L'histoire de Monsieur Paradis commence quand je l'ai vu pour la première fois en consultation en novembre 2007. Il a une activité dans une multinationale qui demande parfois de faire du travail dans d'autres villes, selon les marchés emportés par l'entreprise en sous-traitance de grands groupes. Monsieur Paradis a 45 ans, il a deux enfants déjà grands et il a fait un infarctus à l'age de 30 ans pour lequel il a encore un suivi cardio et des médicaments. Son état est stable avec un aptitude à son poste qui a été aménagé sans port de charges, sans "déplacements" précisé par mes prédécesseurs: "hors département" ou bien "100 km", selon les années, et les rédacteurs de la fiche d'aptitude.

Pas de chance pour lui, le jour où je le rencontre, je ne comprends pas cette restriction surtout 15 ans après l'événement cardiologique, et je ne vois pas d'autre problème de santé en rapport avec cette précision, alors je ne l'ai pas précisé sur la fiche malgré sa demande. Voulant le rassurer à tout prix, puisque je sentais bien la pression qu'il mettait pour ne pas aller en "déplacement", je lui ai dit "si vous n'êtes pas allé en déplacement depuis tout ce temps, l'entreprise s'est organisée avec ça, s'ils le font, appelez-moi". Il est donc sorti dubitatif de mon bureau et sans doute inquiet et furieux.

Il ya deux semaines, il m'appelle pour me dire qu'on l'envoie à une heure et demie de chez lui, que cela ne lui convient pas, qu'il a déjà eu un divorce avec les déplacements et qu'il ne veut pas y aller. Je lui explique que je ne vois pas de danger immédiat pour sa santé, que je comprends son stress avec le temps sans déplacements pour se remettre à en faire, et je lui assure que je vais appeler l'employeur pour comprendre.
J'appelle l'employeur, qui affirme qu'il a besoin de ses compétences pendant 3 semaines sur ce site et qu'il est plus juste pour tout le monde qu'il n'y ait pas de favoritisme dans l'entreprise. J'ai eu beau insister sur le fait que ce n'est pas forcément du favoritisme de ne pas envoyer en priorité des salariés plus âgés sur des sites éloignés quand ils l'ont fait des annés, puisque certaines entreprises ont pour règle tacite de ne plus envoyer loin de chez eux les salariés les plus anciens. Et je lui dis que le salarié pourrait bien se mettre en arrêt pour ne pas aller sur ce chantier...mais l'employeur tient bon, et ne change pas d'avis. J'avertis le salarié, et nous convenons de nous rappeler une semaine après.

La semaine dernière, téléphone de Monsieur Paradis: tout s'est bien passé pour lui cette semaine puisqu'il n'a pas été sur le site, il est en arrêt. Pour gastro. Mouais. Il veut que je faxe à l'entreprise sa contre-indication aux déplacements. Négocie, argumente, grogne, menace. Sans élément médical nouveau, ce que je lui dit. Il finit par me dire que son épreuve d'effort en cardio n'était pas bonne la denière fois (il m'avait dit le contraire en consultation...hmmm hmmm) et je lui explique donc qu'alors je pourrais bien revoir son aptitude tout court, ce qui entrainerait peut-être son licenciement...il se rétracte mais continue en insistant sur les déplacements. Là, c'est moi qui tiens bon, il peut quand même essayer ou bien me dire vraiment ce qui l'empèche  médicalement d'y aller. Surtout que le site en question ne se trouve pas loin d'un CHU au cas où, et pas en rase campagne, tout seul. ("vous allez voir, je vais vraiment faire quelquechose" et sous entendu, "ce sera votre faute"!

J'ai fini par lui dire que les salariés peuvent contester des aptitudes médicales à l'inspection du travail...et lui donner même le numéro. Tiens, essaie !

Non mais.

J'accepte d'avoir tort, je suis généralement plutôt favorable aux demandes des salariés mais je ne suis pas d'accord pour écrire n'importe quoi. Ni pour les employeurs (au cas où ils tenteraient !) ni pour les salariés. Tenir bon sur des positions quand on n'a pas d'éléments nouveau permettant de ré-évaluer la situation, c'est aussi rester crédible, c'est aussi ne pas se faire entraîner dans le champ de la négociation entre le salarié et le patron. Chacun sa place, là, si Monsieur Paradis veut renégocier son contrat de travail, qu'est ce que je fais là ??? Clairement, je me positionne comme hors jeu pour des questions qui ne concernent pas la santé de mon point de vue. Sauf élément contraire nouveau.

A suivre: va-t-il continuer son arrêt ? va-t-il contester mon avis ? va-t-il aller en déplacement ?