Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

10 mars 2009

Bougez-vous!

Aujourd'hui, appel de détresse de l'un de mes salariés.

Encadrant intermédiaire dans une grand entreprise, il a lutté pendant des mois contre les missions impossibles, contre les dysfonctionnements, contre les aléas du travail, contre les conditions environnementales à son poste. Il a lutté, lutté, donnée le meilleur de lui-même, il a souffert certains jours plus que d'autres pour réussir à faire son travail. Et sa hierarchie ne s'est doutée de rien. Il a été estimé compétent à son poste. Son équipe travaillait bien.

Jusqu'au jour où les relations de travail avec un collaborateur d'une autre société se sont dégradées. Il devait en effet lui donner des ordres sans être son supérieur hierarchique. Le grain de sable, un jour, où il a parlé peut-être plus vite, plus impatiemment, ou encore sans regarder directement la personne pour gérer un mail en même temps. Les relations dans l'entreprise peuvent rapidement se dégrader parce qu'on n'en prend pas soin. Et quand alors surgit un malaise, le collaborateur qui est fâché, ne craint pas de représailles (puisqu'après tout, ils n'ont qu'un lien fonctionnel), et l'envoie balader. Les choses vont en grinçant. Puis le ton monte, et mon salarié (je dis "mon" parce que c'est moi qui le suis) se fait insulter puis menacer de morts, ou de violences physiques.
Jusqu'au jour où il ne peut plus à la fois supporter les difficultés du travail dans la pression avec un collaborateur venu d'une autre planète qui le menace de mort.

Alors survient l'arrêt de travail, et "mon" salarié est maintenant en arrêt depuis 3 mois. Il ne s'en remet pas, il rumine encore les menaces en "disque rayé", ne comprend pas ce qui a pu le faire "tomber", ne peut plus entendre parler de l'entreprise, et d'ailleurs, je ne le vois qu'en dehors de son entreprise.

Appel de Ce salarié ce matin: j'ai été convoquée par le médecin conseil, elle m'a dit que je ne pouvais pas rester comme ça, qu'il fallait que je me "bouge".

C'est le nouveau traitement des syndromes post-traumatiques: se bouger ! Ce salarié présent des symptomes évidents de souffrance sévère en rapport avec son travail, il a vu son médecin souvent, il a rendez-vous avec un psychiatre (délai 2 mois), il a vu son médecin du travail, il essaie de se remettre sur pied après être tombé malade de son travail, après des mois de lutte, et il faudrait qu'il "se bouge"...

J'avais les coordonnées du médecin conseil, mais cet après-midi de consultations a fini en dehors des heures d'ouverture du téléphone de la sécu. Je prendrais le temps de l'appeler pour savoir ce qu'elle a voulu dire.

...mais le mal est fait.

Alors dois-je mettre inapte pour qu'ils soient licenciés et donc payés par les assedic, les salariés en cours de traitement mais en arrêt trop longtemps ? Les économies de sécu sont-elles à ce prix ? Quelle logique en France de vouloir penser que les dépressifs sont seulement des gens qui se laissent vivre.

Ce soir je me sens choquée, en colère et vraiment inquiète pour nous demain...
Bonne nuit !

Posté par sentinelle à 21:05 - Des indignations - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Jeune IMT sans experience,ce cas semble difficile:

-soit le mettre "inapte à tout poste" dans son entreprise,qui pourrait peut-être lui permettre de faire le deuil de son poste actuel de travail,et de faire une demande de RQTH pour disposer d'aide à une reconversion,avec bilan de compétence et autre AGEFIPH (mais ne connaissant pas ses organismes...est-ce efficace ou utopique????)
-soit continuer les arrêts maladies car de toute façon il n'est pas apte,mais cela peux t-il l'aider en continuant de ruminer et de retarder la digestion? comment a t-il évolué en 3 mois?

Le médecin conseil a t-il au moins vu le patient pour pouvoir se permettre de vous dire de vous bouger? dans le cas contraire,et si c'est parcequ'il a vu les arrêts maladies seulement,il n'a que le droit de se taire.Juger une personne au vu des papiers administratifs est nul.

Blog tres interessant par ailleurs,j'espere pouvoir vous lire et échanger régulièrement!

Posté par IMT81, 11 mars 2009 à 15:40

le médecin conseil a reçu la personne et c'est à lui qu'elle a dit qu'il devait se "bouger". Concernant la RQTH pour un dépressif, pour l'instant je n'ai pas osé lui en parler, je ne suis pas sure que cela l'aide à guérir: "je vais vous déclarer handicapé" est, à mon avis, tout aussi pire que "bougez-vous". Comment la question du travail est-elle bafouée à ce point?

Posté par sentinelle, 11 mars 2009 à 16:21

mon avis

Je suis encore plus pessimiste que vous: je crois qu'aujourd'hui c'est tous les malades qui sont bafoués par notre système qui est dans une logique comptable.Bientôt, on accusera les cancéreux d'avoir provoqué leur cancer (ils auraient du être moins stressés, faire plus de sport, mieux manger....)
En ce qui concerne certains médecins conseils, ils n'ont à mon sens de médecins que le nom car la plupart n'examinent pas les patients, ne sont pas au fait des pathologies , ne nous interrogent pas sur les conditions de travail, sur ce qu'on peut faire, je me demande quel intérêt, ils peuvent avoir dans leur métier, hormis un salaire , pas de risque, ni de responsabilité.
En ce qui concerne votre salarié, je travaillerais avec lui pour qu'il sorte du rôle de victime, essayerait de reprendre avec lui le mécanisme de ce qui a amené à cette situation et de voir comment cela aurait pu être arrêté. Je ferais un courrier au service RH de l'entreprise en dénonçant( en y mettant des formes bien sûr) un dysfonctionnement et en proposant de retravailler ce cas en analyse fonctionnelle pour que cela ne recommence pas. Je proposerai à l'entreprise de l'aider dans un bilan de compétence, ou une formation pour sortir de l'entreprise, en expliquant que c'est une reconnaissance de sa responsabilité et qu'elle l'assume ( je glisserais que c'est mieux qu'une reconnaissance par le tribunal des prudhommes du problème...)
La reconnaissance par l'entreprise du pb aiderait le salarié à passer à autre chose.
Bon courage

Posté par mdt, 11 mars 2009 à 22:14

Epuisement mental !

Je viens de lire votre dernier billet.
En effet, il y a de quoi être en colère, surtout lorsque l'on se sent relativement impuissant face a des pathologies induites dans les relations au travail.
La personne dont vous parlez ne peux pas "se bouger" car elle se trouve dans un état de stress post-traumatique. L'injonction paradoxale dans laquelle vous êtes vous même "prisonnière" est typique de ce type de violence. Il y a traumatisme et même si une partie de "votre salarié" veut réintégrer son travail parce qu'être en arrêt si longtemps est difficilement supportable, l'autre partie est paniquée à l'idée d'y retourner. Il est vrai qu'une reconnaissance de responsabilité par l'entreprise permettrait en partie une réparation pour le salarié qui, quelque part, se sent peut-être coupable de ce qui lui arrive. La honte et la culpabilité contribuent à le laisser dans un état morbide de dépression puisqu'il y a également une perte d'estime de soi.
Par ailleurs, il sera important que votre patient soit suivi psychologiquement car même s'il est indéniable qu'il y a eu agression, peut-être cela a fait écho à quelque chose de sa propre histoire. Les médicaments devraient l'aider à court terme mais il serait important qu'il puise penser ce qui vient de lui arriver. Car, comme vous le dites, le mal est fait. Il est momentanément inapte. Etre payé par l'assedic est une chose, mais après ? Comment va-t-il se reconstruire? Le problème est là, car, on va le "sommer" de retrouver rapidement du travail ! Bouger-vous ! Deuxième traumatisme face à l'incompréhension que quelque chose s'est "brisé" en lui!
Bon courage

Posté par pbparis9, 11 mars 2009 à 23:42

Il ne faut peut-être pas voir le handicap comme par le passé...une coiffeuse avec un eczema professionnel peut (et doit) faire une demande de RQTH.Cela lui permet d'avoir des aides pour une reconversion professionnelle...car sa pathologie est un handicap pour son travail.

De même pour les pathologies psy de plus en plus nombreuses outre les stress post trauma ou PMD ou autre.En CPP ou MTPH je vois bcps de demande de RQTH pour patients avec pathologie psy.Tout dépend du contact que l'on a avec le patient et où il en est dans son cheminement.Ce n'est pas forcément plus négatif pour un patient en souffrance morale que pour une souffrance physique de faire une demande RQTH à condition d'expliquer ce que c'est.Et de dédiaboliser la RQTH.A condition de savoir si les aides qu'elle donne sont conséquentes (je n'en ai aucune idée vu mon manque d'experience).

Maintenant je ne connaissais pas le conseil que l'on pouvait demander aux employeurs de donner des aides à la reconversion professionnelle de leur salariés malmenés mentalement.En pratique cela donne des résultats? Gagnent ils plus à payer une formation que payer les indemnités de licenciement?

A imt:En tout cas j'aime bien votre gestion de crise et vos solutions.

Posté par imt81, 12 mars 2009 à 15:28

Non, pas se bouger ! Se reposer !

Bon, vous me connaissez, je ne suis pas médecin mais seulement membre d'un CHSCT et personne écoutante au sein de la commissin d'écoute sur la souffrance au travail.
A mon avis, on ne peut pas décemment demander à une personne dans cet état de se bouger ! Il faut d'abord se reposer et pouvoir évaluer les faits. Le but n'est pas de se retrouver au chômage mais de continuer à accomplir sereinement un travail qui lui convenait bien.
Surtout que, dans ce cas, la cause est extérieure à l'entreprise (si j'ai bien compris, c'est un sous traitant).
Pour moi, on exclut l'intervenant externe et on réintègre le salarié à sa place.
Pas besoin d'inaptitude au travail car rien n'est de sa faute.

Posté par Valérie C, 12 mars 2009 à 21:07

3 points différents

Bonjour,
Je vois 3 points différents dans votre papier :
- la situation du salarié-victime avant cet accident (car c'en est un),
- l'attitude du médecin-conseil,
- la question de la sortie de crise.
Je vous propose donc les 3 commentaires qui suivent en rappelant que je ne suis pas un spécialiste mais un salarié éclairé par la vie...

Gilles Boitte

Posté par gilles, 12 mars 2009 à 22:20

salarié-victime

1ère question : l'arrêt de travail a-t-il été pris dans le cadre d'un accident du travail ? Vous écrivez : "il a lutté pendant des mois contre les missions impossibles, contre les dysfonctionnements, contre les aléas du travail, contre les conditions environnementales à son poste. Il a lutté, lutté, donnée le meilleur de lui-même, il a souffert certains jours plus que d'autres pour réussir à faire son travail. Et sa hierarchie ne s'est doutée de rien"
L'organisation du travail est en cause. C'est cette organisation qui est pathogène. Quand un salarié doit se démener contre autant d'éléments sur lesquels il n'a pas prise, qu'il peut juste aménager ou contourner, la perte d'estime de soi n'est pas loin. Le premier arrêt de travail peut être requalifié en certificat initial d'AT pendant les 2 années qui suivent sa délivrance.
Il y aura enquête contradictoire médico-administrative. Ce peut être l'occasion pour les acteurs de santé (employeur, hiérachie, CHSCT, DP) d'établir un arbre des cause; avant même la conclusion de l'enquête.
Le médecin du travail peut aussi lancer une alerte.
GB

Posté par gilles, 12 mars 2009 à 22:26

médecin-conseil CPAM

Toutes les victimes de la souffrance au travail qui ont été arrêtées vous le diront : vient un moment où le médecin-conseil vous indique qu'il va falloir mettre fin aux IJ. On peut même penser qu'il y a un barême tacite : tant de jours pour une crise de nerf, tant pour une "lésion" stipulée dépression sur l'AT, et même tant de mois pour une tentative de suicide...
Les médecins-conseils ne sont pas systématiquement formés sur ces pathologies du travail. La notion de guérison ou (de mémoire) d'état stationnaire de l'assuré est appliquée aux pathologies psychologiques comme à l'accident corporel.
J'ai en main un rapport d'expert de la CPAM qui écrit "Madme X ne souhaite pas reprendre son travail" (sic) pour rapporter la déclaration de l'accidentée selon laquelle, si on cessait de l'indemniser, elle ne retournerait pas à son poste parce qu'elle ne voulait pas sombrer à nouveau.
Des intrerventions sont faites par des associations, des syndicats, vers les médecins du travail. Et vers les médecins-conseils, y a-t-il une action qui est menée ? (dans le respect de leur fonction et de leur statut, bien entendu).
Ceci dit, votre intervention auprès de ce M-C est indispensable.
GB

Posté par gilles, 12 mars 2009 à 22:36

Quelle sortie de crise ?

Les incidents entre salariés sont traumatisants. Ce que j'en pense vient de mon vécu. Au point où en est le salarié-victime, il faut simultanément le soigner, l'accompagner, et imaginer une sortie de crise. Mais il manque une pièce du puzzle. Où en est le salarié de l'entreprise sous-traitante ? Qu'en savez-vous ? Avez-vous la possibilité de le contacter ?
Je ne crois pas que tout puisse se résoudre par la psychotérapie. D'autant que la thérapie ne fonctionne que par l'adhésion du patient. Dans ces cas de souffrance extrème liée au travail, le salarié acceptera peut-être d'entreprendre une psychotérapie. Mais ces capacités de décision sont tellement diminuées que j'émets un doute sur le caractère volontaire de la démarche. Sa liberté de pensée est atteinte.
Une solution - qui prend en compte les aspects psychologiques sans relever de la psychanalyse serait une démarche de médiation. Elle permet au sujet de travailler sa relation au travail, les ressorts de son agressivité, etc... Mais là, c'est l'accord de l'autre salarié qui est indispensable.
L'expérience là aussi tend à me faire privilégier cette voie car elle facilite la reconquête de l'estime de soi pour les deux parties.

Bon courage...
GB

Posté par gilles, 12 mars 2009 à 22:46

Exactement !

Monsieur Gilles, je suis entièrement d'accord avec vous, vous avez écrit exactement là où j'en suis de ma réflexion pour cette personne. Brava et merci pour ces com' qui finissent de raconter l'histoire qui semble-t-il a tenu tout le monde en haleine. Je ne suis pas allée assez loin dans l'histoire, je voulais surtout raconter le scandale du jour.
Je vois Monsieur "Monsalarié" demain. Et je contacte son médecin conseil qui n'était pas là aujourd'hui. Son médecin traitant est également furieux (ça me rassure !)
La RQTH pourquoi pas, mais pas tout de suite. A voir. En tout cas, l'entreprise ne lui proposera pas de formation. De toute façon, pour l'instant il envisage comme une humiliation toute proposition de changement de poste.
A suivre

Posté par sentinelle, 12 mars 2009 à 23:36

ne faut il pas prévoir une alerte de l'entreprise

- sur la charge de travail
- sur les dysfonctionnements de l'organisation du travail
- sur les problèmes posés par la soustraitance

ramener au collectif du travail les problèmatiques individuelles lié au travail

mettre ces questions en débat dans l'entreprise

rappeler la nécessité impérative d'une construction collective du travail pour éviter les situations traumatisantes

Posté par françoise, 13 mars 2009 à 23:58

C'est tout à fait mon avis et très bien résumé ce qu'il faut faire . Rien n'empêche non plus de s'occuper du salarié en même temps et ainsi le médecin du travail aura rempli sa mission.
On peut proposer à l'entreprise une médiation, une intervention spécialisée (il existe des cabinets pour cela) mais au final c'est elle qui choisit la façon de régler le problème. Mais notre rôle est bien de relier cet épisode à un dysfonctionnement de l'entreprise.

Posté par mdt, 14 mars 2009 à 20:53

De quel moyen disposons nous pour alerter sur une "ambiance délétère" au sein d'une entreprise?

Je sais que nous pouvons signaler certaines entreprises à la CRAM pour les aider au niveau de problémes techniques se repercutant sur la santé des salariés (efficacité des sorbonnes/évaluation et modif de machines/ect ect ect...).

Mais au niveau purement ambiance? comment intervenir quand quelque vieux salariés qui font tourner l'entreprise(donc qui sont bien uvu du patron),font leur loi sur certains salariés jusqu'à les faire craquer,à faire de la maltraitance? quel sont les signalements possibles? le MIRTMO et l'inspecteur du travail?

Car il semble bien difficile pour un salarié traumatisé de se replonger dans la M**** et partir aux tribunaux des prud'hommes...

Posté par imt81, 15 mars 2009 à 11:36

réponse à imt 81

Le médecin du travail peut avertir l'entreprise par courrier que les pbs de santé des salariés qu'il voit en consultation sont liés aux FPS et lui proposer de le rencontrer pour en discuter et de l'aider dans la résolution.
S'il y a un CHSCT, le médecin peut en parler.
Le médecin peut le mettre dans son RA s'il en fait un.
Le médecin du travail peut refaire la fiche d'entreprise et noter les FPS comme un risque.
En ce qui concerne, les petites entreprises, c'est plus délicat: dans la région PACA, un travail a été initié avec les contrôleurs et inspecteurs du travail pour nous avertir mutuellement d'un pb dans une entreprise par le biais d'un document. Pour l'instant, rien n'a été, je crois, officialisé.
Pour ma part, j'écris et je rappelle à l'employeur sa responsabilité en matière de prévention et lui signale que celle ci n'est pas seulement de moyens mais de résultats. J'y mets bien sûr des formes mais je le fais. Je fais toujours des propositions pour sortir de la crise.
Il faut être ferme sur ce qu'on défend mais être constructif
Bien sûr qu'un salarié cassé n'envisage pas de suite les prudhommes mais cela arrive quand même: il y espère une reconnaissance( il y a toujours autour d'eux des gens pour les conseiller).
C'est aussi que je laisse supposer à l'employeur quand je le rencontre.

Posté par mdt, 15 mars 2009 à 21:58

Bonjour,
Il n'y a pas de CHSCT dans cette entreprise ?
Ce dernier pourrait demander la tenue d'une réunion extraordinaire au président. Il suffit de rédiger un courrier en motivant la demande et que ce courrier soit signés par deux élus au CHSCT.

Posté par Valérie C, 21 mars 2009 à 15:11

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