Dans notre métier, on devrait participer à la "traçabilité des expositions". C'est à dire, que dans les dossiers médicaux de médecine du travail devrait pouvoir être retrouvée la trace des produits chimiques et autres risques professionnels auxquels ont été exposés les salariés au cours de leur vie professionnelle. L'idée est séduisante, puisque cela permettrait de conclure à l'émergence- ou non - de nouvelles maladies professionnelles, aider à la réparation de maladies liées au travail , ou bien simplement à leur cartographie.

En fait, c'est impossible.

Impossible parce qu'à l'heure actuelle, la plupart des dossiers médicaux, réalisés dans un but d'aptitude essentiellement ne donnent à voir que les données médicales (cœur, poumons,...) pour les événements courants de la vie. Dans certains dossiers, il ya les petites radios faites en camion, dans d'autres les dates de tous les arrêts de travail. Plus tard, sont apparues des feuilles d'observations pour chaque visite médicale, permettant de noter plus de choses que les anciennes colonnes de 2cm de large se terminant par "apte". Généralement, les dossiers ne donnent rien sur le travail des personnes, et parfois même pas le poste. Les visites dans un but d'aptitude n'avaient pas le même objectif que celles que l'on peut faire aujourd'hui.
Depuis les années 90 environ, certains dossiers sont plus informatifs. Ils peuvent comporter des données sur le poste de travail, parfois, les conditions de travail, et la plupart du temps le curriculum laboris. C'est à dire le parcours professionnel, qui permettrait de penser aux expositions passées. Mais pas grand chose sur les expositions réelles aux risques professionnels. Certains médecins ont mis la fiche d'entreprise dans le dossier des salariés, cela laisse au moins quelques traces sur les risques. Mais dans la plupart des dossiers, pas de traces des expositions à part quelques risques de la liste du logiciel de saisie, vague et incomplet, laissant le doute avec la mention "risque chimique", par exemple !

Donc, la traçabilité des expositions n'a pas eu lieu depuis longtemps. Mais même si on souhaitait répondre aujourd'hui, ce serait encore impossible. Dans mon activité, alors même que je questionne beaucoup les salariés, que je leur explique pourquoi je suis là, alors même que je vais dans les entreprises pour les aider à évaluer le risque chimique, notamment, je ne peux pas faire de "traçabilité des expositions". D'abord, il faudrait pouvoir être exhaustif. Mais il y a les salariés qui ne savent pas ce qu'ils utilisent, il y a les FDS qui sont désuètes, ou absentes, quand ils savent ce que c'est. Il y a les FDS qui camouflent des produits aux clients, j'ai déjà vu deux FDS pour le même produit à la même date mais destinées à deux pays différents qui ne mentionnaient pas la même compo ! Les modes opératoires sont difficiles à explorer avec les quantités et les EPI. Déjà, quand une entreprise fait ce travail, c'est exemplaire. Mais cette évaluation du risque chimique n'est pas toujours communiquée au médecin du travail.
Et quand bien même elle le serait, il faudrait qu'elle soit tenue à jour. Et les médecins du travail  n'ont pas de moyens de forcer les entreprises à fournir ces évaluations pour chaque salarié. Ni d'ailleurs de les forcer à les contacter pour avoir de l'aide sur cette évaluation. D'ailleurs, le document unique a parfois été rédigé par des "marchands de soupe", et il finit dans un placard.
Tout cela sans compter les produits chimiques interdits mais dont il reste quelques flacons (trichlo par exemple), l'amiante fibro sur des toitures démontées sans précautions en cachette ou en disant qu'elles ont été volées dans la nuit. Sans compter sur les produits achetés par des clients par exemple dans l'aide à domicile pendant laquelle on prend les produits ménagers qu'on trouve. Sans compter les produits étiquetés "bio" qui ne sont pas moins toxiques (voir note antérieure).

Et tout cela rend difficile la traçabilité des expositions pour les produits chimiques. La tâche est encore plus difficile pour d'autres risques, surtout s'ils sont occasionnels. Difficile à mesurer en réel (exposition solaire dans les TP, la couverture, les enseignants de ski, le bruit pour les peintres lors des co-activités, la silice pour les enduiseurs, la charge mentale des encadrants intermédiaires.

Dans mon activité, je note dans le dossier ce que les salariés me disent de leur activité. Un technico-commercial m'a dit être exposé aux phytosanitaires...je me suis étonnée, mais en fait, comme il en vend en agriculture, il va dans les champs traités. Un salarié exposé aux fumées de soudage, au bois. Quand j'ai les résultats de prises de sang, ou de dosimètre pour les expositions à des rayonnements, je les mets dans le dossier. J'insiste pour l'évaluation du risque chimique dans tous les métiers, en expliquant pourquoi: la prévention. Mais je vois bien que je ne fais pas de la "traçabilité des expositions".

Cette traçabilité est aujourd'hui de la responsabilité des employeurs, ce sont eux qui sont responsables juridiquement de la santé des salariés, tout comme eux le sont d'ailleurs de la leur propre et de celle de leurs collègues. Le médecin a un rôle de conseiller, d'aide à l'évaluation des risques. Mais ce travail de traçabilité n'est pas faisable pour un médecin du travail, et ce d'autant moins que la plupart des entreprises sont aujourd'hui incapables de le faire.

Ce qui m'inquiète aujourd'hui et qui ne me donne pas d'élan pour la traçabilité des expositions, c'est qu'il ne devrait pas y avoir d'exposition à des risques professionnels non pris en charge en 2009. Est-il éthique encore de noter que des salariés sont exposés à de l'amiante fibro, à de la silice, à des hydrocarbures, à des eaux d'égouts, à du bruit, à des gestes répétés, à de la manutention dont le code du travail prévoit qu'elle peut être supérieure à 55kg par pièce avec "accord du médecin du travail "...!

Je suis dans mes missions de conseiller afin d'éviter toute altération de la santé des travailleurs, du fait du travail en souhaitant que les salariés ne soient pas exposés. Non seulement, je ne veux pas les mettre "apte à des risques", non seulement, je ne veux pas noter ce à quoi ils sont exposés comme on regarderait une guerre de l'extérieur, mais je me bats pour la prévention, afin que cessent les expositions que rien ne justifie, même pas un contrat de travail. La subordination d'un contrat de travail n'autorise pas les employeurs à se désintéresser du sort de ceux qui font le travail au motif qu'ils sont payés pour. Pourtant, c'est ce que j'entends souvent.

Au diable la traçabilité des expositions par les médecins du travail. Il faut arrêter de confier aux médecins des tâches infaisables pour justifier de leur présence dans les entreprises, ou pour d'autres motifs obscurs. Ce métier mérite mieux que ça.