Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

13 novembre 2008

Madame Frotte

Pleins d'affaires en cours, parfois difficiles à mettre en page, en ligne(s), sans trahir.

Actuellement, je suis pré-occupée pour une salariée d'une entreprise de fabrication de meubles. Son activité consiste à cirer des meubles en cuir à la main trois jours par semaine (d'affilée). Une couche de cirage, puis elle enlève le surplus, puis elle en remet un peu et le lustre, et finit au chiffon. Quatre passage par objet de 1m3 environ. Sur toutes les faces. Depuis trois ans, alors que personne d'autre ne veut le faire à sa place.

Elle a des douleurs articulaires depuis janvier, elle en a parlé à son employeur, puis a posé sa démission, repoussée par l'employeur (officiellement pour qu'elle ne perde pas ses avantages sociaux...hmhm). Mais rien n'y fait, elle a encore mal, et son poste n'évolue pas. Elle demande une augmentation (ça ne fait pas supporter les douleurs mais lors du rachat de l'entreprise, son ancienneté de 22 ans n'a pas été reprise, il faut donc comprendre). Elle m'en parle en consultation en juin, rien ne change, elle frotte, elle cire, elle lustre avec ses douleurs. Elle craque et se met en arrêt de travail fin septembre.

Je suis allée voir son poste, son employeur l'a convoqué pour lui dire qu'il n'y avait plus qu'à avertir l'inspection du travail, la menace, lui dit que s'il lui faut des "coups de pied au cul pour bosser"...etc et finit par lui rappeler de penser à ses enfants. Poste relativement pénible, mais faisable à condition d'avoir de l'aide, des collègues compétents pour faire ce travail et tourner à plusieurs.

Madame Frotte ne peut même plus appeler son employeur qui considère qu'elle est en arrêt pour l'embéter, qu'elle est fainéante. D'ailleurs, il utilise l'argument qu'il l'a vue dans la rue pour dire que donc, elle n'a rien. Il ne veut pas entendre les conseils d'organisation, ou les remarques concernant le langage vert qu'il peut tenir concernant sa salariée. Il a besoin d'elle, à ce prix là, dans ses conditions, et ne veut pas bouger d'un pouce. Il m'appelle régulièrement pour me crier sa détresse, et sa colère, me dire qu'elle pourrit l'ambiance de l'entreprise, que maintenant ça suffit, il faut arrêter ce petit jeu, qu'il ne peut pas embaucher un remplaçant que pour deux semaines...

Dee son côté, Madame Frotte ne veut pas retourner à ce poste, elle a peur de se faire à nouveau mal, d'ailleurs, ses douleurs ne passent pas à la maison. Elle sort peu, et même quand elle sort pour aller chez le kiné, elle culpabilise, et a peur de rencontrer le patron ou la patronne. Ses collègues ne l'appellent pas.

L'arrêt de travail est prolongé, le rhumato donne de la kiné et des radios à faire en attendant les possibles infiltrations. Donc côté médical, rien de satisfaisant puisque Madame Frotte souffre encore trop.

Alors, j'attends. Sans doute une inaptitude à venir. Sans savoir quelle carte va jouer l'employeur (reclassement?). Affaire en cours.

Posté par sentinelle à 21:59 - Des questions - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

mon avis

que veut la salariée, elle?
On a du mal à imaginer que l'employeur voudra la reclasser sur un autre poste. Pourquoi ne pas travailler sur un reclassement professionnel en dehors de l'entreprise avec les structures adéquates pendant la période d'arrêt, ce n'est pas interdit!
Elle est en MP ? il faudrait peut être lui conseiller car en cas de licenciement, elle double ses indemnités,ça ne va pas plaire à cet employeur mais il ne semble quand même pas trés sympa.
malheureusement des dossiers comme cela , on en voit beaucoup.

Posté par mdt, 15 novembre 2008 à 18:24

Exactement

J'essaie de lui faire comprendre qu'il va falloir aller voir ailleurs, mais elle trouve que ce n'est pas juste. Elle a raison, et je suis navrée de lui dire ça. J'essaie de lui faire imaginer le retour dans l'entreprise. Et en fait, maitenant, elle est terrorisée à l'idée d'y retourner.
Effectivement, c'est totalement injuste, mais c'est lui le chef d'entreprise. Même s'il la reclasse, contraint et forcé, ça sera dur.
Refaire un projet professionel à 50 ans sans qualification et la phobie scolaire, hmhm.
A suivre.

Posté par sentinelle, 16 novembre 2008 à 10:30

suite

oui c'est pas juste mais si elle veut la reconnaissance de son problème, il n'y a que les prudhommes! Vous pouvez lui dire que partir sur un reclassement qu'il faudra bien sûr travailler avec elle, c'est enlever de la toute puissance à son employeur, lui montrer que les gens peuvent faire autre chose, autre part.
Et par la suite, je mettrai la salariée qui lui succèdera en SMR: j'expliquerai pourquoi dans un courrier et je le mettrai sur la fiche d'entreprise.
Il faut essayer de faire reconnaître ce dossier en MP( argument supplémentaire pour la mise en SMR).
Ceci impliquera pour vous d'être en conflit avec cet employeur mais quitte à être dans ce type de rapport, au moins que cela débouche sur du concret.
Bon courage, on vit tous cette situation à partir du moment où on s'implique mais ça vaut le coup.

Posté par mdt, 16 novembre 2008 à 13:33

Je viens de découvrir votre blog. Je vais le lire avec attention car les sujets que vous traitez m'intéressent à titre privé et professionnel !
Bonne continuation !
PS / j'imagine que vous avez apprécié comme moi le livre de Marie Pezé sur la souffrance au travail...(peut-être en parlez-vous dans votre blog mais je n'ai pas eu le temps de tout lire !)

Posté par Gaëlle, 25 novembre 2008 à 18:15

Comment est-on arrivé là?
Du travail sans saveurs, des tâches repétitives à longueur de journée, pas le droit à la moindre initiative. Je pense que lorsque l'on accompli des gestes mécaniques sans plaisir, les TMS se produisent car notre cerveau n'est en adéquation avec notre travail.
Celui-çi refuse à sa façon,le mal-être général.

Posté par mimichris, 28 novembre 2008 à 16:02

mon avis

Je ne pense pas qu'il y ait seuleument la répétition des taches, le travail sans saveur. Le mineur ne faisait pas un travail particulièrement attractif, il avait des gestes répétitifs, pas d'initiative possible....et pas de TMS:il y a autre chose : perte du sens du travail... et peut être des choses qui dépassent le cadre du travail

Posté par mdt, 28 novembre 2008 à 20:42

news ?

le dossier de cette dame avance ?
je suis quand même attérée de voir que les employeurs ne Font pas preuve d'imagination quand au reclassement de leurs salariés sous prétexte de logique économique.Malgré de meilleures conditions de travail (!), il n'y a plus grand de chose d'humain dans le monde du travail; et ces salariés qui sont pris en otage entre une entreprise qui ne veut plus d'eux et la société qui ne veut pas les prendre en charge (voir certaines décisions des médecins conseils)et qui ne pourra pas non le faire trop longtemps. On a l'impression d'un rapport de force au centre du quel sont le salarié et le médecin du travail

Posté par mdt, 17 décembre 2008 à 20:41

La misère en 2009; on se croirait revenu à l'époque de l'esclavage, cela me met hors de moi de constater que encore une fois, la misère gagne et vous ne servez à rien à part discuter entre vous. Allez donc aidez madame Frotte à effectuer sa tâche avant qu'elle perde ses bras parceque sa tête est déjà loin. Enfin j'espère pour elle.
Spokbox, un esclave parmi les autres.

Posté par spokbox, 31 janvier 2009 à 02:50

Question de salariée

Bonjour,

Le medecin du travail peut il subir des pressions de l'employeur ?

Posté par ludivyne, 31 janvier 2009 à 17:57

réponse aux 2 derniers intervenants

je réponds aux 2 derniers messages.
Oui , un employeur peut essayer de faire pression sur un médecin du travail même si on est censé être indépendant dans notre activité et être aidé par nos médecins inspecteurs qui ne le font pas réellement (voir ce qui s'est passé pour le médecin d'IBM. Pour ma part cela m'est arrivé aussi quand je surveillais une entreprise qui appartenait à un grand groupe pharmaceutique).
Pour l'intervenant précédent, je lui dirais seulement qu'il a le même discours que certains employeurs,salariés, syndicats et syndiqués sur l'action du médecin du travail: les mêmes personnes qui souvent se battent pour leurs propres intérêts.
Dans une entreprise que je surveillais, j'ai demandé dans la même année une enquête stress suite à une réorganisation: j'ai même fait un rapport annuel très négatif relatant bien les problèmatiques de l'entreprise , une reflèxion sur les risques chimiques,les TMS, une reflèxion sur les reclassements, l'embauche d'un infirmier( qui a posé un gros problème). A aucun moment, ni les salariés, ni les syndicats n'ont utilisé mes demandes pour appuyer leurs revendications qui n'ont jamais dépassées le seuil de mon bureau.
Et quand j'ai appris à tous que leur employeur essayait de me faire porter une responsabilité sur un dossier et qu'il avait demandé à la direction du travail que je ne m'occupe plus de l'entreprise, aucun n'a bougé le petit doigt!
Le médecin du travail fait ce qu'il peut dans le cadre réglementaire dont il dispose, souvent seul contre l'employeur et les salariés eux même.

Posté par mdt, 01 février 2009 à 17:48

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