28 janvier 2008
Partir ou ne pas partir
L'histoire de Monsieur Paradis commence quand je l'ai vu pour la première fois en consultation en novembre 2007. Il a une activité dans une multinationale qui demande parfois de faire du travail dans d'autres villes, selon les marchés emportés par l'entreprise en sous-traitance de grands groupes. Monsieur Paradis a 45 ans, il a deux enfants déjà grands et il a fait un infarctus à l'age de 30 ans pour lequel il a encore un suivi cardio et des médicaments. Son état est stable avec un aptitude à son poste qui a été aménagé sans port de charges, sans "déplacements" précisé par mes prédécesseurs: "hors département" ou bien "100 km", selon les années, et les rédacteurs de la fiche d'aptitude.
Pas de chance pour lui, le jour où je le rencontre, je ne comprends pas cette restriction surtout 15 ans après l'événement cardiologique, et je ne vois pas d'autre problème de santé en rapport avec cette précision, alors je ne l'ai pas précisé sur la fiche malgré sa demande. Voulant le rassurer à tout prix, puisque je sentais bien la pression qu'il mettait pour ne pas aller en "déplacement", je lui ai dit "si vous n'êtes pas allé en déplacement depuis tout ce temps, l'entreprise s'est organisée avec ça, s'ils le font, appelez-moi". Il est donc sorti dubitatif de mon bureau et sans doute inquiet et furieux.
Il ya deux semaines, il m'appelle pour me dire qu'on l'envoie à une heure et demie de chez lui, que cela ne lui convient pas, qu'il a déjà eu un divorce avec les déplacements et qu'il ne veut pas y aller. Je lui explique que je ne vois pas de danger immédiat pour sa santé, que je comprends son stress avec le temps sans déplacements pour se remettre à en faire, et je lui assure que je vais appeler l'employeur pour comprendre.
J'appelle l'employeur, qui affirme qu'il a besoin de ses compétences pendant 3 semaines sur ce site et qu'il est plus juste pour tout le monde qu'il n'y ait pas de favoritisme dans l'entreprise. J'ai eu beau insister sur le fait que ce n'est pas forcément du favoritisme de ne pas envoyer en priorité des salariés plus âgés sur des sites éloignés quand ils l'ont fait des annés, puisque certaines entreprises ont pour règle tacite de ne plus envoyer loin de chez eux les salariés les plus anciens. Et je lui dis que le salarié pourrait bien se mettre en arrêt pour ne pas aller sur ce chantier...mais l'employeur tient bon, et ne change pas d'avis. J'avertis le salarié, et nous convenons de nous rappeler une semaine après.
La semaine dernière, téléphone de Monsieur Paradis: tout s'est bien passé pour lui cette semaine puisqu'il n'a pas été sur le site, il est en arrêt. Pour gastro. Mouais. Il veut que je faxe à l'entreprise sa contre-indication aux déplacements. Négocie, argumente, grogne, menace. Sans élément médical nouveau, ce que je lui dit. Il finit par me dire que son épreuve d'effort en cardio n'était pas bonne la denière fois (il m'avait dit le contraire en consultation...hmmm hmmm) et je lui explique donc qu'alors je pourrais bien revoir son aptitude tout court, ce qui entrainerait peut-être son licenciement...il se rétracte mais continue en insistant sur les déplacements. Là, c'est moi qui tiens bon, il peut quand même essayer ou bien me dire vraiment ce qui l'empèche médicalement d'y aller. Surtout que le site en question ne se trouve pas loin d'un CHU au cas où, et pas en rase campagne, tout seul. ("vous allez voir, je vais vraiment faire quelquechose" et sous entendu, "ce sera votre faute"!
J'ai fini par lui dire que les salariés peuvent contester des aptitudes médicales à l'inspection du travail...et lui donner même le numéro. Tiens, essaie !
Non mais.
J'accepte d'avoir tort, je suis généralement plutôt favorable aux demandes des salariés mais je ne suis pas d'accord pour écrire n'importe quoi. Ni pour les employeurs (au cas où ils tenteraient !) ni pour les salariés. Tenir bon sur des positions quand on n'a pas d'éléments nouveau permettant de ré-évaluer la situation, c'est aussi rester crédible, c'est aussi ne pas se faire entraîner dans le champ de la négociation entre le salarié et le patron. Chacun sa place, là, si Monsieur Paradis veut renégocier son contrat de travail, qu'est ce que je fais là ??? Clairement, je me positionne comme hors jeu pour des questions qui ne concernent pas la santé de mon point de vue. Sauf élément contraire nouveau.
A suivre: va-t-il continuer son arrêt ? va-t-il contester mon avis ? va-t-il aller en déplacement ?
25 novembre 2006
La routine...?
Dans mes consultations, je pose un certain nombre de questions sur le travail : le poste du salarié, l'entreprise, l'activité actuelle, selon le métier du salarié. Après cela, je lui pose des questions sur son état de santé, et s'il apparait des pathologies, je tente de savoir si ces pathologies ont un lien avec l'activité de travail. depuis que je suis en activité, je procède comme cela dans la partie de ma consultation qui se passe avant l'examen.
Je finis par poser des questions sur la consommation de tabac, et la prise de médicaments éventuelle sans commencer par ce genre de questions parce que cela me parait annexe. D'ailleurs, c'est le moment que je choisis aussi pour jeter un oeil furtif à la date des derniers vaccins pour pouvoir signaler le moment de faire un rappel si le salarié n'y pense pas, 10 ans c'est à la fois long et court...
En fait, la question du tabac, et éventuellement du sport et des médicaments n'a rien de policier. Ce n'est même pas dans un but de prévention acharnée pour dire : "...hmmm c'est MAL de fumer, vous devriez arrêter", ou encore, "humhum, vous devriez faire du sport" surtout si c'est un maçon, cela deviendrait comique sinon incorrect (puisque cela voudrait dire que son activité physique quotidienne professionnelle, ce n'est pas du sport!).
En fait, la question du tabac dans mes consultations rejoint encore ma manière d'interroger sur le travail. En fait, cela rejoint la question des addictions dans le travail, puisque les addictions, ce sont les moyens (chimiques la plupart du temps) de tenir le coup dans la souffrance avec ce qu'on a sous la main, et dont on sait que cela soulage les tensions. Alors, si dans une même entreprise, plusieurs salariés, me disent avoir recommencé à fumer ou à boire, ou bien qu'ils prennent tous depuis peu des médicaments pour dormir, je vais ré-interroger sur le travail, il est possible que quelquechose ait pu m'échapper avant dans la consultation, ou dans mon temps en milieu de travail. Cela me sert donc d'indicateur de mal-être au travail éventuel, parce que si, individuellement, ce n'est pas forcément lié au travail, quand il s'agit d'un élément collectif, cela commence à devenir suspect. Un indicateur n'est d'ailleurs pas obligatoirement univoque, c'est juste un outil !
Seulement voilà, les salariés que je rencontre en consultation actuellement, ne sont pas encore tous habitués à ma manière de les recevoir, et dès qu'il s'agit de la question "Est ce que vous fumez ?", leur routine leur fait répondre tout le tiroir d'une traite, comme si j'étais rentrée enfin dans la routine qu'ils attendent depuis le début de la visite et dans laquelle je n'étais pas. Comme sur des rails, j'entends selon les cas "oui, je fume, je sais c'est MAL, je devrais arrêter" ou bien "oui, je fume mais je ne bois pas", "Oh je sais je devrais faire du sport", et cela m'amuse encore à chaque fois de voir qu'ils connaissent la ritournelle par coeur. Je suis remise dans la case "médecine préventive" et donc "discours politiquement correct".
Mon point de vue est alors élucidé lors de la consultation, je leur explique ce qui est plus haut, et j'insiste sur le fait que je ne crois pas que les gens qui disent aux fumeurs "tu devrais arreter" les font arreter mais plutôt rompent le dialogue puisqu'il y a jugement. Simplement, cela fait une personne de plus devant qui on fait plus attention de ne pas fumer. Mais ce n'est pas pour arrêter. Moi, je préfère leur dire que c'est leur santé, leur corps, leur choix, leur responsablité, et que je les respecte pour tout cela. Ils savent bien que le tabac n'est pas bon pour la santé, alors je ne vais pas m'acharner, d'autre chose à dire sur la prévention en entreprise, plus de respect pour ceux qui fument pour tenir sur des champs difficiles pour eux que j'ignore parfois.
Le tabac est un problème qui dépasse le "c'est Bien ou c'est mal", mais je m'amuse encore de ces ritournelles en consultations où les salariés se servent tous seuls ce que je suis sensée dire...et que je dis pas. Je me régale à les surprendre et engager avec eux une relation médicale de confiance.
Addictions et travail, un sujet beaucoup plus sérieux que la routine.
