avait eu des remarques sur sa manière de s'habiller, de se présenter. Les relations avec le nouveau patron s'étaient dégradées, il ne comprenait rien, dormait peu. Il m'a aussi parlé du changement de dizaine de son âge, il se sentait vieux, et ne savait plus si son état était lié à ça ou non. J'ai contacté son médecin traitant, il a été mis en arrêt de travail pour prendre un peu de recul, et j'ai pris un nouveau rendez-vous avec lui pour refaire le point après l'arrêt.

L'arrêt lui avait permis de prendre du recul, d'avoir à nouveau envie de faire des choses, avoir à nouveau un peu d'élan, mais la reprise était une catastrophe, le problème venait bien du travail. Il est donc retourné en arrêt de travail mais avec l'assurance que nous irions ensemble voir son patron pour comprendre.

(à suivre)

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05 janvier 2007

Cahier de...

Comme un certain nombre de personnes, je suis allée faire des courses pour les fêtes. Flanant au rayon librairie, j'ai pu acheter le livre de Dorothée Ramaut "Journal d'un médecin du travail", dont j'avais déjà lu des extraits dans Le Monde, et qui est à l'origine de l'idée de ce blog. Je vais enfin, donc, pouvoir le lire en entier.

J'ai trouvé ensuite un "Cahier de gribouillages pour les adultes qui s'ennuient au bureau". Un petit cahier sympathique, même amusant, dans lequel se trouvent toutes sortes de dessins à compléter, à gribouiller. Je me suis laissée aller à trouver cela amusant. Et ensuite j'ai été saisie d'une profonde indignation. Non que faire des gribouillages au bureau puisse m'indigner, ni même que quelqu'un puisse proposer un cahier de gribouillage. Mais qu'on puisse proposer un cahier de gribouillages pour "adultes qui s'ennuient au bureau", et en plus imaginer que cela puisse être un cadeau de Noël me donne la nausée !

D'abord, cela banalise le fait que des gens puissent s'ennuyer au bureau. D'ailleurs s'ennuyer au  travail tout court. Ce serait banal, et un petit cahier de gribouillages rendrait les choses plus douces et plus faciles. 5 minutes, peut-être, mais après ? De toute façon, ce serait si banal, que "ce n'est pas si grave", ce qu'on entend régulièrement pour nous faire taire. Alors, l'auteur de ce cahier nous propose un gribouillage, comme s'il disait à celui qui s'ennuie: "allez, gribouille un peu, ça va passer..."...CA VA PASSER ? Je pense que les gribouillages au bureau ne sont pas la bonne manière de traiter l'ennui au travail. Et ce livre pourrait le laisser croire. Et mettre les personnes qui y ont cru - ne serait-ce que 5 minutes - dans la honte de s'y être prêté. Non seulement alors ils s'ennuient encore, mais ils ont honte de ce jeu et de cet ennui.

Cahier destiné aux "adultes qui s'ennuient au bureau": mais alors, il n'y a que les gens de bureau qui s'ennuient ? ou bien est-ce aux yeux de l'auteur ennuyeux de travailler dans un bureau ? L'ennui au travail n'est évidemment pas une spécialité de bureau ! Alors, je trouve ça mensonger et insultant qu'on puisse proposer des gribouillages aux gens des bureaux qui s'ennuient puisque cela suppose bien qu'au bureau, on peut s'ennuyer (c'est "normal", on retrouve la banalisation), mais en plus, cet ennui est traité avec mépris puisque pour des salariés de bureau, des gribouillages seraient bien utiles (ce serait même de leur ...compétence ? c'est en cela que je trouve qu'il y a du mépris). Là, je commence à sentir l'indignation me gagner, je garde le pire pour la fin.

Le pire, c'est que des gens qui ne s'ennuient pas au bureau (ni au travail) puissent rire de ces situations horribles où le travail génère de l'ennui (surtout si celui-ci est délibérément organisé par la direction). Non seulement ils banalisent l'ennui, ils méprisent les salariés de bureau qui pourraient s'ennuyer, mais en plus ils présentent cet ennui de manière humoristique, il faudrait donc en rire, et c'est bien celui qui offre le cahier que cela fait rire. Parce que je vois mal un pauvre salarié qui souffre de l'ennui au travail s'acheter pour lui-même un cahier de gribouillage pour banaliser son ennui. Non, c'est quelqu'un qui a pensé à lui avec ce cahier: "Tiens, je vais prendre ça pour untel, hihi, ça va le faire marrer, c'est marrant, hein ?" (Et en plus pour les fêtes, ça passe mieux avec du champagne, non ?) Et ça, c'est carrément violent.

C'est ça qui m'indigne, violemment. Je ne vous en fais pas un dessin !

L'ennui au travail, c'est une vraie question, cela pose vraiment la question de l'organisation du travail, et cela génère beaucoup de souffrance, en particulier si ça dure, et surtout si c'est délibérément organisé. Il faut sortir absolument du silence dans ces cas-là. Ce n'est ni "drôôôle", ni "foooollement amusant", ni "juste pour déconner". NON. C'est bien une question de Santé au Travail et cela doit être abordé comme tel. Qui aurait envie de rire d'un sujet de santé ?

Posté par sentinelle à 08:30 - Des indignations - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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