Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

07 février 2008

Blessures

Je suis allée hier voir un employeur (je l'appellerai Monsieur Patron) parce qu'un de ses salariés est venu me voir la semaine dernière pour se plaindre d'agissements répétés de "harcèlement" dans son entreprise.

Monsieur Blessé est actuellement en arrêt et ne peut pas y retourner. Monsieur Blessé m'a longuement parlé de son poste, de l'environnement de son poste, des difficultés dans son travail, des violences qu'il dit avoir reçues surtout verbales, de la dégradation de son état de santé en plusieurs mois. Monsieur Blessé dit même qu'il aurait sans doute pu appeler à l'aide avant mais il pensait que ça allait "s'arranger". Exaspéré et à bout, il est allé à un entretien avec le patron qui s'est plutôt mal passé, a annoncé sa démission et il a quitté l'entreprise sur le champ. En fait, il pensait sans doute que Monsieur Patron allait le rattrapper, et comme cela n'a pas eu lieu, cela a continué de lui faire penser que tout ce qui lui était arrivé jusque là était bien le moyen d'obtenir cette démission. Et Monsieur Blessé est en arrêt depuis. Il m'est envoyé par son médecin traitant pour une visite de pré-reprise. Il va mieux en arrêt, a recommencé à dormir, n'a plus de comportements agressifs dans sa famille, comme quand il était à cran. Il a fait le tour des syndicats, de l'inspection du travail et va faire des démarches pour aller aux ""prudhommes".

Je vais donc voir Monsieur Patron, bien ennuyé. L'accueil est assez froid, il ne sait pas très bien me situer, soit du côté de l'inspection du travail, soit du côté de l'avocat du salarié, il se méfie. Nous avons fini par mettre les pieds dans le plat, Monsieur Blessé est en arrêt mais que s'est-il passé avant d'en arriver là ?
Monsieur Patron est prudent dans ce qu'il me dit, mais il me situe bien ce qu'il a compris de la situation: Monsieur Blessé attendait un bébé, la grossesse à ce qu'il en sait se passe de manière chaotique, et MOnsieur Blessé a souvent besoin de s'absenter, ou bien il arrive en retard depuis quelques mois. Il est mal organisé, le travail n'avance pas. D'accord, le chef d'atelier lui crie dessus, mais bon, il est comme ça, le chef d'atelier, il aime quand ça avance, et quand ça n'avance pas, il s'énerve. Mais faut pas le prendre mal. Et puis, au bout d'un moment, Monsieur Patron décide d'aller voir Monsieur Blessé pour lui dire qu'il y a des choses qui ne marchent pas dans son travail, et qu'il devrait s'améliorer. Mais cela ne s'arrange pas, alors il convoque Monsieur Blessé dans son bureau pour lui faire des remarques, mais pour comprendre ce qui peut poser problème dans la zone de travail de Monsieur Blessé, il invite Monsieur Collègue à venir à cet entretien. (Sauf que Monsieur Collègue n'est pas du tout délégué du personnel, et qu'il est sûrement gêné d'assister à ça). Finalement, la qualité du travail de Monsieur Blessé se dégrade, il s'absente plus souvent, et à un entretien avec Monsieur Patron, il explose, dit qu'il veut démissionner, salue tout le monde et part. Monsieur Patron reçoit le soir même ou le lendemain un arrêt de travail. Alors, démission ou arrêt ? Arrêt de complaisance ou décompensation aiguë ?

Monsieur Patron a même reçu une lettre de Monsieur Blessé qui l'avertit que celui-ci va en justice pour faits avérés de "harcèlement", un ami de Monsieur Patron a achevé de l'angoisser en lui disant qu'il va en avoir pour 20000 euros ??? Monsieur Patron est désolé, désemparé, ne comprend plus ce qu'il doit faire, ne dort plus, à son tour. Il a reçu également la demande du salarié de poser ses congés...

J'ai pu donner des conseils à Monsieur Patron pour améliorer la situation dans son entreprise. J'ai également mis ces conseils par écrit:
-refuser toute banalisation de la violence.
-clarifier l'organigramme, les rôles de chacun (fiche de poste).
-organiser une procédure de dénonciation de dysfonctionnement  et y trouver des solutions.
-créer un lieu de discussion régulièrement pour cette recherche de solutions.
-rédiger un règlement intérieur pour préciser les sanctions dans l'entreprise en fonction des fautes (retard, absences, alcool, ...).
-analyser le poste de Monsieur Blessé: a-t-il besoin de formation ? d'un chef ou d'un collaborateur ? de matériel ?
-ne pas convoquer un salarié pour lui faire des reproches devant son collègue de travail !
-penser à faire figurer le risque "psycho-social" dans le document unique en notant les mesures prises pour le prévenir.
Ce courrier est glissé dans le dossier médical du salarié.

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14 septembre 2006

Belle rencontre !

Je suis allée rencontrer un chef d'entreprise la semaine dernière, après avoir vu en consultation l'ensemble de ses salariés. Pas une douleur articulaire parmi eux (ils sont environ 80), pas même une petit lombalgie, alors que je pose la question de manière précise à chacun. Ils ont tous un vécu positif de l'entreprise, sont contents, épanouis, calme, ne prennent pas de médicaments-indicateurs (anti-HTA, anti-D', somnifère, ou autre). Bref, bilan vraiment étonnant pour une entreprise du...batiment qui a 20 ans !

Le chef d'entreprise me reçoit, je me suis présentée, je lui ai parlé de la santé de ses salariés, en lui signalant que je suis donc agréablement surprise de mon constat: des salariés heureux au travail, contents de participer à sa bonne marche, et sans problème de santé (alors que les âges sont variés).

Alors, il m'explique: il est particulièrement soucieux de la santé de ses salariés, même en ce qui concerne les trajets. Il les forme, leur fournit le matériel nécessaire et l'entretient, pose des délais de réalisation des chantiers suffisants, réunit régulièrement les équipes pour des informations ascendantes et descendantes, écoute les demandes avec intérêt, et les satisfait s'il le peut. Il a mis à dispositions des locaux propres et en bon état que les salariés laissent dans cet état.

Le respect qui règne dans cette entreprise permet la construction de la santé des salariés dans l'entreprise. Une seule particularité qui peut expliquer en partie cette ambiance: c'est une SCOP: une partie des salariés sont "sociétaires" et participent aux décision de l'entreprise. Donc, ils sont respecteux du matériel, des heures, des chantiers, ...Et du patron puisque finalement, c'est...eux en partie.

En tout cas, ça existe: on peut être maçon et ne souffrir de nulle part, on peut diriger une entreprise de 80 salariés et croire que la confiance permet aussi de réussir. Reste encore quelques progrès de prévention à faire, mais ils sont plutôt friands ! Et moi, je suis partante, je sens que je vais faire des projets intéressants, mais quel défi !

J'ai mis un peu de temps à me remettre de cette visite d'entreprise, mais cela met du beaume au coeur, on n'est pas seulement les derniers utopistes à croire que c'est possible !

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31 août 2006

Glloupssss !

Petite histoire...qui fait faire gloupsss (à moi en tout cas !).

J'ai pris l'habitude de poser la question "A quoi sert le médecin du travail ?" à tous les salariés de mon secteur. C'est l'occasion de savoir ce que sait le salarié, ce qu'il attend, et à moi de définir les missions, d'expliquer ce qu'on vient faire là ensemble: de la prévention des risques professionnels, des liens entre la santé et le travail, avec différents modes d'action, les consultations et les "actions en milieu de travail" qui peuvent être diverses (soit visite d'entreprise pour être au plus près du "terrain", soit formations, recherches, etc, cela peut-être adapté aux besoins des uns et des autres).

Généralement, cette question surprend, surtout venant d'un médecin du travail. On me répond: "c'est pour voir si on est apte", ce que je balaie facilement d'un revers de main, puisque je considère - comme d'autres, que c'est un concept vraiment polluant et inutile de nos consultations, j'en reparlerai un autre jour. D'autres me répondent que c'est pour un bilan de santé, ce qui n'est pas complètement faux, mais à condition qu'on puisse faire des liens avec le travail (la gynéco, donc, c'est rare, à moins que...). Finalement, c'est l'occasion de faire le point sur la question des missions du médecin du travail et c'est vraiment intéressant...surtout pour les années que l'on va passer ensemble, d'autant que je n'ai pas encore décidé de m'ennuyer !

Mais ce matin: gllloupppssss !

-"est ce que vous savez à quoi sert le médecin du travail ?"

-"oui"

-"à quoi, alors?"

-"à aider les patrons à virer les salariés !"

-glloupsss-"???"

-"ben évidemment, officiellement, ça a l'air de rien, mais dans un petit restau, les choses se font..."

-re-glouppss "en tout cas, pour ma part, si vous me voyez au restau avec un patron, ce ne sera pas pour ça, et en plus, c'est que j'ai une idée de là où je veux aller, moi !" (et entre nous, ce n'est pas demain la veille, récit ici en direct si cela se produit, mais ne révez pas trop.)

Je n'en ai pas su plus, sa méfiance l'a poussé à être prudent, je suppose que des années seront nécessaires pour qu'il puisse raconter plus de détails. Signe d'une détresse importante, avec une histoire de travail cahotique, pleine de douleurs en tout genre, je n'ai pas décidé de le convaincre à tout prix, je suis vraiment persuadée que le respect sera beaucoup plus convainquant que n'importe quelle croisade...mais quand même, sur le moment, ça fait glloupppsss.

Une autre histoire bientôt parce que c'est déjà suffisant pour réfléchir pour ce soir, non?

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13 mai 2006

Pas ce soir, j'ai la migraine ?

Alors que j'ai demandé à un salarié s'il prenait des médicaments:

-"oui, j'en prends de temps en temps, ...du Doliprane quand j'ai mal à la tête...comme les femmes, quoi..."

-"Comme les femmes ?"

-"Ben oui, les femmes, elles ont tout le temps mal à la tête"

-"...???...!!!"

Je suis intriguée par la banalisation de ces maux de tête. Et en plus venant d'un homme qui se plaint donc de maux de tête "comme les femmes". Quelle référence culturelle, quelle croyance fait que les femmes auraient toutes mal à la tête ? (Pas ce soir, j'ai la migraine ?)
Je n'en saurai pas plus pour cette fois ! (mais je n'en ai pas mal à la tête !!)

Un autre un peu plus tard:
-"Au boulot, je ne compte pas mon temps, je ne dis d'ailleurs jamais non quand on me demande d'être disponible, je viens, mais je pose mes conditions, je dois aller à l'école le matin et le soir pour mes enfants, et ...je n'aime pas qu'on me dise non !" Petite phrase pleine de contradictions, je n'ai pas relevé, mais j'ai trouvé ça amusant. Le reste de la consultation a été d'un ton plus grave, il m'a expliqué à quel point il a pu construire sa santé au travail puisqu'ayant vécu un drame dans sa vie privée, il a pu "tenir le coup" grâce à son travail. Comme quoi, c'est possible.

Posté par sentinelle à 17:19 - Des rencontres - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 mai 2006

Somatisation ?

Intéressante phrase proposée par une salariée, femme du chef d'entreprise. Depuis les années 80, ils portent leur "boite" à deux. Mais DRH pour gérer 40 salariés, ce n'est plus juste "conjoint-collaborateur"...

-"Ce métier est devenu trop lourd pour mes épaules...c'est pour ça que j'ai mal au dos..."

J'ai trouvé cette explication délicieuse. Une pensée, un lien était fait ? Se l'était-elle dit avant de venir me voir, ou bien est-elle ressortie en se demandant où est ce qu'elle avait bien pu chercher tout ça ?

Je viens de voir que le blog de l'inspecteur du travail continue, la parole lui est revenue, c'était juste un coupure momentanée du son. Bien !

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02 février 2006

Un homme, une femme...

Deux rencontres m'ont marqué.

Lundi, j'ai dû consulter dans un cabinet à 16 degrés, ce n'est pas le grand froid, mais c'est difficile de faire accepter à quelqu'un de se deshabiller s'il a déjà froid habillé. Comme c'est pour remplacer un de mes collègues, l'entretien n'a pas la même utilité que si c'était l'un de mes salariés. Je fais en sorte qu'il puisse avoir du sens pour les deux acteurs. L'activité en milieu de travail n'est pas en lien avec ces visites là, il me reste alors l'examen du corps. Mais alors à 16°, je ne fais pas grand chose si les gens ne sont pas deshabillés, et les faire déshabiller, c'est indigne. Alors, je me suis demandée le sens de mon travail. La mission que je dois remplir sans entretien, sans connaissance du poste...et sans examen physique alors qu'est ce que je fais là? La tâche à faire dénuée de sens, c'est le cas dans d'autres postes et d'autres métiers dans certains cas, mais je touche de près que cela peut faire souffrir ! Cette expérience me servira, mais elle me coute cher, j'ai donc décidé de faire les visites la semaine prochaine qu'à la condition que je puisse moi-même ne pas avoir froid en étant habillée, ce sera déjà mieux que d'accueillir les salariés emmitoufflée dans mon écharpe !

Revenons aux rencontres. Chacune avec son piquant: un homme et une femme se sont succédés dans mon cabinet. Incroyablement différents !

Le premier m'a raconté les conditions de travail de son emploi précédent, où il a tenu le coup 10 ans. Des conditions incroyables. Il m'explique qu'il a vu ses collègues s'alccoliser pour tenir notamment pour resister au froid du logement dans lequel ils étaient logés par l'employeur. D'autres ont fait des tentatives de suicides en décembre dernier, d'autres ont démissionné, et lui...il a une maitresse dans l'entreprise. Et a eu deux enfants la même année. Il me l'explique un peu gêné, moi qui représente sans doute pour lui ce qu'il faudrait qu'il fasse, ou peut-être ce qu'il suppose que je pense qu'il aurait du faire. Alors que j'ai déjà tenté de montrer mon écoute la plus neutre possible, il rajoute quand même que ce n'était qu'un histoire de fesse, finalement. Je ne suis pas sa femme, moi ! Ni sa mère d'ailleurs ! Alors, soit il se parlait à lui-même pour se convaincre, soit il voulait prendre un air honorable (mais pourquoi faire ?). Je ne crois absolument pas qu'un homme puisse avoir une relation avec une femme dans des conditions difficiles de travail sans qu'il y ait la moindre tendresse, au moins. Par l'envie de s'engager, ok, mais au moins de la tendresse. Cette tendresse qui lui permettait de tenir le coup. Il a maintenant dû faire le point sur sa vie, a changé de travail. Je me suis vraiment dit à ce moment-là que le travail peut avoir des conséquences importantes sur la vie privée et notamment sur la vie conjugale...au point de donner la vie à deux bébés !

Et pour le rajouter ici, suite aux visites des interimaires d'une usine agro-aalimentaire, je me posais la question de savoir l'impact du travail industriel sur l'alimentation des salariés. Je n'ai pas fait une étude importante, mais j'ai osé poser la question. Pratiquement tous ont un dégoût pour les produits de type restauration rapide (sandwich, pizza) et disent que leur alimentation a été modifiée par leur travail. Ce n'est donc pas si anodin. Ce n'est pas un risque professionnel majeur de ne plus manger de pizza, ni même une maladie professionnelle, mais de savoir que le travail n'est pas sans conséquence sur la vie des gens peut permettre de comprendre ce travail, les traces de ce travail dans la vie des salariés. Ces traces propres à chaque métier. Ces traces visibles ou audibles qui se donnent à voir...

Je retourne chercher la suivante: une femme jeune, grande, rapide, qui s'installe, et je commence:

-(moi) Bonjour, je suis le Dr Sentinelle, et c'est moi qui vais vous voir aujourd'hui

-(elle) Peu importe

-(moi, surprise, tente une explication) je me présente parce que comme ça vous pouvez savoir à qui vous avez à faire, moi je sais (question de posture), quand on va voir un médecin, on sait comment il s'appelle, voilà.

-ça m'est égal, de toute façon c'est obligatoire.

(glouuuups)

Bon...si je dois être juste un numéro, un anonyme, cela va être plus dur pour moi qui croit encore à ce que je fais. Alors, la consultation s'est continuée dans le malentendu comme elle avait commencé, j'ai continué de vouloir rompre la glace, mais c'était un iceberg. Elle m'a expliqué qu'elle n'avait aucun risque professionnel, et que ces risques sont maitrisés parfaitement, que la région lui fait payer son tourisme alors que chez elle finalement les paysages sont gratuits, allez hop, un petit examen physique vite fait, et hop dehors. Si cette visite n'a pas de sens pour elle, elle n'en a pas tout court, j'apprends à lâcher aussi. Respecter un rythme. Pour une rencontre unique c'est quand même surprenant. Je ne demande pas des visites extra-ordinaires à chaque fois, mais un peu de courtoisie n'a jamais fait de mal à personne, non ?

Posté par sentinelle à 22:04 - Des rencontres - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 octobre 2005

Un observateur plein d'humour...

   Il a 55 ans, il est intérimaire dans une entreprise de fabrication de plats préparés. Comme il a une formation de "crèpes-pizza", il a décidé de venir travailler là pour voir comment ça se passe en production inndustrielle. Il prépare pendant ce temps là son avenir professionnel comme indépendant. Un camion à pizza, comme il l'a déjà fait avant. Il est dans une période "entre deux". Et se lance en interim. Il est dedans mais n'est pas vraiment dedans, il voit les choses de l'intérieur, mais garde un peu de recul. Il me raconte son activité avec passion, mais fait de nombreuses digressions, passant par son cambriolage récent et son expérience du commissariat, son déménagement, sa carrière professionnelle (et en particulier le restaurant dans lequel il avait un CDi mais qu'il a quitté parce que les conditions physiques de travail étaient vraiment insupportables), les affres de son médecin traitant, et les derniers essais thérapeutiques dans lequel il s'est engagé pour son cholesterol...mais qui le laisse en plan avec sa prostate qui l'oblige à aller uriner toutes les heure-et-demi.

   Toutes les heure-et-demi ! A 55 ans, il est obligé de quitter son poste pour aller uriner, quand il n'a pas de fuite à cause du jet d'eau qui nettoie le sol à grande eau. A 55ans, ce n'est pas vieux pour être aussi gêné.

   Il me décrit à la manière d'un one-man-show ce qu'il se passe à l'intérieur de cette entreprise: il pousse des "wagons" (sorte de charriot) de beurre, qui pèse 140kg, pour amener ce beurre (140kg comme 560 tablettes communes) près de machine qu'on alimente de blocs de 12kg chacun pour...tartiner des sandwichs. Il me raconte qu'il y a plus d'encadrants que d'opérateurs, fait quelques commentaires là dessus...Il me décrit l'habillage des salles de travail au froid et me montre les traces de gelures sur ses doigts malgré les 4 paires de gants. Il porte, comme on le sait, une charlotte, un masque "qui empêche de respirer". Et me raconte d'ailleurs, qu'alors qu'il a eu du mal à s'habituer au froid, il a maintenant l'impression d'être mieux pour respirer au froid (???). Il découpe plein de nourriture toute la journée, mais n'a pas le temps de manger ("honnetement, une demi-heure, c'est juste le temps de faire la petite et la grosse commission et ensuite de se laver les mains, et hop, faut retourner au boulot sans manger"), alors que de voir défiler toute cette nourriture lui donne plutot faim, les bonnes odeurs de charcuterie qui défile sous ses yeux toute la journée...

   Le premier commentaire que je voudrais faire, c'est qu'il est difficile de faire face à un "barratineur"...qui en fait des ...tartines! Mais j'ai fini par lui couper la parole pour "reprendre le fil de l'entretien": ce pour quoi on était là, parler de risques professionnels, de son poste. Et là, il ne voyait pas du tout ce qu'il pouvait me raconter.  Il venait de tout me livrer en vrac, mais alors "risques professionnels" = perplexité ! Quand même, le laisser parler ne rentre pas dans 20 minutes. J'ai trouvé cet entretien vraiment intéressant, parce que cela montre que les éléments dont j'ai besoin dans mon travail ne viennent pas sur commande, comme si les salariés étaient des machines, mais que ces personnes fonctionnent à leur rythme. Je respecte ce rythme au moins un peu pour laisser venir ce dont j'ai besoin par quelques questions ouvertes lancées ça et là. Pour moi, le message n'est pas cadré comme un imprimé questionnaire de caricature, mais je place l'accueil d'abord: posez vous et racontez moi votre travail. Juste un peu plus de "savoir-faire" et je saurais comment arrêter des digressions vraiment trop hors sujet.

   Le deuxième commentaire, c'est qu'on a toujours plus d'humour et on peut voir les choses dans les entreprises quand on n'est pas mariés avec. Un intérimaire me disait que les embauchés peuvent plus parler dans l'entreprise que les travailleurs temporaires, mais en fait, ce sont ceux-là qui arrivent à voir encore les choses anormales. Les autres font tout pour ne pas voir, et...ça marche. Alors, finalement, voir des intérimaires dans une zone géographique, c'est quand même vraiment informatif.

   Le troisième commentaire, c'est que ce pauvre homme me parle à moi de son problème urinaire, abandonné par son médecin traitant sur ce sujet (par conter, l'essai thérapeutique...bref) et qui le gène dans son travail. De mon côté, j'ai vérifié que l'encadrement le laisse aller aux toilettes et il dit même quon va peut-être le changer de poste. Il est super-content... mais quid de la prise en charge médicale, je ne vais quand même pas prendre en charge son problème de prostate mais c'est quand même invalidant ! Je l'ai renvoyé sur son médecin traitant, mais je ne trouve pas ça satisfaisant. Pas d'idée géniale, et pas un moment de répit pour réfléchir...

   Le quatrième commentaire, c'est qu'engluée dans autant de blabla j'en écris tout ça...c'est contagieux ? Franchement, il a peut-être des traits maniaques, en tout cas, il aurait sans doute pu me vendre des crèmes de beauté, des encyclopédies, des abonnements à je ne sais quoi (une secte, pourquoi pas), c'était parti. Un vrai talent.

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07 octobre 2005

Du positif sur le travail temporaire !

Aujourd'hui, j'ai fait une belle rencontre. C'est l'histoire d'une femme de 50 ans qui a été licenciée dans un contexte dramatique de rivalités professionnelles entre collègues, dans un ambiance favorisant les décompensations. Elle était vraiment détruite, a initialement interpété les choses du point de vue du harcèlement, a même reçu un courrier la décrivant comme "a-sociale" - alors qu'elle a dirigé du personnel pendant une vingtaine d'années sans encombre. Elle est sortie de là sans confiance en elle, après plusieurs mois payée à ne pas venir au travail (RTT non dus mais donnés quand même, préavis fictif,...). Au bout d'un certain temps, ses filles ont poussé pour elle la porte d'une agence interim, et lui ont trouvé une mission. Elle devait faire une enquète auprès d'un certain public, recueillir les données, conduire les entretiens. Elle explique alors comment ce travail lui a permis de reprendre confiance en elle, de voir  qu'elle était bien reçue, bien traitée, qu'elle était capable de quelquechose même à 50 ans - selon ses dires, je ne veux pas dire que je pense qu'elle n'aurait pas pu travailler.

Une deuxième mission, puis une autre, s'enchainant, elle a re-construit sa santé mise à mal par une situation de travail complètement folle auparavant. Elle est prète à re-signer une contrat à durée indéterminée, et à en obtenir un. Les missions auront servis. Belle histoire de travail temporaire.

Je lui ai donné quelques clefs de compréhension de sa situation antérieure, quelques repères pour la suite, pour comprendre cette situation et vivre différemment maintenant. Et ne pas s'en tenir à une situation dite de "harcèlement" qui ne soigne personne. Ni le "bourreau", ni la "victime". Les étiquettes n'ont jamais fait de bien. Les cages, les prisons non plus. alors, ouvrons les portes !

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04 octobre 2005

Intérimaires (2).

   Première journée avec les intérimaires. Des interim choisis, des interim subis, des interims pour rebondir, se reconstruire après une expérience destructrice de travail.

   Une partie de mon questionnement sur les rapports entre les médecins, et le cadre reglementaire des visites a été vite résolu avec un bon dossier de l'INRS récapitulatif ("aide-mémoire juridique"). Les Entreprises de Travail Temporaire (ETT) ont leur propre médecin du travail, les Entreprises Utilisatrices(EU) le leur. Par contre, les visites faites par le médecin de l'ETT sont des visites d'embauche, annuelle, ou de reprise. La "surveillance médialce renforcée" est effectuée par le médecin de l'EU. AAAh.
Et pour les visites d'entreprises, les études de postes, on s'organise entre médecins, à condition d'avoir du temps pour se rencontrer ?...on verra.

   Cette journée s'est passée comme une journée de visite de salariés non intérimaires. De mon point de vue, plutôt bien. J'ai noté des choses à transmettre aux médecins des EU.

   J'ai rencontré un ingénieur en informatique qui ne voyait pas du tout les risques liés à l'organisation de travail, ne voyait pas du tout le rôle du médecin du travail dans le conseil sur cette organisation. La nuance que je lui est expliquée est la suivante: si les médecins du travail ne savent pas faire le métier de manager, et ce serait bien malhonnête de le dire, ils savent les techniques de management par le stress qui sont susceptibles d'entraîner des troubles sur la santé, et en cela, ils peuvent conseiller. Par ailleurs, ils peuvent aider dans certaines situations de travail en train de déraper avant de se rendre sur le terrain juridique. L'alarme donnée par un manager ou par un salarié par un situation de travail qui se cristallise peut mériter de s'arrêter avec quelqu'un qui se situe à l'extérieur, sur le champ de la santé. Et santé mentale aussi. Finalement, je crois qu'il est reparti avec cette idée que le médecin du travail n'est pas là pour l'aptitude seulement, ce sera déjà bien. Et si en plus, dans son travail futur de manager, il fait appel au médecin du travail quand il sent que cela lui échappe, j'estime que ce sera encore mieux. Reste à savoir si l'interlocuteur de ce jour-là sera disponible pour ça.

   Un intérimaire m'a expliqué que certains salariés intérimaires devait acheter leur tickets-restau à l'EU ...mais en liquide??? Aucune idée de ce que je dois faire de cette info, mais ça me parait bizarre, je sais que l'entreprise en question n'est pas extra mais pourquoi exiger du liquide pour des TR ? Pourquoi la salariée a été me dire ça - il y a surement une raison ...? Je ne vois pas de rapport direct avec la santé au travail, alors quel chemin ? Je me dis que je comprendrais plus tard.

   J'ai rencontré deux personnes agents de production industrielle, un de 37 ans ravi de son sort, me racontant comme il était malheureux chez le voisin d'en face, avec tous les plans licenciements (70 licenciements en même temps que le sien), avec la pression d'un grand groupe qui rachetait une entreprise familiale à échelle humaine, avec une dégradation du climat social et de santé mentale des "anciens" contre les "nouveaux". Alors, pour lui, ce boulot, génial. Le suivant, même entreprise, mais 23 ans, célibataire, plutôt en intérim pour rester un peu "nomade", disant pis que pendre de cette entreprise, dangereuse, sale, où on est mal traités et malpayés, etc. ...et même s'il lui proposent un CDI, il n'en veut surtout pas. Je veux introduire ici la subjectivité par rapport au travail, chacun son sens du travail, chacun vit avec ses expériences antérieures, ses exigences, ses besoins. Je les respecte tous les deux, j'ai noté les anomalies, et je ferai mon enquête pour avoir une idée du réel, de mon réel à moi, avec ma propre subjectivité. Par contre, il y a une chose que je pense profondément, c'est que les deux ont raison. Question de point de vue. Ma mission n'est pas de juger ce qui m'est livré avec d'ailleurs beaucoup de confiance, mais plutôt de sentir si leur santé est en danger du point de vue de la santé mentale, et sur le plan des risques, d'aller voir. J'irai.

Et le soir, cerise sur le gateau, appel de collègues pour un congrès de médecins du travail, histoire de contruire un métier ensemble, yeeeees !

Posté par sentinelle à 21:47 - Des rencontres - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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