Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

03 février 2009

Esclavage moderne ?

J'ai entendu une expression chez Hibou qui m'a fait bondir. Je n'en croyais pas mes oreilles.

Un salarié était en train de présenter son poste lors de la visite du CHSCT. Matériel un peu vieillot, voire en mauvais état, zone de travail insuffisante, conditions thermiques pas convenables. Le salarié était calme et courtois. Et le chef d'entreprise lui a répondu:
-"vous devriez être content, vous avez UN travail".

J'ai bien vu que cette réponse est celle d'un chef d'entreprise coincé entre le peut-être-futur plan social et les restrictions de budget pour l'année qui vient, et la visibilité de ce poste, manifestement hors norme. Coincé entre sa propre responsabilité dans les conditions de travail de ses salariés, ce qu'il dit tous les jours à ces salariés: que la sécurité est la principale de ses préoccupations, et ses propres marges de manœuvre chez Hibou.

J'entends cette expression de temps en temps dans les situations coincées, et finalement, les salariés sont renvoyés à la menace sur leur emploi et cette manière est totalement scandaleuse ! Pour éviter un retour de l'esclavage en France, le code du Travail est justement là pour fixer les règles normales de travail, et ce n'est pas parce qu'on est en situation de crise économique, fusse-t-elle mondiale, qu'on peut se permettre de dire aux salariés d'être contents de leur sort parce qu'ils sont dans l'emploi!

Cette réflexion pourrait d'ailleurs être utilisée comme argument lors de l'action des médecins du travail: "ben quoi docteur, vous savez bien qu'on fait rien parce qu'on a pas un radis !" La gestion d'une entreprise ne consiste pas à garder des hommes dans l'emploi dans n'importe quelles conditions, la responsabilité de la santé des salariés n'est pas levée parce que...blablabla.

La crise a de graves conséquences sur les salariés chez Hibou, la tension est importante, elle génère l'aggravation des dysfonctionnements au point de générer des conflits entre personnes. Elle génère aussi des pertes financières importantes pour les salariés (certains n'ont aujourd'hui que la moitié de ce qu'ils gagnaient l'année dernière).  Poser ses congés n'est pas sans conséquence sur l'organisation familiale et sur la santé. S'engager dans le travail sans savoir si on va finalement être licencié - ou pas - n'est pas si simple. Pour moi, accompagner ces détresses n'est pas forcément dans mes missions, ni dans mes savoir-faire. Et je ne sais pas si le fait même de les accompagner a une quelconque utilité. Mais je garde la place de la santé au travail, ça je ne lâche pas. Et surtout pas en temps de crise.

Posté par sentinelle à 22:09 - Des doutes - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Bonsoir docteur,
Je suis RP au CHSCT de mon entreprise (environ 750 salariés) et je lis avec assisduité votre blog.
Chez nous, le médecin du travail est très présent et efficace mais nous devons nous battre continuellement car on nous oppose souvent le manque de moyens.
De la part de la direction, nous entendons des discours du style "Il faut se soumettre ou se démettre..." Pas acceptable !
Je fais également partie d'une commission d'écoute sur la souffrance au travail afin d'accompagner les détresses dont vous parlez et d'aider à résoudre les problèmes.
Je serais enchantée de discuter de tout cela avec vous en privé.

Posté par Valérie C, 03 février 2009 à 23:04

"La crise a de graves conséquences sur les salariés chez Hibou, la tension est importante, elle génère l'aggravation des dysfonctionnements au point de générer des conflits entre personnes"

La preuve ? Quinze jours d'arrêt de travail... Burn out a déclaré mon médecin traitant. La cause ? Une discussion qui s'envenime avec un collègue à bout de nerfs, comme moi... Ses paroles ont dépassé sa pensée, et un "dégage" qui fissure, et qui fait s'écrouler le château de cartes que le stress avait construit autour de moi... et je me suis effondrée.
Je ne crois pas que mon "malaise" ait été compris par ma hiérarchie... et je suis par contre certaine qu'elle n'a pas du tout compris quelle était sa part de responsabilité. C'est donc, forcément, amené à se renouveler...
Fuir-fuir-fuir !

Posté par RdT, 04 février 2009 à 11:53

Pour Rdt

Mais c'est grave le burn out. Je ne suis pasmédecin mais, compte tenu demon activité au CHSCT, j'ai lu pas mal à ce sujet.
Nous, au travail, quand des personnes se sentent mal, ils ont vite fait de mettre ça sr le compte de soucispersonnels et pas de boulot.
Ne fuyez pas, battez vous !
Vous avez peut être un chsct, un délégué syndical sur votre lieu de travail ?
Parlez e autour de vous, ne restez pas seule.

Posté par Valérie C, 04 février 2009 à 22:19

mon avis

Devant de tels faits, le médecin du travail peut proposer à l'employeur au cours d'une réunion du CHSCT une enquête "stress" et le CHSCT a la compétence pour demander une expertise sur ce sujet. Dans le cas où l'employeur est résistant, il ne faut pas hésiter à travailler avec l'inspection du travail.
J'ai eu cette démarche pour une entreprise, cela a été assez dur mais on y est arrivé.
Je conseille aux salariés qui ont ce genre de problème de faire un courrier à leur employeur dénonçant leurs conditions de travail et de mettre en copie le médecin du travail ainsi que l'inspection du travail.
Les employeurs n'aiment pas trop les écrits: qui restent et n'aiment pas que les histoires sortent de leur entreprise et nous, cela nous aide pour pouvoir aller discuter sur ce sujet avec l'employeur. Bien sûr, l'employeur nous dira qu'il y a un problème personnel sous jacent mais on s'en fiche (on ne peut ni l'empêcher de penser, ni de dire)et on pourra quand même avancer sur le sujet.

Posté par mdt, 05 février 2009 à 21:03

Merci docteur pour ces informations.
En plus de mon activité au sein du CHSCT, je suis "personne écoutante et conseillante, dans la mesure du possible" au sein de la commission d'écoute sur la souffrance au travail que nous avons créée début 2008.
Cette commission a été créée afin de faire face à la recrudescence de cas de souffrance au travail, parfois de situation de harcèlement moral. Après, charge à moi et aux autres membres de la commission d'aider les personnes en souffrance à faire la part des choses, puis à se battre.
Je travaille en coordination avec le médecin du service de santé au travail qui est de très bon conseil lorsque je dois affronter des cas difficile. D'ailleurs, le médecin est souvent au courant des cas des personnes qui viennent me voir. Parfois on avance, parfois non. C'est souvent long pour les personnes qui vont mal.
Nous avons voté récemment deux expertises concernant des réorganisations mais la direction suit son chemin...

Posté par Valérie C, 05 février 2009 à 21:49

Pas d'accord

Je n'ai pas forcément le même avis sur la situation, et ce n'est pas le conseil que je donne à mes salariés d'en venir à une expertise "risques graves" dans l'entreprise j'y reviendrai dans une prochaine note, sans doute.
Merci "valérie" pour votre enthousiasme et vos encouragements. Heureusement que des salariés comme vous participent à l'action collective, entourés des acteurs principaux. Bonne continuation.

Posté par sentinelle, 06 février 2009 à 19:38

Bonjour Valérie,
votre entreprise a 750 salariés, vous devez avoir un(e) infirmier(e)de santé au travail ? vous n'en parlez pas. Quelle est sa place dans tout cela ?

Pour revenir au sujet de départ, j'entends la même chose au niveau de la prévention des TMS : on peut automatiser les postes mais cela veut dire aussi moins de personnel.

Posté par galad, 07 février 2009 à 14:15

Merci docteur pour vos encouragements.

Pour galad : nous avons 2 infirmières. L'une est très impliquée, l'autre moins...

Posté par Valérie C, 08 février 2009 à 15:32

à galad

A un employeur qui m'avait tenu le discours que l'automatisation des postes réduirait l'effectif, je lui ai rétorqué en ignorant sa remarque, en disant qu'au contraire j'étais contente car les salariées auraient moins de problèmes de santé et qu'elle seraient occupées à des tâches plus intéressantes: le but de telle remarque étant de nous faire culpabiliser et de nous forcer à faire un choix entre la santé et l'emploi. Une façon pour un employeur de ne pas assumer ses choix. C'est un mode de fonctionnement trés pervers.

Posté par mdt, 08 février 2009 à 15:55

culpabilité

"le but de telle remarque étant de nous faire culpabiliser et de nous forcer à faire un choix entre la santé et l'emploi"
Tout à fait d'accord avec vous.

Posté par galad, 08 février 2009 à 19:05

Merci... Je remonte, et je fourbis mes armes pour demander un licenciement, et si je n'ai pas d'écho, je demanderai une résolution judiciaire puisque la majeure partie de mes tâches m'a été retiré (au motif de réorganisation suite à un rachat). J'ai consulté un avocat. Nous n'avons pas de CHSCT, pas de DS, tout au plus un DP mais qui n'est même pas fichu de lever le petit doigt...
J'ai repris mon travail chancelante, et je tiens en m'agrippant, de toutes mes forces, à l'idée de ma sortie prochaine de cet enfer... divinement soutenue par mon entourage familial, mes amis (j'ai la chance de ne pas être isolée) et même mes collègues, dont celui par qui le scandale est arrivé...

Posté par RdT, 11 mars 2009 à 09:00

bravo

Bon courage. Je suis contente de voir que vous vous battez, ce qui n'est pas le cas de la plupart des gens, qui sont trop abattus ou qui ont simplement peur.
Il faut que l'entourage professionnel des salariés en difficulté se mobilise car ce qui arrive à l'un peut arriver à l'autre et que l'indifférence ne protège pas, loin de là car elle donne à l'employeur encore plus de certitude, plus de force et que pour le prochain qui peut être soit même cela peut être pire

Posté par mdt, 11 mars 2009 à 22:24

Oui, je crois que c'est ça, le plus important, la mobilisation de l'entourage professionnel, ce qui n'est, cependant, pas évident puisque l'individualisme, là aussi, va galopant.
C'est acté, je sors de l'enfer le 30 juin !
Si vous saviez comme je me sens, d'un coup, plus légère et plus gaillarde !!!!!

Posté par RdT, 14 avril 2009 à 19:17

bonne chance

Bonne chance à vous.
Cette expérience difficile et même douloureuse devrait vous servir à l'avenir (c'est le seul côté positif!), vous allez être capable de percevoir assez rapidement que quelque chose ne colle pas dans la relation de travail et savoir mettre une certaine distance entre vous et le travail, entre vous et les collègues.

Posté par mdt, 17 avril 2009 à 22:17

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