Un après-midi, je rentrais d'une visite en entreprise, et mon assistante m'indique qu'un salarié adressé en urgence par un délégué syndical de la bourse du travail est arrivé. Il a l'air inquiétant semble-t-il.

Je le reçois dans mon bureau, et cela a pris deux heures pour comprendre ce qui lui arrivait. Il fallait arriver à trouver le fil chronologique de sa souffrance au travail, arrivée à une extrémité qu'il ne répondait de rien de ce qui pouvait survenir s'il retournait au boulot. Il avait peur de perdre le contrôle de la situation...et peut-être s'en prendre à quelqu'un, Madame Tsoin-Tsoin ou bien lui-même. Cette possibilité dans ce qu'il arrive à dire de son angoisse extrème a été l'élément qui a alarmé - à juste titre - les délégués de la bourse du travail. L'urgence n'est pas de régler le problème juridique mais bien l'urgence de santé. Patrick va mal, il va très mal, la priorité est bien de le mettre à l'abri avant de voir comment on va pouvoir trouver une solution.

Il est agent d'entretien dans une résidence, et depuis quelques temps, une des propriétaires a décidé d'être sur son dos pour tout. Pour la prescription du travail, au jardin, à l'intérieur, les vitres, et ceci et cela. Elle a même refait le planning hebdomadaire, et vérifie tout, tout le temps. Elle prescrit aussi la manière de faire, et se scandalise que cela ne va pas assez vite. Elle finit par s'énerver et le traiter comme un "bon-à-rien". 

Mais Patrick, lui, a 15 ans d'ancienneté, et il sait bien entretenir cette résidence depuis ce temps. Il en connait les moindres recoins, il connait chaque manie de chaque résident. Les jardins ont été aménagés avec des plantes et cela lui donne plus de travail puisqu'il faut désherber au lieu de tondre. Il tond mais Madame Tsoin-Tsoin a décidé qu'il devait absolument désherber l'herbe avant de la tondre. Et de faire les baies-vitrées, et c'est elle finalement qui fait...la pluie et le beau-temps. Evidemment, elle oublie de remercier, elle passe et trouve toujours une critique à faire. Patrick se défend, mais Madame Tsoin-Tsoin n'est pas du genre à se laisser répondre par le "petit-personnel" parce que dans son boulot à elle, elle ne répond pas, elle obéit et trouve ça normal. Elle prétend d'ailleurs que Patrick n'est pas toujours à la loge du concierge, mais il ne peut pas y être quand il sort les poubelles, quand il désherbe l'herbe (!) et quand il change une ampoule au 5e. Patrick se donne du mal pour faire le travail encore mieux qu'avant, mais mieux que mieux, ça finit par être épuisant et compliqué. Comment faire mieux quand il donnait déjà le meilleur ? Comment donner le meilleur quand pleuvent toujours les critiques? Comment donner le meilleur quand il faut toujours faire de plus en plus vite ? Il finit par se demander comment faire pour ne pas croiser Madame Tsoin-Tsoin, ce qui, sans doute, alimente une rumeur qu'il est parti prendre un café je-ne-sais-où...Il finit surtout par se demander s'il est compétent alors qu'on l'a laissé faire ce travail depuis 15 ans dans une certaine autonomie, une certaine tranquilité, et qu'aujourd'hui, il faudrait le surveiller tout le temps.

Mercredi, Patrick a perdu son sang froid et a crié sa colère sur Madame Tsoin-Tsoin, ce qui ne lui ressemble pas, et d'ailleurs, il n'en revient toujours pas. Toujours doux et rêveur, il s'est vu s'emporter et a pris peur: et s'il l'avait frappé, jusqu'où serait-il allé? Et s'il avait quitté les lieux pour ne pas la frapper, qu'aurait-il pensé de lui-même, de sa dignité?

Patrick ne dort plus, il s'excuse d'être dans mon bureau, il pleure, il se sent dans une impasse parce qu'il ne voit pas quel travail il pourrait trouver à la place dans le contexte économique, il ne sait pas comment il va s'en sortir. Quitter ce travail pour ne plus affronter Madame Tsoin-Tsoin, ce serait bien mais il est chargé de famille, il a acheté une petite maison dans laquelle il a fait lui-même des travaux, il s'imagine déjà devoir déménager s'il part de ce travail et pleure à nouveau. Tout son discours est ponctué d'excuse, de pleurs, il regarde par terre et ne sait pas quoi faire.

Quand je lui annonce qu'il faut qu'il soit en arrêt pour retrouver ses esprits, il panique à l'idée que j'appelle son employeur, et angoisse à lidée que son médecin risque de n'être pas disponible pour le recevoir. J'appelle son employeur pour dire qu'il ne sera pas là la semaine prochaine et son médecin l'a reçu le jour même, percevant le degré d'urgence.