Tania m'appelle affolée. Son employeur est passé la voir lors d'une matinée de ménage. Pas pour savoir si tout se passe bien. Pas pour lui donner du bon matériel. Pas pour la féliciter de tout ce courage à frotter, à astiquer tous les jours en restant dans l'ombre. Pas pour lui annoncer une petite prime, une petite pause, un petit café. Même pas.

Non, il est passé lui demander de signer une rupture conventionnelle, parce que..." ' faut être sérieux, Madame Tania, ça ne peut plus durer, des gens se plaignent de la qualité de votre ménage là, sous la rampe, et les vitres, là haut au 4e étage, juste au dessus de la cage d'escalier, et le local à poubelle, hein, qui va la faire maintenant...les gens menacent de ne plus payer leurs charges à cause du local à poubelle, vous voyez, il faut trouver une solution, Madame Tania..."

Tania se défend. Elle ne veut pas signer, elle aime ce travail, elle en a besoin aussi pour nourrir sa famille. Mais elle s'éffondre ensuite: et si c'était vrai que tout le monde se plaint de moi? Tous ces gens qu'elle croise dans la journée et qui la saluent, alors que des faux-culs ? et si c'était vrai qu'elle ne faisait pas si bien le ménage, mais elle sait qu'elle donne le meilleur pour que ça brille. Mais avec les nouveaux produits, c'est vrai, c'est moins bien. Mais elle n'ose pas demander mieux, elle sait que ce sont des économies pour satisfaire les résidents. Ceux-là même qui se plaindraient aujourd'hui?

Elle se dit ensuite qu'en refusant de signer, elle est dans son droit mais qu'il veut se débarrasser d'elle alors qu'elle a eu un accident de travail ? ce n'est pas juste et Tania est paniquée. 

Je lui conseille de ne pas se décourager, et de continuer de travailler comme avant. Des résidents l'ont contactée pour faire une pétition pour la soutenir. Je lui conseille enfin de saisir l'inspecteur du travail. 

Elle continue quelques semaines...Et elle est envoyée en formation de ménage (!). Elle apprend comme utiliser des produits, comment faire les vitres, comment frotter et astiquer. Contrairement à ce que j'avais imaginé, elle ne vit pas cette formation comme une humiliation (au bout de 10 ans d'ancienneté) mais bien comme une formation continue. Elle commente "'faut pas rêver Docteur, je sais bien que mon patron ne me donnera pas tous les moyens pour faire comme à la formation, mais c'était intéressant !".

Quelques jours après, je suis surprise par un coup de téléphone en pleurs de Tania: elle vient de recevoir une lettre recommandée de son employeur: 

"Madame, 

Nous sommes passés constater les défauts de votre ménage en votre absence, nous vous demandons d'améliorer la qualité de votre ménage. Ce courrier est un avertissement, nous souhaitons vous recontrer pour vous le signifier de vive voix le xx/05/2012. Cordialement."

Tania s'est présentée à ce rendez-vous avec un délégué syndical.

Et elle a été licenciée quelques semaines plus tard pour faute. 

Les limites de l'action du médecin du travail, hors jeu. Traitement dégueulasse d'un accident de travail. La solution est radicale.

Je suis indignée, et après...?