Suite à la constatation de la souffrance aigüe d'un ingénieur, je l'avais envoyé à son médecin traitant pour des soins et un arrêt de travail. Dans ces moments-là, l'arrêt de travail est un traitement à part entière, il permet à la fois de mettre à l'abri du contexte pathogène un salarié en souffrance et à la fois pour ce salarié de reprendre pied quand il ne sait plus où il en est.

Retrouver le sommeil, retrouver ses repères, retrouver sa capacité à réfléchir à la situation dans laquelle on se trouve, permet ensuite de reprendre le travail avec sa créativité, son élan, pouvoir dire ce qui coince et construire éventuellement de nouvelles façons de travailler.  

Pendant ce temps-là, j'ai pu rencontrer les autres membres de son équipe de travail pour avoir une idée de l'ampleur des dégâts sur la santé de l'ensemble de l'équipe, et pour avoir accès à une autre analyse de la situation. Cela permet parfois de trouver des solutions avec ceux qui sont à l'intérieur, ceux qui connaissent le mieux le contexte. 

Quand l'ingénieur est revenu de son arrêt de travail, à la suite de mon alerte auprès de ses responsables hierarchiques, il a été soulagé d'une partie d'un des deux projets en démarrage avec l'aide d'un stagiaire, et a rapidement été déchargé du projet 2A qui le rendait malade. Il a pu reprendre son travail au même poste avec une charge de travail et un contexte qui ne nuisait plus à sa santé.

A l'échelle collective, la question aurait pu - dû - être reprise par le CHSCT.

Quand des événements de souffrances ne sont pas déclarés en AT ou en MP, ni même sur le registre des AT bénins quand il y en a un, cela les rend plus opaques, et donc plus difficiles à mettre en débat à l'échelle collective. La souffrance des cadres est également un tabou, tabou des cadres eux-mêmes (au risque de passer pour un faible, ou de voir briser sa carrière), et tabou d'un certain nombre de représentants du personnel qui considèrent encore aujourd'hui que les cadres sont des salariés privilégiés (et donc qu'on ne va quand même pas les plaindre...). 

Le travail intellectuel continue aujoud'hui encore d'être considéré comme non productif dans un certain nombre d'entreprises, il reste donc considéré seulement comme un surcoût de l'objet produit, alors même que sans ce travail de conception, il n'y aurait même pas l'objet ! Dans ces considérations, le débat dépasse largement le métier du médecin du travail...