Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

02 juin 2008

L'agent "espaces verts" de la mairie

Cette semaine, j'ai fait connaissance avec un agent de mairie qui s'occupe des espaces verts. Enfin, les deux agents. Chacun m'a raconté comment se passe leur activité en ce moment. Il ya les plantations, l'entretien, il y a le balayage, le débroussaillage des bord de route, la tonte. Dans un village de campagne, cela doit bien occuper toutes saisons ! De toute façon, leur temps de travail est semble-t-il annualisé, ce qui me parait normal, concrètement. Et ce n'est pas ça qui fait souffrir en ce moment.

Ce qui est insupportable en ce moment, c'est que les conseillers municipaux de la nouvelle équipe, celle qui vient d'être élue, est pleine d'un élan nouveau, et veut tout changer: les règles d'entretien du cimetière, l'entretien du village, pour faire du neuf, et sans doute aussi faire des é-co-no-mies.AAAh les économies: mais pourquoi est ce que vous êtes deux toute la journée pour passer du desherbant dans les allées du cimeière ? Non, une personne suffira...avec un bidon de 20l sur le dos, au lieu d'un salarié pour pousser un grand réservoir dans une brouette et l'autre à pulvériser. Il lui fallait 6h, il a 50 ans, combien lui faudra-t-il d'heures pour tout faire tout seul avec 20 litres sur le dos ?...si la réponse est 12, rien de gagné, et même la menace d'avoir un salarié qui sera souvent absent pour ses lombalgies !

Et le salarié doit en priorité nettoyer certaines rues qu'on ne nettoyait pas avant, normal, ce sont les rues des conseillers, pas question de vivre dans une rue pas desherbée ! Comme si les agents des esapces verts ne faisaient rien avant.

Et l'agent m'explique aussi que l'un des conseillers est toujours sur son dos, le matin, le soir, pour connaitre bien  l'activité, savoir où le salarié se trouve, et sans doute savoir comment on peut faire des é-co-no-mies...j'imagine. Le salarié, lui, se sent épié, coursé, suspecté, surveillé et cela commence à dégrader son état de santé (troubles du sommeil).

Mais il me précise que juste avant les élections, ils ont acheté une nouvelle machine pour débrousailler, sans le consulter, qui est le même modèle que le précédent, mais en neuf, (normal, il faut bien faire sa campagne), alors qu'il s'était plaint de douleurs avec l'engin précédent. En effet, pourdébrousailler, il faut avoir les pieds sur les pédales, et en même temps, la tête et le tronc à 90° sur le côté pour voir la partie de la machine qui fait le travail. plusieurs jours comme ça, sur un engin vibrant, donnerait mal au dos à n'importe qui ! Mais lui, il fait ça tous les ans plusieurs jours d'affilée...et sans espoir de changer d'engin tout de suite, le nouveau est neuf !

J'ai essayé de l'aider à penser autrement: je lui ai proposé d'essayer de gagner la confiance des nouveaux: s'ils veulent comprendre pour faire des économies, ou pour avoir de nouvelles idées, c'est le moment de montrer comment ils travaillent, tout ce qu'ils font de bien surtout sans moyens. Si les nouveaux veulent voir s'ils travaillent "vraiment", c'est le moment de tenir bon, la surveillance devrait s'atténuer.
Bien évidemment, j'ai signifié que je restais vigilante sur leur situation.

Cela me fait penser aux conséquences invisibles de nos votes. Cela me fait penser à la pénibilité de ces périodes électorales pour tous ceux qui sont engagés au service de l'état et qui changent de travail au fil des équipes...tous les 5 ans. S'adapter, oui, faire tout et son contraire juste après, cela pourrait rendre un peu fou !

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11 janvier 2008

Hercule

J'ai eu une consultation cette semaine qui m'a touchée.

C'est un homme arrivé en visite de reprise. Un homme costaud, la cinquantaire, que j'appelerai pour cette raison "Hercule". Il a eu un accident de travail, en démontant un chantier, il tenait un objet lourd de 80 kg en équilibre sur le bord d'un toit et en voulant le descendre, l'objet est tombé brutalement sur le sol. Par transmission du choc, il a eu une atroce douleur du dos, l'obligeant à s'arrêter plusieurs jours. Je n'ai pas tous les éléments pour comprendre l'accident mais j'ai compris que le salarié était seul pour descendre du toit l'objet de 80kg en le faisant glisser ???

Son médecin pense maintenant qu'il peut reprendre le travail. Je le rencontre donc lors de sa visite de reprise, il a posé des jours de congés. Après lui avoir fait raconter l'épisode, la consultation change de registre...

Impossible de me souvenir, même juste après, quelle question a pu faire basculer la consultation. Mais alors impossible. Encore ma façon de questionner plus en détail...Il était en train de m'expliquer que le patron l'avait traité de "tire-au-flanc", alors qu'il n'a jamais eu d'arrêt auparavant. Les choses datent  du décès de son père et de celui de son frère à un an d'intervalle (ces dernières années). Le salarié essaie d'évoquer ce qui s'est passé et...fond en larmes.

Imaginez: Hercule qui pleure dans mon bureau, l'homme de 50 ans, "gars" du batiment, costaud, qui vient reprendre son travail et qui fond en larmes...j'ai été désarmée quelques minutes...j'ai laissé un peu de silence, un peu de place aux émotions.
En fait, il raconte que le patron lui avait d'abord dit qu'il prenait bien les jours dont il avait besoin, et de la même manière pour son frère, mais finalement, un conflit est né de ces épisodes là. Alors que c'est sans doute des circonstances dans lesquelles on est tous fragilisés ! J'ai fini par joindre son médecin traitant avec son accord, il a une prise en charge médicale correcte de sa dépression qui trainait finalement depuis tout ce temps. Et qui pouvait rendre dangereux le travail en hauteur puisqu'il m'a avoué qu'il avait pensé à la chute accidentelle du toit !  J'ai aussi contacté l'employeur pour annoncer l'inaptitude temporaire: il m'a dit "mouais, c'est encore pour son dos, c'est ça"... j'ai évoqué le secret professionnel, mais j'ai bien senti le ton... et à chaque fois ce ton me déplait. La suspicion ne permet jamais aux salariés de se donner à fond: soit le salarié est effectivement un "tire-au-flanc" (mais c'est rarissime) et c'est pas comme ça qu'on va le motiver, soit ce n'en est pas un et alors le résultat est dés-as-treux !

Dans cette consultation, j'ai été surprise du renversement du ton de la consultation qui aurait pu être tout à fait banale: un banal accident, une lombalgie banale, une reprise... et parce que j'ai posé une question, les chose ne se sont pas déroulées comme "prévu" ! Par ailleurs, dans cette histoire, je  me suis dit qu'il est aussi question de son identité masculine: le décès du père et du frère, le conflit avec le patron, le métier dans le batiment, le fait d'être malade quand on est un homme, et encore plus le droit - ou non - de souffrir (physiquement ou moralement...)...

Je le reverrai à sa reprise "pour de bon" cette fois-ci je l'espère.

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29 novembre 2007

J'aime pas l'hiver

"J'aime pas l'hiver" a-t-elle répondu à ma première question "comment allez vous aujourd'hui ?".

Devant mon étonnement, elle a expliqué que l'hiver, il fait nuit tôt, on rentre chez soi après le travail quand il fait déjà nuit. Elle a continué dans les généralités. Jusqu'à ce que je lui demande si cela la génait dans son travail...Aaaah le travail...Après l'avoir laissé s'embourber avec son "j'aime pas l'hiver", la question sur le travail nous a permis de rentrer dans la vif du sujet.

Cette jeune femme de 25 ans avait des choses à dire ce jour-là. Elle fait partie d'un plateau de réponse téléphonique, où la charge de travail est importante, dans des conditions parfois pénibles: saisie en masse des dossiers, réponse téléphonique concommitante, plateau en open space, et fond musical radio...Son chef lui a proposé de "donner un coup de main" à un service qui avait du retard, en y passant une partie de son temps de travail. Et la solution s'est finalement pérénisée. Elle, elle était plutôt contente de changer d'activité, et le service en question d'avoir un salarié de plus pour faire avancer les choses. Sauf que, comme elle occupait finalement son poste sur le plateau à temps partiel , son chef décide de la changer d'équipe pour équilibrer les temps de travail. Et là, elle ne trouve pas ça correct, elle est en colère. Elle explique qu'elle était d'accord pour "rendre service", qu'on était bien contents de la trouver à ce moment là, et que maintenant, elle est mise dans une autre équipe du plateau (avec qui elle ne veut pas travailler) à cause de cette nouvelle situation. En fait, cela lui a demandé de s'adapter à un nouveau travail dans le nouveau service, mais elle gardait ce qu'elle avait pu construire sur le plateau pour supporter ce travail: les coopérations avec les autres, la connaissance des dossiers. Changer d'équipe c'est devoir s'adapter à nouveau, investir dans de nouvelles coopérations parfois difficiles à mettre en oeuvre, connaitre de nouveaux dossiers, et être considérée comme une nouvelle alors qu'elle fait ce travail depuis longtemps. Un peu comme si elle était punie alors qu'au début, elle avait accepté quelquechose dont elle dit que c'était pour "rendre service".

Je ne suis pas sûre d'avoir pu tout comprendre,mais ce que j'ai pu entendre était déjà signifiant. J'ai essayé avec elle d'analyser ce qui pouvait l'agacer le plus, et ce qu'elle pouvait envisager pour trouver une solution, ou pour vivre la situation de manière plus sereine. J'ai essayé de l'emmener vers l'idée que chaque salarié est acteur dans sa vie sociale: ne pas tout subir. Aider un chef à trouver une solution qui convient aux deux personnes, ce n'est pas obligatoirement lui marcher sur les pieds !

En fin de consultation, j'ai reposé la question de l'hiver du début, elle m'a expliqué que c'était bien pour "dire quelquechose". Elle ne voulait pas aborder la question du travail. Je le respecte dans toutes les consultations où le travail ne peut se dire...et parfois encore moins se penser. L'équilibre est parfois à ce prix. Ma porte est ouverte.

Même l'hiver.

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12 février 2007

Un patron qui voulait être "gentil"

J'ai vu arriver en consultation un homme d'expérience, dans une entreprise depuis...presque toute sa carrière. Cette consultation demandée par lui était vraiment touchate pour moi, puisqu'il venait demander de l'aide pour comprendre quelquechose qui se passait dans son travail. En fait, il finissait par ne plus savoir faire la part des choses entre ce qui se passait du côté du travail et de celui de la vie privée tant tout devenait confus. Au point que sa santé se dégradait de plus en plus, au point de venir demander de l'aide à son médecin du travail qu'il navait jamais vu avant. Il est possible d'ailleurs qu'il ne savait pas très bien ce qu'il venait chercher, mais son médecin n'avait pas la réponse. Et il se passait pourtant bien quelquechose du côté du travail.

J'ai vu arriver un homme déconfit, mal rasé, avec une voix faible m'expliquer qu'il ne savait plus du tout où il en était, ni dans son travail, ni même dans l'image qu'il avait de lui-même, il ne se reconnaissait plus, il n'arrivait plus même à penser quelquechose qui se tenait. Pour une première rencontre, cela devait être encore plus dur à dire pour lui à quelqu'un qu'il n'avait jamais vu, ni même dont il ne savait pas quoi attendre. Fallait-il qu'il soit en détresse pour faire cette démarche ! Cela ne m'a pas du tout laissée indifférente.

Son travail avait commencé à se dégrader quand le nouveau patron avait racheté l'entreprise il y a ...4 ans. D'ailleurs, d'autres collègues ont quitté l'entreprise en 4 ans, démission ou inaptitude...Son expérience avait permis au nouveau patron de prendre les rennes de l'entreprise, il était maintenant relégué à des fonctions moins importantes, et surtout sans contact avec le client, il avait eu des remarques sur sa manière de s'habiller, de se présenter. Les relations avec le nouveau patron s'étaient dégradées, il ne comprenait rien, dormait peu. Il m'a aussi parlé du changement de dizaine de son âge, il se sentait vieux, et ne savait plus si son état était lié à ça ou non. J'ai contacté son médecin traitant, il a été mis en arrêt de travail pour prendre un peu de recul, et j'ai pris un nouveau rendez-vous avec lui pour refaire le point après l'arrêt.

L'arrêt lui avait permis de prendre du recul, d'avoir à nouveau envie de faire des choses, avoir à nouveau un peu d'élan, mais la reprise était une catastrophe, le problème venait bien du travail. Il est donc retourné en arrêt de travail mais avec l'assurance que nous irions ensemble voir son patron pour comprendre.

(à suivre)

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31 mars 2006

Fragilités ?

Je viens de remplacer une de mes collègues - toujours dans le cadre de la démarche compétence de mon service - qui m'a confié les salariés de 'lune de ses entreprises. Je les ai presque tous vus cette semaine (55 personnes, dont le directeur), sans compter ceux qui sont de nuit cette semaine, et qui seront donc vus le jour quand ils seront de jour (ça, c'est bien, c'est plutôt rare). Contrairement aux remarques que j'ai déjà pu faire, là, je suis allée visiter le site avec le médecin du travail après le CHSCT avant de commencer les visites. J'avais eu aussi quelques transmissions et des consignes de surveillance. Une secrétaire était même tout le temps avec moi pour faire les examens demandés par le médecin du travail responsable de l'entreprise. J'en profite pour saluer ici les savoir-faire des secrétaires des médecins du travail qui apprennent aussi des gestes médicaux. Tout s'est bien passé. Je voulais noter ici une situation qui peut éventuellement en inspirer d'autres.

J'ai reçu hier un salarié qui allait vraiment mal : environ 45 ans, il n'avait plus la force de rien, dormait tout le temps chez lui, n'avait plus gout à rien, ne croyait plus en son travail, n'a pas de collègues ayant un poste équivalent dans l'entreprise, et n'adresse plus la parole aux délégués syndicaux qui sont "pour le patron" (?). Il en a marre de son travail depui 4 ans , il dit avoir tout essayé, mais là, il est à bout de force. En plus, pour avoir eu besoin d'arrêt maladie l'an passé, il commence à passer pour celui qui est un "tire au flanc" (rien de plus motivent, n'est ce pas ?) et pire, celui qui monte les salariés contre le patron, le gars à éviter, si on ne veut pas avoir d'ennui, quoi. Donc, un salarié franchement isolé et en souffrance.
Que disait-il de son travail ? D'abord, qu'il n'arretait pas de former les jeunes, et que les jeunes, qui devaient l'aider partaient quand ils commencaient à bien connaitre le travail. On lui aurait même dit que c'était son boulot de les former s'il voulait des collaborateurs. Mais ils ne restent pas, alors qu'il a besoin d'aide et que, lui, est là depuis 17 ans. Il dit qu'il n'a pas de matériel, et qu'on lui a donné un nouveau poste "amélioration continue" auquel il n'a pas le temps d'aller puisqu'on l'appelle tout le temps pour remplacer par ci par là dans l'atelier puisqu'il connait le travail. Il ne comprend plus. Il n'a plus envie. Je lui ai donné des pistes de compréhension: premièrement, prendre soin de sa santé, je lui ai pris rendez-vous avec son médecin traitant, et donné quelques adresses pour la compréhension des histoires de travail. Et je lui ai parlé de rompre l'isolement, de demander des repères du côté du travail pour clarifier les règles de son poste. Mais en lui (re-)donnant la clef de l'action.

Aujourd'hui, j'ai vu le directeur. Un homme connu pour sa gestion de personnel plutôt humaine, avec des situations de maintien dans l'emploi accrobatiques mais qui tiennent la route quand même. (autant dire qu'ailleurs, ces salariés là seraient déjà partis). Après un visite dont j'ai essayé qu'elle soit relativement ordinaire (mais c'est dur, voir plus haut), il a voulu un compte rendu de ce que j'avais vu. Je lui ai répondu que comme remplaçante, c'était difficile, je lui ai dit ce que j'avais remarqué de bien, et quelques idées générales. Et lui, il voulait me parler du salarié dont je viens d'exposer la souffrance, il est inquiet et m'en parle. Il comprend bien que je ne vais pas trahir le secret, mais il voudrait savoir quoi faire. Et hooooop, il me raconte la vie privée du Monsieur, les décés dans sa famille passés et à venir, blabla, blablabla...en gros, qu'est ce que vous voulez, c'est pas de ma faute s'il est déprimé, en plus il me pose problème, il s'arrête tout le temps. Je lui ai signifié que je comprenais bien, et je lui demande de me raconter ce qui se passe du côté du travail. Voilà, il lui a crée un poste exprès pour lui, puisqu'il est jugé incompétent à son poste. Mais incompétent, mais c'est là qu'on l'envoie et qu'il doit former les jeunes (???). Et pendant ce temps là, le poste créé n'avance pas, les problèmes s'accumulent, et lui, est toujours en arrêt alors, comment faire pour ne pas le virer ? Déjà, pas mal, de la part d'un employeur, ce souci de ne pas le virer pour absence répétée ou incompétence. Après tout, il est là depuis 17 ans ?

Ma réponse est restée sur le travail: avait-il établi un fiche de poste pour le nouveau travail ? (non) avait-il demandé que le salarié soit affecté uniquement à ce poste ? ëtre affecté à un poste et avoir d'autres ordres, cela peut vite tourner aux injonctions paradoxales qui rendent fous, alors, il faut clarifier les règles. Le directeur m'a demandé s'il n'y avait pas un risque de rigidifier la situation. Pour ce qui est de mon avis, il vaut quand même un poste un peut rigide, (même créé sur mesure) qu'un poste sur lequel on ne sait pas quoi faire, alors qu'on est envoyé à droite à gauche comme un pion sans importance, sans place, sans...existence ? D'accord, les directeurs sont responsables de la santé de leur salarié (232-1), mais là, je trouve que cela va même loin dans la gestion humaine, d'autant que je sais qu'il l'a déjà fait pour d'autres. Chapeau. La preuve que c'est possible.

Il a accepté ma proposition. j'ai vu le salarié en fin de journée, il a rendez vous pour des soins, il est allé voir son médecin, et devrait avoir bientôt des règles plus claires. Je l'espère.

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06 octobre 2005

Intérimaires... (3)

L'entretien avec cet homme de 30 ans a commencé par l'explication de sa situation d'interim qui durait depuis...mardi...mais que faisait-il avant ? Avant, il venait juste de démissionner d'un CDI de 3 ans dans une grande entreprise de la région de fabrication de pièces de petites tailles en caoutchouc. Je venais juste de voir d'autres intérimaires en mission dans cette entreprise et qui m'avaient déjà décrit un peu ce qu'ils y avaient vu. Des chaines, des dizaines de chaines qui fabriquent la même chose dans des formats différents.

Alors, je lui ai demandé la raison de sa démission s'il avait envie de m'en parler. Il occupait la nuit un poste normalement occupé le jour par deux personnes, avec de rares aides malgré ses demandes, avec la même cadence que le jour. Il fallait faire des tas de ces petis objets, en les saissisant avec l'index fléchi vers le haut en faisant des mouvements rapides et répétés de flexion du doigt pour les attrapper. Les deux mains en même temps, debout. Répétés, oui, 10.000 fois par 8 heures. soit plus de 1000 fois par heure. Pendant 3 ans. 5 nuits d'affilée. Toutes les semaines sauf les vacances. Avec le droit d'écouter la radio qui masque d'ailleurs le bruit de l'atelier...

Il m'explique alors qu'il a parfois eu des blocages de ces doigts, ses doigts sont déformés légèrement, douloureux surtout le matin. Et il s'étonne que je m'étonne de la cadence, pour finir par me dire que quand on fait ce travail, on ne se rend même plus compte du nombre, de ce que cela représente, et que de le raconter maintenant, cela lui parait incroyable. Mais vrai. Vrai parce qu'il y a les traces de ce travail. Et de l'énoncer permet de mieux comprendre.

En rentrant de vacances, il reçoit un courrier avant de reprendre lui annonçant la fin du travail de nuit, la fin de ses primes, et le retour sur d'autres chaines, mais en 2*8 et à moins cher. Alors, il a fait son préavis et décide de partir. Pour sauver sa peau.

A 30 ans, ces traces sur le corps me paraissent inhumaines. L'usure à 30 ans, le travail à répéter 10000 fois par jour, tous les jours le même. Je reste indignée et essaie de prendre en charge ce que je peux bien pauvrement...une lettre pour un spécialiste et une déclaration pour la reconnaissance en maladie professionnelle....faute d'une vraie reconnaissance pour le travail fait, une reconnaissance en maladie professionnelle, c'est affreusement triste, mais si cela peut venir marquer le fait que la société prend note de l'usure au travail de son corps, c'est quand même un moindre effort.

Finalement, il est dans une démarche de travail dans un autre endroit, un autre domaine, il est pour l'instant encore en mission en interim dans une entreprise qui lui demande de mettre des bobines de 50kg à deux sur une palette en les superposant jusqu'à 1m50 du sol, au rythme de 12 par heure au moins. A quand la fin ?

Quand le dernier m'annonce que son frère a une maladie professionnelle à 35 ans pour un travail similaire, et que le médecin du travail aurait dit qu'il n'"a qu'à être heureux d'avoir du boulot"...je suis achevée. Je lui ai répondu que les missions du médecin du travail sont dans l'adaptation des postes, il m'a répondu que ça c'est des paroles, et qu'il y a le réel. Des paroles, comme si la loi du code du travail, ce n'était que des paroles. On peut continuer alors ?

Demain est une autre journée avec les intérimaires.

Posté par sentinelle à 21:26 - Des hommes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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