Depuis deux semaines, je suis en plein dans la trilogie d'un médecin du travail: Souffrances-Acte 1, Diagnostic-Acte 2, Traitement-Acte 3. Je vais décrire ici le déroulement de ce qui fait partie de notre travail quotidien. 

J'ai vu en consultation un ingénieur qui est venu me voir pour avoir mon avis sur sa situation. Il a bien fait. Il y a des moments où on est si mal qu'on n'arrive même plus à savoir si ce qu'on vit est vraiment fou ou si on est soi-même fou. Lui, il a de la chance, il a demandé de l'aide. D'autres pensent directement que ce sont eux qui sont fous, d'autant que l'entourage professionnel parvient assez vite à le leur faire croire pour tenir le coup dans leur monde de ...fous.

Cet ingénieur a au moins dix ans de métier, et travaille sur un projet depuis deux ans. Normalement, son travail s'arrête au bout de deux ans quand il confie ce travail à d'autres qui mettent en oeuvre le projet concrètement. Son travail de concepteur se passe entre un client, et l'entreprise de réalisation du projet. Oui, mais là, il n'en peut plus: le client continue d'ajouter des demandes en dehors de l'appel d'offre même à ce stade de réalisation du projet (finalisation), et les commandes du projet étaient un peu trop floues à certains endroits initialement pour créer des conflits aujourd'hui sur la demande. Donc, la commande du client n'est déjà pas très claire, mais en plus, il faut continuer de travailler à la conception alors que le projet devrait être fini, et qu'à ce stade, on doit aussi faire face aux aléas de la réalisation. Triple travail donc: suivre la mise en oeuvre qui pose des problèmes techniques et qui repose donc des problèmes de conception, remettre la table pour la conception pour les nouvelles demandes et faire face aux désaccords sur le projet de départ dont les critères de mise en oeuvre étaient flous (fous?). Et lui, il aime le travail bien fait. 

Cet ingénieur a également été mis sur d'autres projets, parce que son entreprise, heureusement pour lui, a décroché d'autres projets à développer, et il doit aussi les faire avancer avec un calendrier contraint. "Normalement", le projet qui a deux ans (on va l'appeler 2A, ce sera plus simple), devrait être fini. "Normalement", lancer d'autres projets avec des superpositions créée déjà des moments de surcharge plutôt bien supportés par les ingénieurs de cette entreprise, parce que "normalement" de courte durée. Cet ingénieur est déjà sur d'autres projets depuis janvier, ce qui fait déjà trois mois. Il a le choix entre laisser ces projets "traîner" mais les échéances se rapprochent ou négliger le 2A. Enfin, le choix....non parce que les nouveaux projets commencent à être dans des phases avec des dates "butoir" et le 2A, le client est très énervé du retard dû aux problèmes techniques et à ses demandes de choses à faire en plus qui n'en finissent pas d'être mises au point. Personne n'en peut plus de ce projet 2A, mais chacun semble s'en accommoder en s'affairant à d'autres choses, éventuellement - et surtout - ailleurs physiquement, et chacun finit par ne plus trop évoquer le sujet de manière à ne pas être sollicité d'une part et de ne pas trop souffrir d'autre part.

Et donc l'ingénieur, lui, commence à ne plus savoir où donner de la tête. Exactement, littéralement, et il n'en dort plus. Il pense en rentrant chez lui qu'un petit accident, là, ce serait pile poil. Il a mal à la tête de plus en plus souvent, il devient irritable à la maison, il a envie de mettre une tête au chef de son chef.

Le chef de son chef ? Oui, parce que le chef de son chef gère le projet en direct avec le client et qu'alors que son chef lui donne des consignes, le chef de son chef lui donne des contre-consignes. Et puis, le chef de son chef, ça lui arrive de mentir aussi: genre "si tu m'avais donné l'info plus tôt, j'aurais décidé autrement, mais là...tu dois faire avec ce que je te dis" alors qu'il est certain de lui avoir donné l'info et que ce N+2 n'en a finalement pas tenu compte. D'ailleurs, le chef de son chef a viré le N+1 il y a un an de ce projet...et de l'entreprise. Ah oui ? Oui. Du jour au lendemain, et devant tout le monde alors que c'est lui (le N+2) qui l'avait embauché. D'ailleurs, c'est pour ça sans doute que le N+2 dirige le projet en direct avec le client, qui a pris l'habitude de l'avoir comme correspondant habituel, même s'il y a un nouveau N+1, qui arrive en plein chantier.

Conflits éthiques sur le contenu, conflits éthiques dans les relations, injonctions paradoxales (terme technique pour dire qu'on demande une chose et son contraire en même temps), surcharge, isolement et troubles de la santé directement en lien avec le travail: je demande à l'ingénieur d'aller voir son médecin, il faut qu'il soit en arrêt de travail: je le mets inapte temporaire et je rédige une lettre détaillée pour le médecin. Ensuite, avec son accord, je téléphone directement à son médecin traitant. Et à son autre chef (qui n'est ni le chef, ni le chef du chef) pour lui dire qu'il est en arrêt. (Ah oui, au fait, il a un autre chef, qui n'est pas son chef direct ni le chef du chef...c'est FOU, non?).

Rideau.