Chère Marie-Christine,
Merci de votre message qui me donne l'occasion de dévoiler une partie de notre travail en sous-marin. Je vous répondrais personnellement dans un mail très prochainement, mais je vais donc développer une partie de notre métier, du quotidien qui n'est ni de la visite en entreprise, ni des consultations. Je passe un temps non mesurable à régler des situations comme la vôtre. Avec dynamisme et délicatesse, on peut arriver à retrouver des situations vivables. Tout ce travail que nous faisons chaque jour pour parvenir à allier les contraintes du travail, celle des médecins conseils, celles des employeurs et celle de votre propre corps, relève de l'exploit et n'existe dans aucun compte-rendu. Pendant ce temps-là, on ne fait pas de fiche d'entreprise, ni de visites périodiques, ni de courrier, ni d'analyse des risques. On fait du "maintien dans l'emploi". Tous les jours ou presque, les médecins du travail comme moi ont ce type de difficultés à résoudre, et c'est justement parce que nous sommes des médecins entre le travail et les employeurs d'une part, et les salariés, les médecins traitants, la santé, et les médecins conseils d'autre part, que nous sommes au coeur de ce dispositif. Ce travail minutieux, qui demande de la patience, de l'écoute, de la ténacité aussi, et qui passe souvent inaperçu, nous donne aussi parfois le plaisir de petites réussites.

Dans un cas comme le vôtre, il faut comprendre la logique des médecins conseils. Ils sont les conseillers de la caisse, ils ont des objectifs économiques pour réduire les arrêts de travail qui représentent un coût important pour la sécurité sociale. Pour eux, il ne s'agit pas de savoir si votre travail est possible avec votre état de santé, mais si vous ne pourriez pas reprendre pour coûter moins cher. Alors, comme votre genou a une taille normale, sur des critères parfaitement objectifs, votre état de santé à leurs yeux, ne justifie plus l'arrêt: la douleur est trop subjective, et si on laissait toutes les personnes qui ont mal quelque part en arrêt, ça ferait du monde. Non, on est sensé ravaler sa douleur, pas de chichis et hop au travail. La douleur, elle, n'est pas dans les critères de la maladie pour la sécu.

Dans le cas de votre genou, Marie-Christine, je vous conseille de filer vite fait chez votre médecin du travail en visite de pré-reprise. c'est une visite qui permet de lui exposer la situation difficile dans laquelle vous êtes. Y aller le plus rapidement possible, cela permet de profiter des deux mois d'arrêt qu'il vous reste pour galoper pour trouver une solutions. Et là, je vais vous expliquer ce que je fais tous les jours, quand je reçois quelqu'un comme vous.

D'abord, je fais le point avec le salarié sur sa santé, ce qui s'est passé, les médecins qu'il a consulté, l'évolution de sa maladie, le kiné, les douleurs, la vie quotidienne avec la maladie 'cela me permet d'évaluer la gène, par exemple si la personne ne peut même pas se laver toute seule). On fait le point sur le psote précédent, les espoirs de changement, les angoisses que représente la reprise, etc. Je laisse le salarié me raconter ce dont j'ai besoin pour l'aider, il me faut généralement au moins 40 minutes pour une pré-reprise !

Ensuite, je lui dis que je vais contacter les médecins qui se sont occupés de lui et j'essaie de le faire  avec son accord devant lui pour qu'on puisse discuter en gagnant du temps: on fait une sorte de conversation à trois, ce qui augmente les chances de bien comprendre la situation et d'être en contact. Ensuite, nous convenons de nous revoir avec d 'autres renseignements. Le salarié contacte son employeur pour parler reprise avec une gène physique momentanée, pour savoir s'il accepterait un temps partiel.

Mon travail de fourmi commence, il faut coordonner la reprise dans des conditions correctes avec ce que je sais de la situation: contacter l'employeur pour lui parler de la reprise du salarié, lui demander ce qu'il va pouvoir organiser pour rendre les choses possibles, le temps que le salarié reprenne ses capacités. Ce n'est pas la partie la plus facile, il ya les employeurs qui peuvent organiser leur entreprise avec un peu de souplesse et d'autres non: un maçon qui n'a qu'un seul salarié aura plus de mal qu'une grosse boite qui peut prévoir qu'un salarié soit momentanément moins productif. Il y a les employeurs esclavagistes qui veulent du salarié rentable, il ya des employeurs formidables qui font le travail eux-même pour que le salarié ne soit pas trop surchargé à son retour. Il y a les employeurs qui grognent quand on les appellent mais qui arrivent très bien à se débrouiller après. Il y a les employeurs qui hurlent qu'ils veulent des salariés à 100%, il ya ceux qui sont d'accord pour un "demi-salarié" plutôt que rien du tout.
Cet appel, c'est un appel POKER. Des fois, je vais réussir à avoir des pistes dès le premier appel, des fois il me faudra de la ruse, de la patience, laisser les choses reposer parce qu'au-dessus de tout, les employeurs détestent prendre une décision par téléphone en URGENCE. Donc, je laisse la porte ouverte et je termine par un "je vous tiens au courant", pour garder contact.

Ensuite, j'appelle les médecins traitants pour savoir ce qu'ils en pensent, eux, de cette reprise, et je leur donne ce que je sais du travail pour qu'ils sachent que ça va être délicat. J'essaie de savoir s'ils ont fait des démarches (travailleur handicapé, invalidité,...), j'essaie de savoir s'il reste des traitements en cours, une évolution possible de la maladie. Ils sont au coeur du traitement et du suivi, je n'y étais pas et surtout j'arrive à un moment M d'une histoire de santé, il faut que je comprenne bien où on en est. Je leur laisse mes coordonnées (mais c'est rare que ce soit eux qui me rappellent...).

Enfin, j'appelle le médecin conseil, pour savoir comment il a pris sa décision. Savoir s'il avait bien toutes les cartes en mains, parce qu'à ce stade, moi, j'en ai un paquet de cartes ! Et je lui explique que la situation va être difficile: côté travail, l'employeur n'est pas chaud, pas prêt, ou encore le travail est tellement difficile avec la maladie que cela risque d'être un peu trop tôt...Et j'essaie de le convaincre qu'un mois d'arrêt de plus peut améliorer l'état de santé et faire avancer la situation du côté travail. J'essaie de négocier quel ques semaines de plus pour continuer mon travail de stratégie pour que "ça marche".
Que les médecins conseils ne prennent pas ombrages du fait que je les appelle en dernier, il m'arrive de les appeler en premier, j'essaie de montrer le travail de coordination que je fais autour d'une pré-reprise.

A ce stade, je prépare parfois le plan B en contactant le service qui nous aide pour les Travailleur Handicapé et qui dépend du PDITH et de la MDPH. Ils connaissent parfaitement les lois qui aident les personnes handicapées, et cela permet de consolider notre travail commun à tous (médecin, employeur, MDPH) de "Maintien dans l'Emploi".

Non seulement, je passe près d'une heure de consultation la première fois avec la personne, mais tout le travail qui suit peut également prendre des heures. J'aime ce travail invisible, comme un jeu de stratégie, où je déploie tous mes savoir-faire au service des salariés malades.

Pour conclure, je rends hommage (pour une fois) aux employeurs modèles qui ont su accueillir après une maladie leurs salariés moins en forme qu'avant: ils savent que tomber malade est injuste et que reprendre son travail c'est reprendre une place, c'est construire sa santé, c'est contribuer à l'oeuvre commune, c'est retrouver des possibles.