Mon activité a été bien remplie, je re-commence à être dans un rythme de croisière. Je suis depuis peu le médecin du travail d'une entreprise de 1000 personnes environ et cela m'occupe un tiers de mon emploi du temps. Cette entreprise travaille en 3*8, je vais donc faire connaissance avec elle. Disons qu'elle s'appelle Hibou. Elle fait partie d'un groupe mondial dirigé par des actionnaires. Depuis le début de cette grande aventure pour moi, je vis les événements d'une semaine à l'autre, entre consultations, visites d'entreprise, conversations individuelles avec les différents acteurs, internes et externes. Je comprends qu'un médecin ait pu écrire un "Journal d'un médecin du travail" bien avant moi. J'ai parfois aussi cette idée quand je sors de cette entreprise. Pour noter les événements, pour les analyser, les comprendre, prendre du recul. Par contre, il m'a été impossible jusqu'à aujourd'hui d'écrire ici des histoires au fil des jours, qui puissent être pertinentes, utiles et compréhensibles par tous...si elles me dépassent parfois...il me faut souvent quelques jours pour sortir de la pression qui règne pour arriver à en penser quelquechose, ce qui m'en dit long sur ce que vivent les salriés eux-même chez Hibou.

Vendredi, j'ai vu un salarié en consultation qui venait tous les jours à l'infirmerie pour se faire mettre des pommades sur son épaule qui le fait souffrir. Ce salairé a un poste qui consiste à apporter à la chaine le nécessaire pour la production, à l'aide de caisses empilées sur un charriot à roulettes. Avec des mouvemements répétés des épaules. Il a demandé depuis plusieurs semaines à ne pas faire ce travail (il a été en arrêt pour cette épaule en novembre...) et comme la personne qui doit faire ce travail est absente, son "superviseur" (le nouveau nom des contre-maitres) lui a demandé de faire le remplacement. Mais il recommence à avoir mal à l'épaule, et ne tient que grâce aux pommades quotidiennes de l'infirmerie. (En plus, il vient de perdre son père et sa femme est gravement malade.) Je l'ai donc mis inapte temporaire, j'ai appelé son médecin traitant. Il est donc en arrêt de travail. La veille, l'infirmier avait appelé quelqu'un de la DRH pour prévenir qu'il fallait absolument le changer de poste sinon, il risquait "d'être en maladie professionnelle"...mais sans effet.

Et à midi, le DRH de Hibou débarque poliment dans mon bureau pour comprendre comment ce salarié est devenu inapte dans la matinée. Il m'explique sa surprise puisque son objectif est de diminuer l'absentéisme et que manifestement, le mien n'est pas celui-là, je mets des gens en arrêt, un comble. Décidemment, il n'est pas aidé par son médecin du travail !!

J'ai répondu qu'il valait mieux un arrêt court aujourd'hui qu'un arrêt de plusieurs mois quand ce sera pire.J'ai expliqué que les soins à l'infirmerie, ce n'est pas une prise en charge médicale sérieuse: cela dépanne, mais ce n'est pas une solution contre l'absentéisme. Et enfin, j'ai répété que la lutte contre l'absentéisme, ce n'est pas empécher les gens malades de se mettre en arrêt !

J'ai répété que mon rôle n'est pas la "maintenance dtechnique des hommes" comme j'ai pu l'entendre, mais le conseil pour la prévention des risques, et donc la protection des salariés en danger. Sans espérer avoir su convaincre, j'ai vérifié ma capacité à tenir bon, courtoisement, mais fermement. Au cas où j'aurais eu des doutes.

Quand je vais chez Hibou, j'ai toujours une certaine anxiété. Est ce que je vais réussir à tenir bon ? Quand je vois ce qu'ils font de leurs cadres, de gentils salariés bien dressés, qui suivent bien les protocoles, je m'inquiète. Quand j'entends qu'ils ont résussi à faire 30% de bénefices au premier trimestre, et qu'il n'y a plus un sou pour améliorer les postes, même quand ils affichent leur principe de l'"amélioration continue", je m'inquiète. Quand le DRH lui-même préfère ne pas trop être au courant des changements d'affectation du personnel pour raison de santé, je m'inquiète. Quand les responsabilités du côté de la gestion des risques sont diluées, je m'inquiète. Et quand ils demandent que je vienne la nuit pour les visites, et que j'utilise leur système informatique pour valider tout et rien, avec une adresse interne et sans aucune trace papier (c'est ringard le papier ?), j'ai envie de partir en courant. Et pourtant, je dois m'accrocher au microscopique espoir de faire de la "santé au travail". Tenir bon pour les courageux qui tiennent en 3*8 chez Hibou. Tenir bon pour les cadres et les encadrants intermédiaires qui ne sont pas non plus en position facile, contrairement à ce que tout le monde imagine, enfermés de ce fait dans une sorte de "prison dorée".

Je remonte mes manches et je tente donc cette grande aventure...ça tombe bien, il ya un nouveau "Indiana Jones" qui sort" !