Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

17 juin 2009

Harder Better Faster Stronger

Dans l'état actuel de l'organisation de notre métier, les missions des médecins du travail ne sont pas faisables. Mais elles ne sont pas non plus quantifiables. Cela nous laisse alors la possibilité de faire de ce métier ce qu'on veut bien en faire. Cela nous laisse aussi dans la perplexité parfois quand on doit dire ce qu'on fait - ou pas.  En conséquence, la variété d'exercice est importante d'un médecin du travail à l'autre. D'ailleurs, cette dernière phrase me permet d'expliquer pourquoi je ne supporte plus qu'on dise LES médecins du travail, comme la plupart des profs n'aime pas trop qu'on dise LES profs, d'autant d'ailleurs que c'est généralement pour en dire les pires choses.

J'ai déjà évoqué la traçabilité des expositions, je peux continuer avec la veille sanitaire. Quoi de plus noble que de participer, tant qu'on y est à voir tous les salariés, à des statistiques sur les pathologies et sur l'émergence de nouvelles pathologies avec de nouvelles organisations de travail. Quoi de plus noble de participer à de grandes campagnes de recueil de données. Cette année d'ailleurs, il y a l'étude SUMER. J'ai accepté d'y participer dans ce sens.
Mais je me demande alors quand est-ce que je vais faire mon travail. Je participe à une autre étude qui concerne les menuisiers. Je dois faire les visites de reprise des salariés dans les 8j suite à la reprise, j'ai au moins 5 centres de consultations différents. Pour bien faire, il faudrait que je fasse toutes les semaines le tour pour faire les visites de reprise du secteur. Sinon, je cumule les visites de reprise dans un ou deux centres. Donc j'en fais un certain nombre quand je consulte. Les visites d'embauche, c'est avant la fin de la période d'essai. Là, ça se corse, puisque généralement on a l'info quand cette période est terminée, donc le délai est...pour avant hier. Et les visites périodiques à faire. Plus les visites occasionnelles de salariés qui souhaitent une consultation, ou bien que le médecin a souhaité revoir. Ou bien que l'employeur envoie. Et les visites de pré-reprise, quand le salarié s'apprête à reprendre. Les consultations pour SUMER durent environ une heure. Les consultations habituelles sont prévues en 20 minutes. donc, je fais mathématiquement moins de visites quand je fais SUMER. Mais la demande et les obligations légales de faire les visites dans les délais, eux, n'ont pas bougé. Les salariés absents de leur poste une heure sont parfois mécontents, d'autant qu'après SUMER, il faut faire la visite qui était prévue. L'employeur est étonné de ne pas revoir revenir son salarié au bout d'une heure et demie, autant dire qu'on ne lui fait le coup qu'une fois.
Et pour l'étude sur les menuisiers, on prévoit un créneau "ordinaire" de 20 minutes. En 20 minutes, je me présente, j'explique le déroulement de la visite, je pose mes questions, j'explique l'anatomie des sinus, le cancer, la chirurgie, le diagnostic hélas tardif, les moyens de préventions, je négocie pour expliquer que ce n'est pas seulement le bois exotique, je parle du bruit,  des événements depuis la dernière visite, de l'entreprise, et je les examine. Je ne fais généralement enlever que les chaussures dans ces cas-là...à mon grand désespoir dans le petit camion...arggl au troisième.
Et je reprends ma journée de consultation avec 1h de retard, les salariés suivants énervés impatients, incapables de discuter sauf à vouloir en finir. Je m'acharne à faire des consultations quand même utiles, mais pour leur faire desserer les dents, il faut encore 15 minutes, je prends du retard, et j'enchaine.
Si en plus, un salarié arrive comme ça m'est arrivé en annonçant "je viens vous voir parce que mon employeur me harcèle" ou que les salariés suivants ont tous une bonne raison d'être pressés et veulent tous passer en premiers, là, c'est mal parti.

Veille sanitaire, oui...mais comment je dois faire?

Veille sanitaire, consultations médicales, suivi post-exposition, traçabilité des expositions, informations, formation des salariés, recherche documentaire, métrologie, maintien dans l'emploi, visite des entreprises et des chantiers...efficacité, performance, rapport annuel d'activité,...

"Harder Better Faster Stronger"
http://www.youtube.com/watch?v=bl6RJyZdBSU&feature=channel

Contrairement à ce qu'à pu écrire Daniel Bachet ici, je ne suis pas une "subjectivité souffrante". Je ne suis pas non plus quelqu'un qui "porte sa souffrance en bandoulière". J'essaie de comprendre comment on peut faire bien ce métier de préventeur, comme on cherche la bonne orientation, comme on apprend à organiser son agenda. Je suis parfois désorientée par ce que certains cherchent à donner aux médecins du travail comme missions pour qu'ils soient "efficaces" ou que leur activité rentre dans des cases. La question de l'efficacité est celle qu'on se pose parce qu'on est influencés par ces évaluations. D'ailleurs, ce pourrait être désagréable pour un salarié de penser qu'il est inefficace. Comme médecin du travail, il est parfois difficile de savoir si on fait bien son boulot ou non. Comme je le disais au début, chacun sa manière de s'en sortir face à des missions trop vastes. Finalement, ce que je ne veux pas lacher, c'est la mission de conceil en santé au travail en accompagnant les entreprises et les salariés. En gardant les consultations et en gardant le "terrain". Ces outils sont indissociables, intriqués, complémentaires. Donner l'un ou l'autre à des techniciens reviendrait à m'enlever un bras. Ce métier que j'exerce ne serait plus possible. Et si en plus on me dit dans quelle direction aller "cette année, on s'occupe du "travail en hauteur" ou du "risque routier" ou du "risque psychosocial" (une année seulement ?...!)", alors je ne vois pas du tout ce que la santé au travail va devenir.

De vraies inquiétudes, et non pas une "souffrance en bandoulière".

En attendant, je participe à SUMER, je reçois mes salairés, je vais en entreprise, je participe à des réunoins de maitien dans l'emploi, je réponds aux courriers, je prépare des MACP, je lis, je réfléchis,...harder better faster stronger !

(par contre, IMT81, je ne fais pas de la prévention de santé publique je ne parle ni des dents ni des seins, ni de sevrage tabagique (sauf exception quand le salarié lui-même veut en discuter), ni de régime. Je ne suis pas là pour  remplacer leur médecin traitant qui n'a pas le temps, lui. Si les gens ont des médecins traitants maltraitants, cela demande une vraie réflexion et non pas un remplacement par le médecin du travail qui lui, aurait plus de temps. Par contre, je m'adapte au contenu de ce que les gens veulent me dire quand ils me parlent eux-même de leur santé. En gardant le fil de la santé au travail).

Posté par sentinelle à 22:56 - Des convictions - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

comme vous

Bonsoir,
Je suis revenue vous lire: on est trés nombreux à faire ce que vous décrivez:se poser des questions et essayer de faire au mieux, en nos âmes et consciences, notre métier même si nous l'exerçons pas tous de la même façon. Notre non uniformité de penser notre métier est une force aussi, n'en déplaise à certains qui aimeraient bien nous mettre dans un moule. La difficulté de ce métier est aussi sa richesse même si des fois on a l'impression de faire beaucoup de choses sans pouvoir aller au bout, il faut beaucoup d'humilité dans ce métier.

Posté par mdt, 18 juin 2009 à 22:07

Réponse de sociologue

J’ai bien compris que le docteur Sentinelle ne se réfugiait pas dans une description complaisante de la souffrance au travail. Mes remarques ne s’adressaient donc pas à elle mais à ceux et celles qui sont cantonnés dans leur cabinet médical et qui n’ont pas la volonté de remonter jusqu’aux déterminants des situations de travail. Il y en a un certain nombre, je les ai rencontrés.
Qui pourrait nier la difficulté de s’impliquer à la fois dans des études épidémiologiques, de faire de la prévention collective, de voir tous les salariés (dont chacun est un cas particulier) et de tenter de convaincre des employeurs souvent réticents aux problèmes de santé au travail ?
Précision : je parle rarement des médecins du travail en général mais des règles du jeu qui structurent cette profession.
Le problème pour moi qui suis sociologue est de bien restituer les logiques d’action qui sont portées par le dispositif institutionnel. C’est ce dernier qui oriente et parfois surdétermine le jeu et le comportement des agents. Les médecins du travail ne conduisent pas leur activité comme des professionnels parfaitement autodéterminés. Ils exercent leur jugement dans le cadre d’une institution qui comporte des règles et des règlements, des structures, des lois et des moyens (en personnel et en temps) qui les font agir parfois bien plus qu’ils n’agissent d’eux-mêmes.
Certes, toutes les conduites professionnelles des médecins du travail ne sont pas identiques. Elles peuvent être portées par des orientations et des perceptions différentes concernant les liens entre la santé et le travail, la relation à l’expertise et donc au pouvoir médical, le rapport à l’employeur et au salarié, etc.
C’est bien le docteur Sentinelle qui mentionnait la remarque figurant sur les dossiers médicaux que remplissait son prédécesseur, ce dernier se permettant d’indiquer au sujet de certains salariés « et dire que ça vote » ! Ce n’est pas « violent » et méprisant cela ?
On peut donc être critique à l’égard de certaines pratiques quand même. Un certain nombre de médecins du travail ne sont pas intouchables. Ou alors il faut le dire clairement.
C’est bien le docteur signant mdt qui déclarait dans un message précédent son désaccord avec la pratique du docteur Sentinelle sur un mode plutôt ferme en lui reprochant un manque de professionnalisme ! Maintenant mdt se retrouve dans les derniers propos du docteur Sentinelle. C’est très bien. Ce n’était sans doute qu’un problème de « communication » entre confrères.
Au-delà de la perception des uns et des autres, il faut admettre que les pratiques médicales ont été construites et légitimées dans le cadre d’un certain état des structures institutionnelles. Il faut donc observer ces pratiques tout en sachant que les médecins du travail ne sont pas les seuls auteurs de leurs actes. Ce sont aussi des structures institutionnelles et des moyens qui configurent voire définissent les pratiques de ces agents en leur fixant ou non la marge de manœuvre nécessaire pour les poursuivre. Lorsque les structures sont installées, les agents qui y sont plongées se comportent comme ces structures et ces moyens les autorisent à se comporter.
A cet égard, il peut être utile de comprendre comment se sont installées et ont pu se pérenniser de telles structures actuellement en cours de refondation. C’est mon travail et vous en faites ce que vous voulez.
Dernier point de détail très pratique (et non plus théorique). Certains médecins du travail travaillent beaucoup surtout lorsqu’ils souhaitent s’impliquer dans toutes les activités indiquées par le docteur Sentinelle. Cela fait beaucoup trop et il faut se battre pour disposer de plus de moyens. C’est un combat qui relève tout à la fois de la reconnaissance de votre travail et du politique.
En même temps, quel est le salaire d’un médecin du travail ? Entre 4000 et 5000 euros mensuel. Il faut donc relativiser quand même un peu la difficulté et la pénibilité au regard d’autres professions bien plus malmenées que la vôtre ! Quand certains médecins s’impliquent comme le docteur Sentinelle, c’est un salaire mérité. Quand de nombreux autres se contentent de rester dans le cabinet médical de 9h à 12h30 et de 14h à 17h, c’est plutôt bien rémunéré.
Cela explique aussi que globalement les médecins du travail sont avant tout (à quelques exceptions près) des petits-bourgeois qui ne remettent pas en question les règles du jeu économique et politique dominant. Ce n’est pas le despotisme patronal et l’absence de démocratie au travail qui règnent dans les entreprises qui les gênent fondamentalement mais plutôt les conséquences induites (mauvaises conditions de travail, intensification, pénibilité, stress, harcèlement etc.) sans se rendre compte que ces effets induits sont liés directement à une organisation de la production fondée sur des intérêts économiques privés et non sur la recherche de « l’intérêt général ».
Et dire que mdt croit que nous avons choisi démocratiquement un tel système dont nous profiterions tous ! (voir un de ses anciens messages sur ce blog). Et non docteur mdt, le salariat n’est pas composé de travailleurs qui gagnent tous 5000 euros par mois et qui peuvent avoir un réel pouvoir d’influence sur leurs conditions matérielles d’existence et sur leur travail dans l’entreprise. Quand au bulletin de vote, on en connaît l’importance mais aussi les limites à moins de croire que la démocratie représentative résumerait à elle seule la démocratie tout cours. Une « démocratie » qui comme par hasard s’arrêterait à la porte de l’économie et des entreprises.
Que serait la logique de l’ordre économique néo-libéral sans l’intervention compétente et convaincue de ces myriades d’auxiliaires salariés (médecins du travail, professeurs du supérieurs, éducateurs, etc.) qui à des échelons divers contrôlent, expertisent, conseillent et optimisent le fonctionnement de la mécanique à générer des souffrances contribuant ainsi à la « banalisation du mal » dont parlait Hannah Arendt ?

Posté par Bachet, 22 juin 2009 à 13:36

à Mr Bachet

Monsieur Bachet,
Que peut on penser d'une personne qui aprés avoir travaillé à l'ANACT, vend ses services aux entreprises, parce que si j'ai bien compris ce que vous faîtes? Je dirais qu'il veut profiter du gâteau comme tout le monde ?. Et c'est pourtant peut être pas cela qui vous anime. La critique est donc bien facile quand on ne se fie qu'aux apparences.
Je me suis engagée dans ce métier de médecin pour l'être humain et je ne suis pas la seule , pas pour un combat contre la société. Oui, je me reconnais dans le docteur sentinelle, car comme elle, je participe à des enquêtes épidémio, je fais des fiches d'expo, je vais sur le terrain: je fais des formations aux risques chimiques, je travaille sur la prévention des FPS (une entreprise que je surveillais a même accepté de parler dans un congrés du probléme qui l'avait secouée ), sur les TMS, je fais des études de poste même la nuit s'il le faut..et je fais par dessus tout de la médecine humaine. Et un trés grand nombre de médecins que je connais fait de même!
J'ai été sûrement dure avec le Dr sentinelle, mais j'estime qu'on est avant tout un docteur en médecine avant d'être spécialiste, nous avons prêté serment un jour pour cela, me semble t il et si on oublie cela, le reste sautera.
Je ne comprends pas trés bien ce que vous cherchez à démontrer par tous ces messages sauf que pour moi vous faîtes comme nos gouvernants essayer de montrer du doigt un groupe social, ce qui permet de ne pas voir où est véritablement le probléme: dans une société où comme vous dîtes il y a banalisation du mal, on sait où cela peut mener. Ce qui permettra peut être à notre société et à nos entreprises d'évoluer, c'est la tolérance et pas la stigmatisation

Posté par mdt, 22 juin 2009 à 22:15

Pour Madame mdt

Cher Madame,

Vous êtes probablement une personne possédant de grandes qualités personnelles, je n’en doute pas une seconde.
Il me semble pourtant que vous avez beaucoup de difficulté à comprendre des analyses relativement simples lorsqu’elles sortent de votre champ de compétence.
Je serais dans le même cas que vous si je me retrouvais devant une radio des poumons ou une analyse de sang à interpréter sur un plan médical ! Il faudrait d’abord que l’on m’explique et que je sois très attentif !
Essayez donc de faire un petit effort à votre tour et d’acquérir les quelques grilles qui vous permettront de comprendre dans quel monde social, politique et économique vous vous trouvez. Je ne suis pas sûr que vous soyez très informée dans ces domaines, cela se voit clairement à la lecture de vos propos (manque de temps peut-être).
Tout d’abord, vous l’avez dit, j’ai travaillé à l’ANACT après avoir passé six ans au Commissariat Général du Plan. Le choix de rentrer à l’université pour être plus libre de m’exprimer m’a fait perdre presque la moitié de mon salaire. Votre remarque concernant le gâteau m’amuse beaucoup car tous ceux qui me connaissent savent bien que mes interventions (quasiment gratuites) ont pour but de repositionner les entreprises sur des sentiers de développement et surtout de valoriser le travail des salariés. Ces interventions se font en général à la demande des syndicats ou de quelques responsables de PME qui en ont assez de licencier leur personnel pour tenter de s'en sortir. Je prolonge donc ce que je faisais déjà à l’ANACT sans jamais avoir participé dans mon existence à un quelconque licenciement.
Comme je l’ai déjà écrit (mais ne semblez pas très bien lire ce qui est écrit) améliorer les conditions de travail implique de mettre en cohérence la stratégie de l’entreprise avec son organisation et avec les compétences des salariés afin de promouvoir la santé au travail et de maintenir l’emploi.
L’enjeu est de construire de nouveaux référentiels qui permettent aux salariés de décider et d’agir au travail dans le cadre d’une nouvelle efficacité productive mais aussi économique et sociale.
Je vous signale par ailleurs que je suis membre du Conseil Scientifique d’Attac et que le titre d’un de mes derniers livres s’intitule « Sortir de l’entreprise capitaliste ». Comme signe d’allégeance au patronat ou aux dominants, il y a mieux ! Votre première remarque qui se voulait ironique ou désobligeante tombe donc complètement à plat !
Passons maintenant à votre positionnement. Vous vous êtes engagée pour l’être humain écrivez vous et non pour un combat contre la société. Cette observation est bien gentille mais elle ne veut strictement rien dire. N’importe quel manageur un peu manipulateur (ce que vous n’êtes pas bien entendu) tente de faire valoir l’être humain pour mieux masquer les formes de domination qui sévissent tous les jours dans les grandes entreprises (et souvent dans les autres d’ailleurs). L’homme avec un grand H devrait être au centre des préoccupations du management ! Fariboles pour gogos !
Votre mise en avant de l’être humain renvoie à une conception de l’humanisme qui est le lieu de l’abolition des contradictions sociales. Si l’on s’engage pour l’homme comme vous dites, il faut contribuer à faire bouger les rapports sociaux dans les entreprises car ceux-ci sont attentatoires dans leurs formes actuelles à l’idée d’égalité des hommes en dignité héritée des Lumières.
Vous ne mettez jamais en rapport les souffrances physiques ou psychiques qui sont sous vos yeux avec les règles du jeu qui prévalent aujourd’hui dans les entreprises et qui produisent ces souffrances. Voilà pourquoi malgré vos participations à des enquêtes épidémio, à des fiches expo et autres formations aux risques chimiques, vous n’avez aucune chance de remonter jusqu’aux déterminants des problèmes de santé et à apporter de véritables solutions. Je le regrette, croyez le bien mais cela pourrait peut-être changer si vous vous en donniez vraiment la peine. Vous semblez être quelqu’un de bonne volonté.
Un exemple : les TMS ont leur origine dans les formes d’organisation de la production liées à l’économie de variété, au flux-tendu et au juste-à-temps. Le JAT favorise la flexibilisation du travail, la chasse implacable au temps mort et la flexibilisation du temps de travail. Ces formes d’organisation se développent sous contrainte forte de rentabilité et ont des incidences directes sur la santé des salariés. Pour sortir de cet état des choses (qui n’est pas une fatalité) il faut refonder les outils de gestion des entreprises ainsi que les ratios de productivité et de compétitivité qui n’expriment sous leur existence actuelle que le seul point de vue des détenteurs de capitaux. C’est ce que nous faisons avec un certain nombre de sociologues, d’ergonomes et d’ingénieurs ; je vous renvoie à mes livres ou mieux encore au site de Paul-Louis Brodier auquel vous pouvez accéder par Google.

Mon objectif n’est donc pas de stigmatiser qui que ce soit mais d’essayer de faire réellement bouger les choses. J’ai déjà collaboré avec des médecins du travail notamment à l’ANACT. Il a fallu beaucoup de temps pour leur faire comprendre que la souffrance des salariés était aussi le produit de l’exclusion de l’accès au langage légitime dans l’entreprise dont la contrepartie est l’absence de possibilité d’intervention sur l’organisation et la gestion.
A partir de là j’ai pu travailler avec ces médecins en leur proposant des grilles et des outils opératoires susceptibles de réorienter les logiques économiques dominantes. L’enjeu était surtout que les salariés se laissent moins déposséder pour devenir collectivement un peu plus responsable de leur destin commun.

Je milite scientifiquement et politiquement (il faut lier les deux sous peine d’impuissance) pour une entreprise efficace et démocratique. C’est tout à fait possible mais il faut tenir les deux paramètres décisifs que sont d’un côté l’efficacité économique, sociale et écologique (et non la recherche de l’optimum financier) et de l’autre la recherche d’un nouvel équilibre des pouvoirs. Est-ce que cela existe déjà ? Oui avec les coopératives de productions par exemple où les salariés décident collectivement de leur avenir et où leur santé n’est pas mise à mal par les détenteurs de capitaux (comme dans la grande entreprise néo-libérale où le travail n’est appréhendé que comme un coût qu’il faut sans cesse réduire).

Vous ne semblez pas avoir une idée très claire du monde qui nous attend si les tendances lourdes du capitalisme déréglementé à dominante financière qui vient d’être déstabilisé passagèrement se prolongent. C’est un monde où le travail sera totalement instrumentalisé par la finance et où les travailleurs n’auront plus aucune marge de manœuvre pour exister.
La retraite à 67 ans n’est qu’un début !
Huit médecins du travail viennent de démissionner de France Télécom en raison du mal-être au travail qu’ils ne pouvaient plus supporter. Cette ancienne entreprise publique applique simplement le management autoritaire des grands groupes mondialisés. Et cela va continuer et s’amplifier si aucun mouvement social n’est en capacité de trouver un débouché politique pour construire des alternatives à cette barbarie.
Vous prônez la tolérance pour faire évoluer la société et les entreprises.
Allez dire aux dirigeants de France Télécom d’être un peu plus tolérant à l’égard des salariés. C’est sûr, cela va marcher !
J’espère que vous avez bien lu ma réponse et que vous comprendrez qu’il ne s’agit pas simplement d’être tolérant pour sortir de l’impasse.
Si vous souhaitez me répondre, n’hésitez pas à le faire mais surtout évitez d’être hors sujet ! Je vous en remercie par avance.
Bien cordialement
Daniel Bachet

Posté par Bachet, 24 juin 2009 à 01:28

Quels moyens ?

"Dernier point de détail très pratique (et non plus théorique). Certains médecins du travail travaillent beaucoup surtout lorsqu’ils souhaitent s’impliquer dans toutes les activités indiquées par le docteur Sentinelle. Cela fait beaucoup trop et il faut se battre pour disposer de plus de moyens. C’est un combat qui relève tout à la fois de la reconnaissance de votre travail et du politique."

beaucoup trop, tout à fait d'accord, mais actuellement les moyens manquent. Sélectionnons donc pour n'en faire qu'une partie mais qu'allons nous supprimer ?
-Il y a les demandes légitimes des employeurs (et de plus en plus quand on a réussi à avoir un bon contact et leur faire comprendre qu'ils paient également pour un service autre que les visites médicales et qu'on peut les aider. Il vaut mieux être réactif.
- il y a les demandes des représentants du personnel face à certain problèmes, en particulier en l'absence de CHSCT ; Là aussi il faut être réactif
-il y a les problèmes individuels des salariés. La bonne connaissance de l'entreprise par le biais des entretiens systématiques permet de pouvoir apprécier progressivement des causes multiples à ces problèmes et d'en résoudre un certain nombre sans grand coût. Par exemple dans les problèmes de mésententes de salariés entre eux qui génèrent une souffrance, quand on réussit à leur faire comprendre le comportement de l'autre dans son travail, les relations peuvent changer. Ceci peut parfois permettre de pointer des anomalies de fonctionnement des uns envers les autres. Ne pas hésiter à parler des devoirs et des droits des uns et des autres....
- il y a les priorités des services décidées en CMT
- il y a la production de fiches d'entreprises pour respecter les textes (pression des directeurs)le temps passé étant variable d'une entrprise à une autre.Vaut-il mieux privilégier une entreprise n'ayant peut-^tre q'un salarié mais avec beaucoup de risques importants, ou faire plusieurs entrprises similaires sans gros risque où le copié-collé permet de faire de la production dans la rédaction. Choisir qualité ou quantité ?
- demandes des médecins inspecteurs pour les enqu^tes.
- la santé publique qui semble dans l'air du temps
- et les préférences du médecin du travail qui a plus plaisir à faire certaines tâches que d'autres...et tout ce qui donne un sens à son travail...
- problème de responsabilité du médecin : si ce dernier n'a pas les moyens de tout faire il reste responsable. Faut-il privilégier les priorités en fonction de son risque ?


Les médecins du travail étant en diminution , ils ne pourront tout assumer. la pluridisciplinarité est une opportunité, mais qui fera quoi, dans quelle organisation,....Les médecins entre eux ont des points de vue divergeant, de même les services... Et l'attente d'une réforme n'arrange rien.

En ce qui concerne l'aptitude des salariés, la supprimer serait pour moi une bonne chose. Actuellement on n'a pas le choix. Je ne crois pas que beaucoup de médecins soient d'accord pour l'aptitude amiante ou CMR...
de plus avec l'évolution de la science le médecin sera t-il amené à choisir pour le salarié l'inaptitude en fonction de la génétique pour l'exposition à certains risques? Droit au travail même s'il y a plus de risque ou droit à l'exclusion. Est-ce à moi à choisir ?

Posté par fleur, 25 juin 2009 à 17:45

Pourquoi vouloir tant le clivage medecine generale ou médecine du travail?

J'ai pas encore énormément d'experience mais on reste clinicien...prenez vous la Tension Arterielle ou pas lors de la visite de chaque salarié? moi oui:
-1 cela permet de prendre le premier contact "physique" et de rassurer,surtout si je dois faire un examen plus important suite à la plainte d'un salarié,d'un symptome possiblement lié à son travail
-2 du coups c'est un peu beaucoups de la santé publique faites de façon systématique et je ne vois pas où est le mal

On doit rester clincien,sans perdre le fil du risque au travail,comme vous l'avez dit dans votre msg,et qui est déjà lourd.Mais on reste des soignants et pouvoir répondre à leurs interrogations c'est aussi gagner leur confiance.

Posté par imt81, 30 juin 2009 à 08:34

Médecine du Travail,Médecine Générale

Il s'agit de 2 modes d'exercice différents, ayant pour point commun le fait d'être médecin.
Je ne crois pas qu'être médecin du travail veuille dire être médecin du travail et médecin généraliste en même temps (d'ailleurs on ne doit pas prescrire). Je ne pense pas que les médecins de certaines spécialités prennent systématiquement la tension à leurs patients (dermato, ophtalmo, ORL, psychiatre...).
Lors de la consultation de médecine du travail, les pratiques sont variables selon les médecins ; examen "très complet"pour chacun, examen variable suivant les cas, pas d'examen du tout dans certains cas.
Non, le métier de médecin du travail n'est pas un métier de soignant, c'est un métier de prévention et de compréhension de ce qui au niveau du travail peut aboutir à des problèmes de santé.
Lors de l'entretien lorsqu'on s'intéresse au travail (organisation, gestes, ambiances...) on est confronté très rapidement au manque de temps.
Les consultations se suivent et ne se ressemblent pas.
L'examen clinique doit avoir un sens et être orienté par l'entretien, par les risques professionnels, la demande, le "feeling", l'aptitude...
Je ne crois pas que les généralistes prennent la tension à tous leurs patients
Personnellement je prends presque tout le temps la TA car les salariés sont très demandeurs et cela "donne l'impression" de faire un acte médical.

Attention en cas de consultation trop médecine générale ou santé publique de ne pas oublier le travail.

Plus on s'intéresse au travail des salariés, plus on apprend de leur part et plus on a à apprendre, et plus on manque de temps.
La santé publique, oui, elle fait partie de notre métier, par exemple le lavage des mains et grippe...
en début de carrière il m'est arrivé de faire des consultation plus santé publique, ce qui permettait de meubler le temps !

Posté par fleur, 30 juin 2009 à 15:21

Quand on rencontre des problèmes psycho sociaux,on est à l'écoute,on est aidant donc soignant,même si on ne precrit pas de médicaments.
De même quand on remonte l'arbre des causes pour trouver l'origine d'une MP ou d'un AT.
Quand /on adresse au médecin traitant un patient qui a 18/10 de tension,même si c'est un effet blouse blanche,c'est un acte de soin.
Ce que je veux dire c'est que la médecine du travail est spécifique,mais on ne doit pas zapper notre côté clinicien.C'est aussi une petite partie de notre savoir,même si peu utiliser,donc moins efficace qu'un medecin généraliste.En restant "capable" au niveau soin,on garde une certain crédibilité au niveau médical dans l'aide au patient.Donc de la confiance.Même si c'est une infime partie de notre travail.
Apres chaque médecin du travail ou médecin tout court a son approche de la médecine,de son savoir,de son savoir faire et de son savoir être.Comme déjadit précedement.

Posté par imt81, 01 juillet 2009 à 11:08

pour D. Bachet

je réagis à quelques affirmations de D. Bachet:

"En même temps, quel est le salaire d’un médecin du travail ? Entre 4000 et 5000 euros mensuel. Il faut donc relativiser quand même un peu la difficulté et la pénibilité au regard d’autres professions bien plus malmenées que la vôtre ! Quand certains médecins s’impliquent comme le docteur Sentinelle, c’est un salaire mérité. Quand de nombreux autres se contentent de rester dans le cabinet médical de 9h à 12h30 et de 14h à 17h, c’est plutôt bien rémunéré."

cette référence au salaire est un argument plutôt mesquin: le salaire comme vous le savez n'est rien d'autre qu'un compromis social du marchandage de la force de travail.
les médecins du travail sont aussi des salariés et par là comme tous les autres salariés, vendent leur force de travail (eh, oui, ils ne vivent pas de l'air du temps!).
la plupart n'en ont pas conscience car ils veulent encore croire faire partie d'une caste, être du bon côté du manche...
le scandale de l'amiante leur rappelle la dure réalité : c'est la loi du plus fort qui règne!

ceci étant dit dans un monde régit par l'ultra libéralisme, un médecin qui commence à "gagner" sa vie à environ 30 ans n'a pas de honte à avoir de ne pas être au smic. (le salaire que vous annoncez 4 à 5000€ est celui de la fin de carrière).
L'intolérable est bien plutôt que le smic soit aussi bas; je suis tout à fait d'accord pour un smic à 3000 euros et la semaine de travail de 17h.
Il parait que les dockers de marseille bénéficient d'un salaire pas si éloigné du nôtre...donc tout est bien relatif, et je ne parle pas des madoff et autres arnaqueurs planétaires, des hauts fonctionnaires qui pantouflent dans le privé après avoir profité des largesses de la république, des vedettes des médias, des sportifs de haut niveau, des politiciens cumulards,etc, etc...


"Cela explique aussi que globalement les médecins du travail sont avant tout (à quelques exceptions près) des petits-bourgeois qui ne remettent pas en question les règles du jeu économique et politique dominant."

poursuite de la critique ordinaire: nous sommes tous des petits bourgeois aux yeux des peuples affamés de la planète, y compris vous, cher sociologue! et pourtant notre rôle sans être essentiel est utile. Tous les médecins du travail ne sont pas des moutons dociles à la botte des employeurs et du capitalisme flamboyant, comme dans toute profession il y a des ânes et des faux ânes, il y a aussi des rebelles. La résistance passive a toujours quelques vertus.
Et vous êtes bien péremptoire en affirmant (à quelques exceptions près) que globalement nous sommes tous à mettre dans le même panier. On est dans l'amalgame, et on repense avec quelque effroi à ce qui s'est passé au Cambodge sous les khmers rouges...
N'oubliez pas aussi que depuis mai 2002 en France nous sommes tous de droite!


"Que serait la logique de l’ordre économique néo-libéral sans l’intervention compétente et convaincue de ces myriades d’auxiliaires salariés (médecins du travail, professeurs du supérieurs, éducateurs, etc.) qui à des échelons divers contrôlent, expertisent, conseillent et optimisent le fonctionnement de la mécanique à générer des souffrances contribuant ainsi à la « banalisation du mal » dont parlait Hannah Arendt ?"

je partage en partie votre réflexion; mais aider les individus dans l'adversité, de l'intérieur (sans naïveté sur les forces et enjeux en présence), n'est pas synonyme à mes yeux de servitude ou de soumission, cela me semble un peu plus efficace que d'attendre le grand soir...qui n'arrive jamais!
Devons-nous passer en Angleterre et y refonder l'armée de libération?
être médecin du travail aujourd'hui c'est être humble au quotidien, dans l'indifférence générale (le café du commerce), alors que la lâcheté et l'hypocrisie sont la norme.
les salariés que nous aidons, sur le terrain, dans leurs difficultés, ce n'est pas grand chose à l'échelle de l'humanité souffrante certes, mais pour le citoyen du monde que je suis aussi, c'est tout à fait honorable et cela suffit à faire sens pour moi.
cela est-il se compromettre et banaliser le mal?

jean, médecin du travail.

Posté par jean, 03 septembre 2009 à 00:10

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