24 juin 2009
Diriger une maison de retraite
Certaines maisons de retraite de campagne ont été rachetées par des groupes (financiers en général). Il faut donc faire le travail d'accueil, d'hebergement et de soins de personnes âgées devenues dépendantes, mais il faut que ça "rapporte". C'est un problème. Et sur place, on met un directeur qui est sensé gérer les contraintes: sécurité, personnel, familles, accueil des nouveaux. C'est un travail chargé, avec des atreintes 7/7 et 24/24 y compris pendant les congés.
Dans ces groupes, cela peut bien se passer si le directeur est formé à la direction d'un établissement (et donc à supporter au moins les contraintes liées au personnel, à la sécurité, au budget), du moins on peut s'y attendre. Dans d'autres, c'est moins bien. Comme j'en ai eu le récit dernièrement. Non seulement il est insuffisamment formé mais la formation n'a pas été possible, alors qu'on la lui avait promise. Les dirigeants du groupe avaient proposé que le directeur fasse sa formation en alternance, ce qui permettait d'avoir un directeur sur place trois semaines pour faire le travail du mois, et que la 4e semaine, il aille à sa formation, sans dire quand il doit travailler ses cours, et comment il s'organise pour les conditions de cette formation pendant sa semaine d'absence. Ensuite, non seulement les dirigeants refusent le projet monté en CIF, mais ils veulent donner que pour la formation de faible niveau, prévue pour les maisons de moins de 80 lits, c'est-à-dire connues pour être "non rentables". Curieux. Finalement au bout de trois ans , la formation n'a toujours pas eu lieu, laissant donc un établissement dirigé par quelqu'un qui n'a pas de compétences pour faire face.
Tout se passe dans un établissement que la DDASS voulait fermer il y a quelques années, au bord de la failllite, avec des locaux vétustes, non sécuritaires. Je les ai visité, il n'y a rien de bien. Mais vraiment rien. Une vieille batisse bricolée par-ci par-là, où ne résident finalement que les personnes qui ne peuvent même plus s'apercevoir (du moins on le croit) que rien n'est bien. Rien du côté sécurité, rien du côté des conditions d'accueil, rien du côté des conditions de travail. Juste du personnel en nombre, qui se sert les coudes, et qui se donne à fond pour que ceux qui sont hébergés là aient la vie douce - malgré tout. Je les admire, je les respecte, je les soutiens, ceux qui travaillent là. Même si je m'étonne encore de les voir rester là. Sans faire la grève, sans se révolter, sans décider de saboter les tâches puisque rien ne va. Finalement, ils contribuent à maintenir en vie les personnes et...la structure. Et donc les financiers qui ne font rien pour cette maison puisque les années passant , ça "tient comme ça".
Le directeur m'a appelé au bout de sa souffrance puisque je lui avait laissé la porte ouverte quand il m'avait avoué avoir honte de faire visiter la maison. J'avais dit: "quand vous aurez envie d'en discuter, de votre souffrance, je vous attends". c'était il ya neuf mois. Et dernièrement, il m'appelle pour me raconter.
Non seulement rien n'est bien, mais les finances sont au plus mal, et la maison en construction depuis des mois, sous leur fenêtre,...n'est pas encore pour eux. Rien de signé, pas d'accord, pas de contrat. Non seulement le déménagement qui leur permettait d'espérer n'aura peut-être pas lieu, mais la structure va peut-être mourir avant. Et le directeur est obligé de mentir. Et quand en plus des salariés posent des problèmes de travail, il n'a aucune prise sur eux, il doit référer de tout à sa "hierarchie" avant de mettre des avertissements, ou autre. Et quand c'est le cas, il lui est répondu "débrouille toi pour les faire partir". Atroce. Surtout que c'est ce qu'"ils" sont en train de lui faire subir...Lui reprochant son...manque de formation.
Je ne sais pas très bien pourquoi la DDASS n'a pas fermé cet établissement depuis le temps. Je suis épatée du dévouement des salariés pour maintenir un bon niveau de soin, pour construire des pratiques professionnelles, pour s'entraider. Je suis attérée de voir que ce beau dévouement a aussi participé à l'effondrement qui risque d'avoir lieu bientôt, que cet effondrement sera sans doute aussi le leur avec. Le directeur quitte le métier. Les financiers recommenceront ailleurs, après tout, ils n'avaient fait qu'une "mauvaise affaire".
Dénoncer les mauvaises conditions de travail, cela ne suffit pas, d'accord. Mais alors quelles pistes pour l'action, si les salariés eux-même contribuent à une oeuvre de soin en essayant de ne pas voir, (d'ailleurs, en passant une partie de leur temps à ne pas voir) qu'ils participent à un chantier qui n'a plus de conducteur ?
Commentaires
Gestion de maison de retraite
La question que l’on peut poser à propos de ce cas mais que l’on retrouve également dans de nombreuses cliniques qui ont été reprises par des fonds d’investissement est la suivante : quelles sont les marges de manœuvre réelles des salariés et des syndicats face à la puissance de ces fonds d’investissement et autres fonds de pension dont le seul objectif est la rentabilité financière (retour sur fonds propres) ?
Les salariés et les syndicats n’en ont quasiment aucune aujourd’hui compte tenu des formes de « Gouvernance » qui donnent tous les pouvoirs aux détenteurs de capitaux ?
Il faut donc remettre en cause les finalités institutionnelles de ces organisations (maison de retraite, clinique et autres), ce qui implique de s’attaquer au fondement de cet accaparement par les détenteurs de capitaux : les droits issus de la propriété du capital.
L’enjeu c’est de revoir radicalement le droit issu de la propriété qui confère à quelques acteurs privilégiés - les actionnaires de contrôle en particulier - la capacité de décider seuls de l’avenir de l’organisation et du travail c’est-à-dire des moyens de vivre du monde du travail.
Dans les conditions actuelles, les actionnaires de contrôle vont demander aux dirigeants des maisons de retraite de leur assurer un bon retour sur investissement et c’est tout.
Ces actionnaires collectifs (fonds de pensions et autres fonds d’investissement) se moquent totalement de ce que font concrètement les soignants pour les personnes âgées. Ils se moquent de tout ce « savoir faire » et de tous ces petits gestes qui rendent la vie meilleure aux personnes âgées. Le stress du personnel et ses difficultés ne les intéressent pas du tout puisque la maison de retraite n’est pour eux qu’un outil de rendement alors qu’il s’agit de l’outil de travail du personnel soignant qui y passe une bonne partie de son existence.
Aussi, il faut donner aux dirigeants de ces maisons de retraites et autre cliniques les moyens de résister aux demandes des actionnaires en établissant des règles juridiques les obligeant à prendre en compte les autres intérêts affectés par leurs décisions (conditions de vie et de travail, bien-être des personnes âgées, temps de travail). Cela relève du "politique". Encore faut-il peser dans ce sens pour qu'il le prenne en compte !
Une fois que la question des finalités et des règles du jeu sera posée clairement, le problème de la nouvelle organisation des pouvoirs sera susceptible d’être mieux appréhendé.
L’axe structurant de cette nouvelle organisation pourrait être conçu sur la base de la double légitimité des dirigeants (PDG, directeurs généraux) qui recevraient leur pouvoir de gestion et de décision du conseil d’administration c’est-à-dire des actionnaires et des propriétaires mais aussi des représentants des salariés valorisant l’entité ou l’organisation dont les finalités institutionnelles auront été refondées. Ce qui suppose également de mettre en place des critères de gestion orientés vers l’intérêt général (bonnes conditions matérielles de vie pour les personnes âgées et pour le personnel) et non vers le seul intérêt financier.
Prenons l’exemple de l’hôpital public. Si l’on veut qu’il soit géré comme une « entreprise privée », alors la priorité ne sera plus de soigner correctement les malades afin d’améliorer leur état de santé sur le moyen long terme. La priorité sera de dégager des marges rapidement et le malade sera traité comme un « client » dont la santé dépendra de sa capacité à payer la prestation fournie (comme aux USA). Cela a déjà un peu commencé en France avec la « tarification à l’activité » à l’hôpital et auparavant avec le PMSI (voir le dernier livre du Professeur Grimaldi sur ces sujets).
Aujourd’hui, les salariés des maisons de retraites et même les dirigeants sont pieds et poings liés à cette forme de Gouvernance dominée par les détenteurs de capitaux qui les dépossède de toute capacité d’agir sur leur travail et sur le devenir de leur institution.
Il faut donc les « outiller » pour qu’ils soient à même de trouver des débouchés techniques et politiques à leur « souffrance ». Cela devrait passer par des mobilisations collectives axées sur une argumentation rigoureuse autour de nouveaux indicateurs économiques mais aussi sur la création d’espaces de discussion et de conquête de l’opinion publique (presse, médias, élus politique) dans les institutions (maison de retraite, cliniques, centre de soins) mais aussi au-delà de ces institutions.
Daniel Bachet
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