Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

03 mars 2008

Vendu

Un salarié de la semaine dernière m'a étonnée. Il a juste 20 ans, il vient de changer d'entreprise avec un de ses collègies qui l'a débauché pour l'emmener ailleurs. Dans le déménagement, il a négocié son salaire.
Il me l'explique en me disant "ouais, je me suis bien vendu "...VENDU ???

J'ai alors essayé de lui montrer mon étonnement, il a seulement cru que je ne comprenais pas l'expression...Je me suis alors expliquée: pour moi, dans le travail, on ne vend pas sa personne en entier, on ne "se" vend pas. On peut vendre sa force de travail, ses compétences, son originalité à faire ce travail pour lequel on signe un contrat. Un contrat, c'est à dire qu'on se met d'accord sur les conditions de réalisation d'un travail, on se met d'accord sur cet échange entre deux personnes: l'une qui demande un travail et l'autre qui le réalise dans certaines conditions. Et ce sont ces conditions qui peuvent faire l'objet de négociation. Et non pas le prix d'un personne. Donc, on ne "se vend" pas. Sinon ce serait de l'esclavage ! Vendu à vie à un employeur qui peut soumettre ses salariés-esclaves à n'importe quoi pourvu qu'il paie...NOOOON !
D'autant que l'image est encore pire quand on imagine que le salarié est licencié de l'entreprise...alors il devient quoi ? Sa personne a été achetée par un employeur, et si pour une raison quelconque il doit partir de l'entreprise, il devient...un déchet ? un affranchi ? un marginal ? un éjecté ? Les images qui me viennent dans ce contexte donnent une idée des dégats que cette expression peut faire, avec son air de rien, comme ça. On dit légèrement "je me suis bien vendu" et après...on peut souffrir d'être peut-être allés trop loin.

A ce moment là, le salarié a continuer d'affirmer que c'était bien ce qu'il avait voulu dire. L'argent fait le bonheur, alors, du moment que l'employeur paie, il ne faut pas trop rechigner sur le travail après. Pas moyen de le faire bouger sur le sujet. Juste pour mieux comprendre: le salarié a 20 ans, ce sont ses premières paies et il vit chez ses parents. Je suppose que cela donne un contexte de compréhension à cette anecdote, qui arrive pourtant à tellement de personnes !

Négocier son salaire, vouloir le salaire le plus élevé possible, c'est bien normal. Ce genre de discussion est délicate: quelle est la valeur de mon travail, de mes compétences, vais-je être à la hauteur de ce salaire ? qu'est ce que l'employeur va penser de ma demande ? qui est en position de force ? Alors, être fier de ses talents à négocier dans ce contexte, je le comprends. Le négocier à l'embauche, c'est sans doute le moment. Par contre, prendre garde à ne pas penser que l'on "se vend". Ce qui est en jeu dans le travail, ce n'est pas ce que l'on EST mais ce que l'on FAIT et ce pour quoi on est payé en échange.

Posté par sentinelle à 08:25 - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Bravo !

Et bien, bravo pour ce témoignage car il n'y a rien à ajouter. Je pense que ton analyse devrait être développée dans toutes ses écoles supérieures où on ne parle que de se vendre. C'est le leitmotiv de beaucoup de jeunes actuellement et ils risquent d'être fortement déçus.

Posté par Andante, 03 mars 2008 à 16:17

un salaire décent

C'est le point de vue des gens qui sont payés correctement. Moi qui suis infirmière, je peux dire qu'il faut vraiment savoir se vendre pour obtenir un salaire correct. Bien sur il faut le justifier par la suite, mais en général quand on ne fait pas l'affaire, le patron vous le fait savoir.

Posté par galad, 06 mars 2008 à 13:45

J'utilise aussi cette expression. Dans de nombreuses entreprises, on n'emploie pas des humains, on achète des "unités". Sisi, regardez les rapport annuels des managers, ils parlent de leur personnel en "unités", pas en personnes, employés, travailleurs ou autre. Et quand on fait de la consultance, on vend vraiment 80kg de développeur xyz, de spécialiste en schmilblick ou autre.

Regardez mon plombier, il est beau mon plombier, musclé comme pas un et avec sa salopette taille basse, il vous fera rougir madame... Allez, tâtez-moi ça... Et pour seulement 50€ de l'heure, il est à vous !

C'est lamentable mais en être conscient c'est déjà bien.

Posté par Eric D, 07 mars 2008 à 18:52

"vendu !"

Cette expression "je me suis bien vendu" est de plus en plus courante. Notamment chez les jeunes cadres et techniciens. Je partage votre opinion, elle a des sous-entendus inacceptables. Et elle soulève de multiples questions. Voici ce qu'elle évoque pour moi :
1 - Il y a bien un acte marchand dans l'établissement du salaire mais il porte sur la valeur reconnue à une force de travail. Marx écrivait que ce qui est payé, c'est le moyen de reconstituer cette force de travail.
2 - Le contenu du travail a fortement évolué ces trois dernières décennies; l'implication intellectuelle, psychologique voire affective est plus importante que l'engagement physique. On ne peut être compris en disant que c'est une "force de travail" qui est échangé contre un salaire.
3 - Les modes d'évaluation individualisé conduisent à penser que les capacités d'un salarié sont mesurées; dans le domaine des Ressources humaines, on parle de "pesée". De là à croire qu'il faut négocier l'investissement personnel au prix du kilogramme comme une vulgaire marchandise, il n'y a pas loin.
4 - Enfin, souvenons-nous que l'apostrophe "Vendu !" est une insulte grave; devons-nous nous considérer comme des "vendus" parce que nous sommes des salariés ?

Je signale par ailleurs une série de conférences données par le philosophe Yves Schwartz dans le module d'ergologie du Master "Développement des compétences et intervention dans les organisations" du CNAM de Paris les vendredis suivants de 9h30 à 12h30 : 21 mars 2008, 28 mars 2008, 16 mai 2008, 30 mai 2008 - CNAM Chaire de formation des adultes 292 rue Saint Martin - 75003 Paris Secrétariat : 01 40 27 25 52

Posté par Gilles Boitte, 11 mars 2008 à 11:08

Comme c'est si bien dit, c'est une expression. Je suis d'accord à propos des sous-entendu, mais ça reste une expression, donc pas forcément à prendre au pied de la lettre.

Posté par Docteur Peuplu, 15 mars 2008 à 20:11

Et si l'on passait aux choses sérieuses,

il est temps d'arrêter de jouer à la marchande...

Posté par Angoulevent, 31 mars 2008 à 09:43

Je découvre votre blog... c'est passionnant. Je le mets immédiatement dans ma favoris. Je suis une "malmenée", une "accidentée", et maintenant une "handicapée" du travail (c'est une longue histoire...) et aujourd'hui à 50 ans je suis au chômage sans espoir de retrouver un job, pour de nombreuses raisons.
L'expression, objet de la présente note, est très utilisée et parfaitement juste. Nous ne sommes que du bétail, des numéros, des pions... pas étonnant que cette expression soit désormais très courante. Je pense qu'elle est née en même temps que le nouveau titre, abominable, de "Directeur des Ressources HUmaines". Ressources Humaines... ça veut bien dire ce que ça veut dire non ?
J'aurais des millions de choses à vous raconter... et j'aurais bien aimé trouvé un médecin du travail tel que vous lorsque j'ai eu mes problèmes.

Posté par Chonchon, 05 avril 2008 à 10:59

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