Dans l'état actuel de l'organisation de notre métier, les missions des médecins du travail ne sont pas faisables. Mais elles ne sont pas non plus quantifiables. Cela nous laisse alors la possibilité de faire de ce métier ce qu'on veut bien en faire. Cela nous laisse aussi dans la perplexité parfois quand on doit dire ce qu'on fait - ou pas.  En conséquence, la variété d'exercice est importante d'un médecin du travail à l'autre. D'ailleurs, cette dernière phrase me permet d'expliquer pourquoi je ne supporte plus qu'on dise LES médecins du travail, comme la plupart des profs n'aime pas trop qu'on dise LES profs, d'autant d'ailleurs que c'est généralement pour en dire les pires choses.

J'ai déjà évoqué la traçabilité des expositions, je peux continuer avec la veille sanitaire. Quoi de plus noble que de participer, tant qu'on y est à voir tous les salariés, à des statistiques sur les pathologies et sur l'émergence de nouvelles pathologies avec de nouvelles organisations de travail. Quoi de plus noble de participer à de grandes campagnes de recueil de données. Cette année d'ailleurs, il y a l'étude SUMER. J'ai accepté d'y participer dans ce sens.
Mais je me demande alors quand est-ce que je vais faire mon travail. Je participe à une autre étude qui concerne les menuisiers. Je dois faire les visites de reprise des salariés dans les 8j suite à la reprise, j'ai au moins 5 centres de consultations différents. Pour bien faire, il faudrait que je fasse toutes les semaines le tour pour faire les visites de reprise du secteur. Sinon, je cumule les visites de reprise dans un ou deux centres. Donc j'en fais un certain nombre quand je consulte. Les visites d'embauche, c'est avant la fin de la période d'essai. Là, ça se corse, puisque généralement on a l'info quand cette période est terminée, donc le délai est...pour avant hier. Et les visites périodiques à faire. Plus les visites occasionnelles de salariés qui souhaitent une consultation, ou bien que le médecin a souhaité revoir. Ou bien que l'employeur envoie. Et les visites de pré-reprise, quand le salarié s'apprête à reprendre. Les consultations pour SUMER durent environ une heure. Les consultations habituelles sont prévues en 20 minutes. donc, je fais mathématiquement moins de visites quand je fais SUMER. Mais la demande et les obligations légales de faire les visites dans les délais, eux, n'ont pas bougé. Les salariés absents de leur poste une heure sont parfois mécontents, d'autant qu'après SUMER, il faut faire la visite qui était prévue. L'employeur est étonné de ne pas revoir revenir son salarié au bout d'une heure et demie, autant dire qu'on ne lui fait le coup qu'une fois.
Et pour l'étude sur les menuisiers, on prévoit un créneau "ordinaire" de 20 minutes. En 20 minutes, je me présente, j'explique le déroulement de la visite, je pose mes questions, j'explique l'anatomie des sinus, le cancer, la chirurgie, le diagnostic hélas tardif, les moyens de préventions, je négocie pour expliquer que ce n'est pas seulement le bois exotique, je parle du bruit,  des événements depuis la dernière visite, de l'entreprise, et je les examine. Je ne fais généralement enlever que les chaussures dans ces cas-là...à mon grand désespoir dans le petit camion...arggl au troisième.
Et je reprends ma journée de consultation avec 1h de retard, les salariés suivants énervés impatients, incapables de discuter sauf à vouloir en finir. Je m'acharne à faire des consultations quand même utiles, mais pour leur faire desserer les dents, il faut encore 15 minutes, je prends du retard, et j'enchaine.
Si en plus, un salarié arrive comme ça m'est arrivé en annonçant "je viens vous voir parce que mon employeur me harcèle" ou que les salariés suivants ont tous une bonne raison d'être pressés et veulent tous passer en premiers, là, c'est mal parti.

Veille sanitaire, oui...mais comment je dois faire?

Veille sanitaire, consultations médicales, suivi post-exposition, traçabilité des expositions, informations, formation des salariés, recherche documentaire, métrologie, maintien dans l'emploi, visite des entreprises et des chantiers...efficacité, performance, rapport annuel d'activité,...

"Harder Better Faster Stronger"
http://www.youtube.com/watch?v=bl6RJyZdBSU&feature=channel

Contrairement à ce qu'à pu écrire Daniel Bachet ici, je ne suis pas une "subjectivité souffrante". Je ne suis pas non plus quelqu'un qui "porte sa souffrance en bandoulière". J'essaie de comprendre comment on peut faire bien ce métier de préventeur, comme on cherche la bonne orientation, comme on apprend à organiser son agenda. Je suis parfois désorientée par ce que certains cherchent à donner aux médecins du travail comme missions pour qu'ils soient "efficaces" ou que leur activité rentre dans des cases. La question de l'efficacité est celle qu'on se pose parce qu'on est influencés par ces évaluations. D'ailleurs, ce pourrait être désagréable pour un salarié de penser qu'il est inefficace. Comme médecin du travail, il est parfois difficile de savoir si on fait bien son boulot ou non. Comme je le disais au début, chacun sa manière de s'en sortir face à des missions trop vastes. Finalement, ce que je ne veux pas lacher, c'est la mission de conceil en santé au travail en accompagnant les entreprises et les salariés. En gardant les consultations et en gardant le "terrain". Ces outils sont indissociables, intriqués, complémentaires. Donner l'un ou l'autre à des techniciens reviendrait à m'enlever un bras. Ce métier que j'exerce ne serait plus possible. Et si en plus on me dit dans quelle direction aller "cette année, on s'occupe du "travail en hauteur" ou du "risque routier" ou du "risque psychosocial" (une année seulement ?...!)", alors je ne vois pas du tout ce que la santé au travail va devenir.

De vraies inquiétudes, et non pas une "souffrance en bandoulière".

En attendant, je participe à SUMER, je reçois mes salairés, je vais en entreprise, je participe à des réunoins de maitien dans l'emploi, je réponds aux courriers, je prépare des MACP, je lis, je réfléchis,...harder better faster stronger !

(par contre, IMT81, je ne fais pas de la prévention de santé publique je ne parle ni des dents ni des seins, ni de sevrage tabagique (sauf exception quand le salarié lui-même veut en discuter), ni de régime. Je ne suis pas là pour  remplacer leur médecin traitant qui n'a pas le temps, lui. Si les gens ont des médecins traitants maltraitants, cela demande une vraie réflexion et non pas un remplacement par le médecin du travail qui lui, aurait plus de temps. Par contre, je m'adapte au contenu de ce que les gens veulent me dire quand ils me parlent eux-même de leur santé. En gardant le fil de la santé au travail).