Depuis plusieurs semaines, je vois en consultation les salariés d'une entreprise agro-alimentaire. Pour que cela ne gène pas trop la production, j'en vois quelques uns par semaine seulement, mais plusieurs semaines d'affilée. C'est la première fois que je les vois et je n'ai pas visité l'entreprise avant de les voir. Cela aurait pu être génant, mais comme je ne peux pas toujours visiter les lieux de travail avant de voir les salariés en visite, je sais faire mon travail de consultation sans connaitre les lieux. D'ailleurs, c'est le cas la plupart du temps pour les métiers du bâtiment dont je ne connaitrai jamais tous les chantiers.

J'ai donc commencé à voir chaque salarié de cette entreprise en avril et je continue. Je commence mes consultations par une petite présentation du métier que je fais, de manière à obtenir leur consentement pour les questionner sur leur travail. Je leur explique que j'ai besoin de savoir ce qu'ils font pour comprendre les risques professionnels. Au début, ils m'ont répondu: "ben, il y a qu'à venir voir". Bien sûr. Sauf que moi, j'ai trouvé l'exercice beaucoup plus intéressant comme ça. Cela les a obligé à m'expliquer ce qu'ils faisaient. Et plus ils arrivaient à me raconter, à partir de ce que je comprenais au fil des consultations, plus je comprenais l'intérêt de ne pas avoir visité l'entreprise avant. Je leur ai donc dit que je ne pourrais pas voir dans l'entreprise toutes les activités qu'ils font quand je viendrai une demi-journée seulement. Et ensuite, je leur ai dit qu'un visiteur ordinaire dans un site industriel, lors de sa première visite, est surtout en découverte du site, du process, et qu'il voit rarement ce que les hommes font. Ni d'ailleurs ce qu'ils ne font pas, ce qu'ils n'arrivent pas à faire ou ce qu'ils font d'un air naturel en se faisant mal. Je leur ai expliqué qu'alors, ils étaient en train de préparer ma visite d'entreprise en m'expliquant ce à quoi je devrais être particulièrement attentive en terme de santé dans leur entreprise lors de ma visite. Alors que si j'avais visité leur entreprise avant les consultations, eux comme moi, nous ferions comme si je connaissais le travail, alors que je n'y avais forcément rien compris.

Chacun s'est alors appliqué patiemment à me décrire son poste, son environnement de travail, les gestes, les mots, les tâches pénibles, le cumul des charges, les coopérations entre collègues, les douleurs physiques,... J'ai noté cela au fil des consultations sur une page de bloc-note que je transporte à chaque fois que je vois ces salariés. Je leur disais bien que je cherchais à comprendre les liens santé-travail. Pour certains, je leur ai sans doute dit aussi qu'ils sont eux-même les principaux acteurs de santé au travail, puisque non seulement je ne suis pas présente dans leur entreprise au quotidien, mais je connaitrai toujours moins bien le travail qu'eux.

La semaine dernière, j'ai vu le patron en consultation, il est arrivé un peu agacé, en me disant que je n'avais certainement pas compris ce qui se passait dans son entreprise, vu que les salariés racontent que ce qu'ils veulent, et que l'on ne peut pas se faire une idée avec ce que disent les salariés. Je crois qu'il a imaginé que les salariés s'étaient plaints, ou bien que j'avais cherché à leur faire dire du mal. Il a alors découvert ce que j'avais déjà compris, ce que j'avais expliqué à chacun (et donc à lui aussi). Je lui ai dit que mon métier est d'accompagner les entreprises et non pas de servir de bureau des pleurs ou de bourse du travail. Alors, nous avons pu parler de son métier, de sa façon de diriger l'entreprise. Au bout d'une heure et demie, j'ai mis fin à la consultation, nous avons convenu de nous rencontrer dans l'entreprise. A ce moment-là, il a été vraiment surpris de savoir l'heure qu'il était (quoi une heure et demie?) (ça, ça me fait un petit peu plaisir).

Dans l'une des consultations de la même journée, une salariée m'a dit: "vous savez, depuis qu'on a commencé les visites médicales avec vous, il y a des choses qui bougent dans l'entreprise". Et là, c'est vraiment pour moi un des petits plaisirs de la journée.

Si les entreprises peuvent se saisir de la santé au travail comme un des sujets qui les concerne, alors, j'ai l'impression d'avoir fait mon boulot.

Reste à aller voir !