Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

27 octobre 2008

Les infiltrés - Suite

La suite de ma réflexion me pousse à m'inquiéter de la suspicion portée sur tous les stagiaires, intérimaires, et autres personnes ayant des contrats précaires qui pourraient "cafter" avec une caméra cachée de certaines situations. Bien que ces situations puissent être dénoncées, pour être améliorées, il me semble que continuer cette émission dans ces conditions pourrait compromettre la bonne intégration et l'accueil des nouveaux.

Introduire la suspicion dans des entreprises où il y a déjà beaucoup de souffrance pour la dénoncer en public, sous prétexte de "faire bouger" les choses, cela me parait inquiétant.

Penser que la personne qui a fait le reportage s'est permise de la diffuser sans consulter les personnes filmées même "anonymes" est totalement scandaleux. Parce que bien sûr, elles se sont reconnues, bien sûr, elles ont entendu les commentaires désagréables. Et c'est violent de le découvrir jeté dans l'arène, à la télé.

Juste une petite histoire qui m'a fait sourire, parole d'une salariée de 58 ans , 38 ans d'ancienneté dans l'entreprise: "Docteur, vous fatiguez pas, les gens bien, ici, y restent pas".

Posté par sentinelle à 10:26 - Des indignations - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


24 octobre 2008

Les infiltrés

J'ai regardé l'émission "Les infiltrés", cela me donne à réfléchir.

Je vois en consultation régulièrement du personnel de diverses maisons de retraite, qui décrit cruellement le manque de personnel, des locaux parfois inadaptés, le temps passé à faire des toilettes vite faites, les regrets de ne pas pouvoir faire plus, plus humain, plus de soin. La détresse des personnes agées se mèle à celle des soignants qui souhaitent rester des "soignants" qui soignent. Et pas des soignants qui calculent leur planning pour que tout rentre, pour que rien ne dépasse, pas des soignants obligés de fuir les familles qui, elles, ne peuvent pas banaliser la situation.

Et je suis sidérée de constater que je me suis, moi aussi, fait embarquer dans la banalisation de la situation. Pas assez de personnel de manière chronique nécessite des adaptations, pas de locaux suffisants, augmentation du maitien en dehors de l'hopital des personnes de plus en plus grabataires. L'inadéquation entre le service proposé et le service réel nécessite une adaptation: on s'habitue, on banalise.

Et pendant ce temps-là, les toilettes sont baclées, mais on s'habitue, les personnes sont laissées sur les toilettes, on s'habitue, les médicaments sont distribués de manière erronée, on s'habitue. Ce glissement donne éventuellement lieu à l'exclusion de ceux qui voient encore que cette situation est inadaptée. Ces salariés en souffrance, j'en vois en consultation: ceux qui ne s'habituent pas souffrent, et font souffrir les équipes, alors, on les met la nuit, on les met en dehors des équipes, on les convoque pour les faire taire.

Ce n'est pas le cas partout, mais quand je l'entends, je suis aussi invitée à comprendre que cette détresse n'a pas d'issue possible puisqu'"on n'a pas de budget". Et quand je suis allée voir un directeur, il m'a dit que "les pauvres gens de chez nous n'ont pas les moyens de payer plus pour améliorer le service ou les conditions de travail".

Alors, j'entends les choses tellement verrouillées que je finis, moi aussi, par croire que c'est "comme ça", tout a un coût. Cette impuissance fait souffrir, et je m'aperçois avec horreur que je fais partie des gens qui banalisent.

J'y retroune, il ya du boulot.

Posté par sentinelle à 10:03 - Des indignations - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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