25 mai 2008
Grande aventure
Mon activité a été bien remplie, je re-commence à être dans un rythme de croisière. Je suis depuis peu le médecin du travail d'une entreprise de 1000 personnes environ et cela m'occupe un tiers de mon emploi du temps. Cette entreprise travaille en 3*8, je vais donc faire connaissance avec elle. Disons qu'elle s'appelle Hibou. Elle fait partie d'un groupe mondial dirigé par des actionnaires. Depuis le début de cette grande aventure pour moi, je vis les événements d'une semaine à l'autre, entre consultations, visites d'entreprise, conversations individuelles avec les différents acteurs, internes et externes. Je comprends qu'un médecin ait pu écrire un "Journal d'un médecin du travail" bien avant moi. J'ai parfois aussi cette idée quand je sors de cette entreprise. Pour noter les événements, pour les analyser, les comprendre, prendre du recul. Par contre, il m'a été impossible jusqu'à aujourd'hui d'écrire ici des histoires au fil des jours, qui puissent être pertinentes, utiles et compréhensibles par tous...si elles me dépassent parfois...il me faut souvent quelques jours pour sortir de la pression qui règne pour arriver à en penser quelquechose, ce qui m'en dit long sur ce que vivent les salriés eux-même chez Hibou.
Vendredi, j'ai vu un salarié en consultation qui venait tous les jours à l'infirmerie pour se faire mettre des pommades sur son épaule qui le fait souffrir. Ce salairé a un poste qui consiste à apporter à la chaine le nécessaire pour la production, à l'aide de caisses empilées sur un charriot à roulettes. Avec des mouvemements répétés des épaules. Il a demandé depuis plusieurs semaines à ne pas faire ce travail (il a été en arrêt pour cette épaule en novembre...) et comme la personne qui doit faire ce travail est absente, son "superviseur" (le nouveau nom des contre-maitres) lui a demandé de faire le remplacement. Mais il recommence à avoir mal à l'épaule, et ne tient que grâce aux pommades quotidiennes de l'infirmerie. (En plus, il vient de perdre son père et sa femme est gravement malade.) Je l'ai donc mis inapte temporaire, j'ai appelé son médecin traitant. Il est donc en arrêt de travail. La veille, l'infirmier avait appelé quelqu'un de la DRH pour prévenir qu'il fallait absolument le changer de poste sinon, il risquait "d'être en maladie professionnelle"...mais sans effet.
Et à midi, le DRH de Hibou débarque poliment dans mon bureau pour comprendre comment ce salarié est devenu inapte dans la matinée. Il m'explique sa surprise puisque son objectif est de diminuer l'absentéisme et que manifestement, le mien n'est pas celui-là, je mets des gens en arrêt, un comble. Décidemment, il n'est pas aidé par son médecin du travail !!
J'ai répondu qu'il valait mieux un arrêt court aujourd'hui qu'un arrêt de plusieurs mois quand ce sera pire.J'ai expliqué que les soins à l'infirmerie, ce n'est pas une prise en charge médicale sérieuse: cela dépanne, mais ce n'est pas une solution contre l'absentéisme. Et enfin, j'ai répété que la lutte contre l'absentéisme, ce n'est pas empécher les gens malades de se mettre en arrêt !
J'ai répété que mon rôle n'est pas la "maintenance dtechnique des hommes" comme j'ai pu l'entendre, mais le conseil pour la prévention des risques, et donc la protection des salariés en danger. Sans espérer avoir su convaincre, j'ai vérifié ma capacité à tenir bon, courtoisement, mais fermement. Au cas où j'aurais eu des doutes.
Quand je vais chez Hibou, j'ai toujours une certaine anxiété. Est ce que je vais réussir à tenir bon ? Quand je vois ce qu'ils font de leurs cadres, de gentils salariés bien dressés, qui suivent bien les protocoles, je m'inquiète. Quand j'entends qu'ils ont résussi à faire 30% de bénefices au premier trimestre, et qu'il n'y a plus un sou pour améliorer les postes, même quand ils affichent leur principe de l'"amélioration continue", je m'inquiète. Quand le DRH lui-même préfère ne pas trop être au courant des changements d'affectation du personnel pour raison de santé, je m'inquiète. Quand les responsabilités du côté de la gestion des risques sont diluées, je m'inquiète. Et quand ils demandent que je vienne la nuit pour les visites, et que j'utilise leur système informatique pour valider tout et rien, avec une adresse interne et sans aucune trace papier (c'est ringard le papier ?), j'ai envie de partir en courant. Et pourtant, je dois m'accrocher au microscopique espoir de faire de la "santé au travail". Tenir bon pour les courageux qui tiennent en 3*8 chez Hibou. Tenir bon pour les cadres et les encadrants intermédiaires qui ne sont pas non plus en position facile, contrairement à ce que tout le monde imagine, enfermés de ce fait dans une sorte de "prison dorée".
Je remonte mes manches et je tente donc cette grande aventure...ça tombe bien, il ya un nouveau "Indiana Jones" qui sort" !
Commentaires
Mmmm
Je passe par là par curiosité..... et je constate que personne n'échappe à ce rouleau compresseur qu'on appelle communément "productivité".... pas même le médecin.... et on cherche tous au fond de nous le courage d'y retourner et de le nourrir.... par nécessité ou espoir ?
Grandement intéressant
Bonjour,
votre blog a été mis en avant par Canal blog c'est comme cela que je le découvre. Je suis journaliste d'un hebdo d'opinion et intervient notamment dans les rubriques sociales. Vous décrivez remarquablement le monde du travail ! Très humainement en pointant parfaitement aux responsabilités individuelles et collectives. Bravo ! Je reviens vous lire souvent,n c'est promis !
Bonne continuation
LMNORD
BRAVO !
Sourire, vous êtes passionnant(e?). Je regrette, vivement, que notre nouveau médecin du travail ne vous ressemble pas ; je suis de l'autre côté de la barrière, côté employeur, et j'ai bossé pendant des années avec une médecin du travail qui avait votre vision des choses, et avec laquelle, nous avons vraiment fait avancer les choses, et notamment, à force d'efforts, avons tout organisé pour remettre au boulot un jeune gars, accidenté de la route, pour qui son métier était sa vie... Et imaginez, un maçon avec un bras HS...
Il y a quelques mois, j'ai appelé le médecin du travail à l'aide pour tenter, ensemble, de sortir un mec de 45 ans de l'alcoolisme... La réponse fut "licenciez le ! ces gens là ne s'en sortent JAMAIS. Quand il boit sur un chantier, il est en situation de faute grave ! n'hésitez pas, vous avez un boulevard".
J'ai failli vomir, ou hurler, à cette réponse, et je me suis battue, j'ai argumenté, argumenté, argumenté, j'ai eu beaucoup mais vraiment beaucoup de mal à la faire intervenir. Dommage, vraiment dommage ! Ce n'est pas ainsi que je conçois le rôle d'un médecin du travail... mais peut être, me trompe-je...
conseils et avis
l'aventure que vous vivez je l'ai vécu à 2 reprises: médecin pour une mairie et pour une entreprise pharmaceutique.Dans les 2 cas, on a essayé de me faire jouer un rôle qui n'était pas le mien. En fait je crois que dans ce genre d'entreprise il ne faut pas hésiter à écrire, mettre le plus de monde possible en copie, rappeler à l'employeur le plus tôt possible sa responsabilité en ce qui concerne la prévention de la santé physique et psychique des salariés et demander une évaluation des facteurs psychosociaux ( il faut en faire un risque comme un autre ) qui permettra de parler des organisations de travail, du management, des conditions du travail.
Le plus inquiétant dans ces entreprises, ce sont les cadres supérieurs, ces BAC + 4 ou 5 qui n'arrivent plus à avoir un poil de sens moral, qui recrachent cette culture d'entreprise sans avoir une once de recul, qui ne visent qu'une chose: évoluer ou rester à tout prix.
Effectivement l'encadrement intermédiaire lui fait ce qu'il peut.
Et nous médecins du travail, on fait ce qu'on peut aussi.
Je vous souhaite bon courage et à votre disposition pour vous aider dans votre mission
réponse à rêve d'été
les médecins du travail sont plus nombreux à ressembler à celui du blog qu'à celui que vous décrivez mais je reconnais que certains confréres ont une conception de leur travail particuliére et qui entretient la mauvaise image de la médecine du travail et c'est dommage
Contente de vous lire de nouveau!
Je suis interpelée par la formule "maintenance technique des hommes". Je crois que beaucoup de gens ont cette idée-là (fausse) du médecin du travail, du côté des employeurs comme du côté des salariés, et aussi du côté de certains médecins autres que MDT...
Bon courage pour poursuivre envers et contre tout votre boulot dans ces nouvelles conditions!
=> mdt
Sourire, je le sais et d'ailleurs, j'indiquais avoir travaillé des années avec une médecin du travail à l'image de celui du blog et avoir fait, vraiment, du bon boulot dans un secteur difficile comme le nôtre... Je regrettais, simplement, que ce ne soit plus le cas et que le nouveau médecin à qui nous avons été affectés, ou réciproquement, et qui débute, ne cesse de me balancer, de haut, ses annnnnnnnnnnnées d'expérience de médecine générale...
C'est simplement ça, qui me désole... l'exception qui confirme la règle...
conseils
rêve d'été,
Quel que soit votre médecin du travail, si vous voulez travailler avec lui ou elle, je vous conseille de ne pas aller sur le plan médical (nous sommes trés chatouilleux sur ce sujet) mais plutôt de l'interpeler à vous aider à améliorer les conditions de travail des salariés: avec ce genre de question: que nous conseillez vous ? quel est votre avis? ça flatte et vous pourrez utiliser ses compétences, car il en a trés surement et cela replace le débat. Bonne chance. Dites si cela marche
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=72501&pid=9320609
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
