18 mai 2009
Mal au coeur
Pas trop le coeur à écrire en ce moment.
Je ne fais pas beaucoup de prévention en ce moment, je fais surtout des visites pour ceux qui ont mal à leur travail. Mal aux épaules, mal aux coudes, mal aux poignets, mal au dos, un salarié est en réanimation avec une maladie pulmonaire peut-être professionnelle (et surement pas reconnue comme telle). D'autres ont des douleurs psychiques, plus difficiles à quantifier, plus difficiles à aborder, plus difficile à rendre visibles. Certains viennent me voir pour "changer de poste à cause des douleurs mais pas à n'importe quelle condition"...D'autres en ont marre de mettre leurs équipements de protection et viennent me voir pour que je les leur contre-indique !
De consultation en consultation, je ne fais pas de prévention. Je fais du rafistolage, je trouve des moyens pour qu'on trouve un juste milieu, un modus vivendi pour que ceux qui veulent travailler le puissent dans les meilleures conditions possibles.
Mais la crise économique est là avec les angoisses sur l'avenir pour les emplois.
Il y a les complices des maltraitances, mais font-ils vraiment ce qu'ils voudraient? Eux-aussi sauvent leur peau. Il y a les chefs qui fuient d'un air pressé pour ne pas voir. Il y a les réunions où on explique aux salariés combien les défauts de production ont coûté...en faisant croire que c'est de leur ressort.
Cette semaine un salarié est entré dans mon bureau en demandant "il y en a pour longtemps ?"...(bah, ça dépent...)
Je suis un peu écœurée, (pas démotivée). Mais je n'ai pas le cœur à écrire, rien de drôle, pas grand chose à décrire de formidable, juste de l'ordinaire des souffrances au travail que tout le monde croit faire bien semblant de trouver ordinaires.
Marre de la banalisation des souffrances, marre de la banalisation des violences, marre d'être un peu submergée de plaintes, de souffrances, de peurs racontées, d'histoires grinçantes.
Et en plus de ça, la médecine du travail est en train d'être négociée par les partenaires sociaux. Que va-t-elle devenir: la visite tous les 4 ans? pas de visite? des visites par des infirmières? Des inquiétudes sur notre propre métier s'ajoutent à ce que nous voyons, nous, les médecins du travail, comme tableau désastreux des conséquences des organisations actuelles qui nient l'humain. Des chiffres, des chiffres, des chiffres.
Des chiffres à en avoir mal au cœur.
03 février 2009
Esclavage moderne ?
J'ai entendu une expression chez Hibou qui m'a fait bondir. Je n'en croyais pas mes oreilles.
Un salarié était en train de présenter son poste lors de la visite du CHSCT. Matériel un peu vieillot, voire en mauvais état, zone de travail insuffisante, conditions thermiques pas convenables. Le salarié était calme et courtois. Et le chef d'entreprise lui a répondu:
-"vous devriez être content, vous avez UN travail".
J'ai bien vu que cette réponse est celle d'un chef d'entreprise coincé entre le peut-être-futur plan social et les restrictions de budget pour l'année qui vient, et la visibilité de ce poste, manifestement hors norme. Coincé entre sa propre responsabilité dans les conditions de travail de ses salariés, ce qu'il dit tous les jours à ces salariés: que la sécurité est la principale de ses préoccupations, et ses propres marges de manœuvre chez Hibou.
J'entends cette expression de temps en temps dans les situations coincées, et finalement, les salariés sont renvoyés à la menace sur leur emploi et cette manière est totalement scandaleuse ! Pour éviter un retour de l'esclavage en France, le code du Travail est justement là pour fixer les règles normales de travail, et ce n'est pas parce qu'on est en situation de crise économique, fusse-t-elle mondiale, qu'on peut se permettre de dire aux salariés d'être contents de leur sort parce qu'ils sont dans l'emploi!
Cette réflexion pourrait d'ailleurs être utilisée comme argument lors de l'action des médecins du travail: "ben quoi docteur, vous savez bien qu'on fait rien parce qu'on a pas un radis !" La gestion d'une entreprise ne consiste pas à garder des hommes dans l'emploi dans n'importe quelles conditions, la responsabilité de la santé des salariés n'est pas levée parce que...blablabla.
La crise a de graves conséquences sur les salariés chez Hibou, la tension est importante, elle génère l'aggravation des dysfonctionnements au point de générer des conflits entre personnes. Elle génère aussi des pertes financières importantes pour les salariés (certains n'ont aujourd'hui que la moitié de ce qu'ils gagnaient l'année dernière). Poser ses congés n'est pas sans conséquence sur l'organisation familiale et sur la santé. S'engager dans le travail sans savoir si on va finalement être licencié - ou pas - n'est pas si simple. Pour moi, accompagner ces détresses n'est pas forcément dans mes missions, ni dans mes savoir-faire. Et je ne sais pas si le fait même de les accompagner a une quelconque utilité. Mais je garde la place de la santé au travail, ça je ne lâche pas. Et surtout pas en temps de crise.
08 janvier 2008
Posture politique
Le meilleur moyen de neutraliser (au moins un certain temps) l'action d'un médecin du travail, c'est de lui dire oui: c'est ce que j'appelle la "posture politique". Acquiecer globalement, accorder un rendez-vous et trouver que les remarques et les informations sont forts intéressantes, être d'accord pour que le médecin du travail fasse les mesures de bruit qu'il veut, les enquètes qu'il veut, oui, oui, oui. Après tout, cela n'engage rien de plus dans l'entreprise. Et voilà, le tour est joué, le médecin trouve l'entretien plutôt facile et agréable, il se sent en confiance, et le voilà apaisé - et occupé à des tas d'évaluations, d'études en tout genre - pour de nombreuses années.
Hier, je suis allée rencontrer un chef d'entreprise pour évoquer avec lui des risques particulier en lien avec l'activité de ses salariés, soit sur des postes particuliers, soit en rapport avec des risques précis. Avec même des propositions. Tant que je suis restée vague, l'entretien était convivial. Quand je suis devenue plus précise dans ces propositions, et que cela lui demandait vraiment de s'impliquer, il est devenu plus réticent (vous écouter, passe encore, mais mettre en oeuvre...ça dépent, on verra, hm oui oui).
Si je suis admirative de ses qualités de diplomatie, de sang-froid, je suis sortie un peu déçue de l'entretien. Ben oui, déçue, comme si j'attendais qu'il accueille mon travail de manière plus concrète, plus sérieuse, même. Non, là, on aurait juste pris le thé ensemble, avec une discussion genre "café du commerce", cela aurait été aussi efficace !
Bon, d'accord, je ne peux pas supposer de l'effet que cela peut lui faire à plus longue échéance, quand il fera lui-même des liens entre ce qu'il a sous les yeux et ce que j'ai pu dire, mais cette incertitude rend floue la trace de l'efficacité de mon travail...et c'est désagréable. J'imagine que c'est comme un commercial en porte à porte qui se fait dire "non merci" pour la n-ième fois.
L'erreur que j'ai faite et que je ne ferai plus c'est de lui demander s'il voulait que je lui fasse un courrier pour résumer ce que je lui avais dit...sa réponse: "non, j'ai pris les notes de ce dont j'avais besoin" (deux lignes sur une heure et demie !)...erreur de jeunesse. Je voudrais bien le faire, ce courrier, mais je ne sais pas du tout comment je vais le faire quand même...faut que j'invente....fiche d'entreprise ???
A suivre
21 novembre 2007
Difficile...
Difficile...
Les salariés que j'ai vus hier étaient en deux catégories: ceux qui ne vont jamais voir un médecin "quand je suis malade, ça se passe tout seul" et ceux qui y vont régulièrement pour prendre soin de leur état de santé. Dans les deux cas, ils ne voient pas vraiment l'intérêt du médecin du travail. Et hier, j'ai même vu un salarié qui m'a demandé un certificat pour le sport genre "tiens, tant que vous êtes...". Quand j'ai refusé, il m'a affirmé que "tous mes collègues le font bien, pourtant"...alors, je lui ai expliqué les missions du médecin du travail, et il a eu deux réactions: la première: "ben alors, vous n'êtes pas sortis de l'auberge, vous n'y arriverez jamais, à améliorer les conditions de travail !" et l'autre "c'est la première fois qu'on me parle de ça". Et cela vient après une autre consultation de la semaine dernière: alors que je donnais à un salarié une ordonnance de radio pulmonaire pour son suivi (exposition à des poussières et des fumées) il m'a demandé si c'était obligé...je lui ai dit qu'il fera bien ce qu'il veut, il a eu l'air un peu surpris. Mon point de vue, c'est que chaque individu est responsable du soin qu'il prend de sa santé !
Il ya des jours où je trouve que c'est difficile de créer cette relation de confiance avec ses 2500 salariés en les voyant une fois par an ou même tous les deux ans, alors qu'il est possible que cela fasse des années qu'ils viennent sans même savoir pourquoi. Quand ce n'est pas le médecin lui-même qui dit que cela ne sert à rien ! Avec ceux que j'ai déjà vu, le mal-entendu est un peu dissipé...
Les employeurs que je rencontre sont aussi en deux catégories, à peu près les mêmes, d'ailleurs: ceux qui ne m'ont pas attendue pour améliorer les conditions de travail, et ceux qui sont vraiment en retard "on a toujours fait comme ça, c'est pas demain qu'on va changer" ou bien c'est trop cher, trop long, trop compliqué, voire impossible...Je vois bien qu'il va me falloir chercher de nouvelles stratégies pour "éviter l'altération de la santé des salariés" mais si les salariés ne savent pas à quoi je sers et que les employeurs préfèrent que je me mèle de mes crayons...(soupir).
Heureusement que j'ai des collègues médecins du travail avec qui je vais pouvoir construire des projets pour demain. Une nouvelle réforme de la médecine du travail devrait être annoncée...j'attends.
Attendre n'est pas du tout ma spécialité, et c'est quand on attend qu'on a bien sûr l'air de ne rien faire. Cela me fait penser à un sketch de Raymond Devos "Ne rien faire"...et à une pub à la radio qui passe en ce moment. Attendre mais pendant ce temps-là les jours passent dans les entreprises, des salariés tombent des toits, d'autres respirent allègrement des cancérogènes, d'autres encore se tuent eux-même...
Et pour moi, c'est vraiment difficile à supporter. Qui ça intéresse ???
05 mai 2006
Sombre journée !
D'abord, le blog de l'inspecteur du travail s'est arrêté, alors qu'il suscitait des débats sur le travail avec une chronique presque quotidienne. Le travail vu par un inspecteur du travail, surtout avec les récits nombreux -trop - de violences, de coups bas, de lâchetés, de pleurs, de traumatismes, et le questionnement de tous ceux qui venaient lire. La fin du blog aujourd'hui a déjà suscité plus d'une centaine de commentaires. Va-t-il vraiment renoncer ? Des menaces l'ont fait taire, alors qui parlera ?...je reste amère.
Ensuite, je viens juste de prendre un poste dans un service de Santé au Travail, un service interentreprise. Les conditions de travail sont plutôt bonnes, j'aimerais juste avoir un accès internet, ça viendra peut-être, patience. Sauf pour ma secrétaire qui a un poste anti-ergonomique, neuf, mais ...booonn. On verra plus tard... (PLus tard, plus tard, c'est bien ce qui m'énerve en médecine du travail, mais je m'y fais). Par contre, j'ai ouvert aujourd'hui avec horreur les boites à archives des entreprises qui me sont attribuées... tout est envrac, pas rangé, d'ailleurs, il y a peu de traces. Peu de fiches d'entreprises, d'ailleurs, il y a l'épaisseur de 4 ramettes en vrac, juste trié par nom alphabétique d'entreprise. Rien antérieur à 2003 semble-t-il. Mais alors qu'est il arrivé au reste des documents, détruits, sans doute. Toute cette floppée de papier à trier me donne la nausée, je vais commander des pochettes...250 pochettes...Ca me glace de penser que le travail en milieu de travail fait avant moi ait pu disparaitre et que je sois obligée de commencer comme si rien n'avait eu lieu avant. J'imagine déjà la gueule des entreprises quand je vais leur dire ça !
Sans compter que je suis en train de commencer à recevoir en visite de reprise des salariés qui vont nécessiter beaucoup d'action en milieu de travail... et beaucoup de délicatesse aussi !
Je relève mes manches, volontiers, mais ouhlala, il va falloir en mettre un coup ! (j'en ai jusqu'en 2008 sans problème...!)
A suivre !
03 octobre 2005
Intérimaires...
Cette semaine, je dois voir des intérimaires, mais quid d'un vrai rôle de conseiller en santé au travail? Quelle connaissance réelle des postes et des entreprises ? Quelle validité de l'aptitude (qui de doute façon est quand même discutable) ?
Je sais que les intérimaires ont des statuts précaires, qu'ils sont généralement ceux à qui arrivent les accidents, non seulement parce que parfois, ils ne connaissent pas bien le poste, ça c'est la raison apparente qui arrange bien tout le monde. Mais en fait, on se doute bien que celui qui est le dernier arrivé, qui n'est là que depuis deux jours, ne va pas forcément avoir tout ce que les autres ont à ce poste: consignes de sécurité, infos sur les produits, et même parfois, pas d'équipements de protection. Quand en plus, ils ne peuvent pas vraiment refuser d'executer des tâches, alors qui les défendra ?
Et le médecin du travail, lui, doit continuer de répéter blablabla que les consignes de sécurité, blabla. Non, je n'écrit pas "blabla" pour discréditer ce type de pratiques, il en faut, mais, pour quelle efficacité ? Quel désir réel de protection de la santé des salariés - même intérimaires ?
Quelle conduite à tenir ? Alors j'ai décidé d'aller voir les postes, mais je vais faire comment pour les voir vraiment, ces postes pour les intérimaires, est ce qu'on va me les montrer ? est ce que je peux visiter des entreprises dont je n'ai pas la charge en réel puisqu'elle sont confiées à d'autres médecins? Quel poids ? Quels interlocuteurs?
Bon, je commence demain, j'écrirai une suite.
30 septembre 2005
Contenu des visites
Débutant dans le métier, je me demande le contenu des visites et leur sens. En fait, il y a deux contenus: une partie utilisée à un entretien de santé au travail: le poste de travail, la façon dont le salarié vit son poste dans cette entreprise, un dialogue sur les risques professionnels. L'autre partie, l'avis d'aptitude, partie plus délicate puisque cela vient à mon avis impacter le travail du médecin du travail alors que cela vient en contradiction avec ses missions de conseil. Un salarié est-il apte à son poste ou non? Et lààà, c'est quand même baucoup plus délicat, d'abord parce que la personne qui connait le mieux son poste, c'est le salarié, et pas le médecin, ensuite, parce que cette détermination d'aptitude devient encore plus délicate si le médecin examine quelqu'un qui ocupe un poste "de sécurité". Je pense que l'avis d'aptitude devrait disparaitre, cela rendrait plus saine la position de conseiller en santé au travail du médecin. sinon, il est conseiller, mais il est aussi celui qui peut emettre des avis sur l'aptitude...(?) et donc des inaptitudes.
Par ailleurs, je me demande quel exmaen physique est nécessaire dans le cadre de l'examen médical de salariés, la plupart du temps en bonne santé. En tout cas en bonne santé apparente. Rester sur le domaine de la santé au travail, mais alors comment?
Alors, je suis en train de construire quelquechose sur le sujet, ave l'aide d'autres médecins, pour essayer d'approcher de la manière la plus juste possible de ce qu'il faudrait faire. En fait, effectivement, je ne suis pas la seule à me poser ce genre de questions sur le sens de ce métier, ce qu'on y fait, pourquoi et comment. Et le fait de savoir que d'autres se posent la question me rassure quand même un peu.
Ce n'est pas de l'incompétence, c'est une recherche de qualité du service, et en dehors de toute démarche - heureusement - appelée "démarche qualité". A mon avis, les médecins ont bien intérêt à se préoccuper de la qualité réelle, et à réfléchir régulièrement à leur métier s'ils ne veulent pas se faire imposer la "Qualité".
Alors, quel examen, et pour quoi faire ?
