11 janvier 2008
Hercule
J'ai eu une consultation cette semaine qui m'a touchée.
C'est un homme arrivé en visite de reprise. Un homme costaud, la cinquantaire, que j'appelerai pour cette raison "Hercule". Il a eu un accident de travail, en démontant un chantier, il tenait un objet lourd de 80 kg en équilibre sur le bord d'un toit et en voulant le descendre, l'objet est tombé brutalement sur le sol. Par transmission du choc, il a eu une atroce douleur du dos, l'obligeant à s'arrêter plusieurs jours. Je n'ai pas tous les éléments pour comprendre l'accident mais j'ai compris que le salarié était seul pour descendre du toit l'objet de 80kg en le faisant glisser ???
Son médecin pense maintenant qu'il peut reprendre le travail. Je le rencontre donc lors de sa visite de reprise, il a posé des jours de congés. Après lui avoir fait raconter l'épisode, la consultation change de registre...
Impossible de me souvenir, même juste après, quelle question a pu faire basculer la consultation. Mais alors impossible. Encore ma façon de questionner plus en détail...Il était en train de m'expliquer que le patron l'avait traité de "tire-au-flanc", alors qu'il n'a jamais eu d'arrêt auparavant. Les choses datent du décès de son père et de celui de son frère à un an d'intervalle (ces dernières années). Le salarié essaie d'évoquer ce qui s'est passé et...fond en larmes.
Imaginez: Hercule qui pleure dans mon bureau, l'homme de 50 ans, "gars" du batiment, costaud, qui vient reprendre son travail et qui fond en larmes...j'ai été désarmée quelques minutes...j'ai laissé un peu de silence, un peu de place aux émotions.
En fait, il raconte que le patron lui avait d'abord dit qu'il prenait bien les jours dont il avait besoin, et de la même manière pour son frère, mais finalement, un conflit est né de ces épisodes là. Alors que c'est sans doute des circonstances dans lesquelles on est tous fragilisés ! J'ai fini par joindre son médecin traitant avec son accord, il a une prise en charge médicale correcte de sa dépression qui trainait finalement depuis tout ce temps. Et qui pouvait rendre dangereux le travail en hauteur puisqu'il m'a avoué qu'il avait pensé à la chute accidentelle du toit ! J'ai aussi contacté l'employeur pour annoncer l'inaptitude temporaire: il m'a dit "mouais, c'est encore pour son dos, c'est ça"... j'ai évoqué le secret professionnel, mais j'ai bien senti le ton... et à chaque fois ce ton me déplait. La suspicion ne permet jamais aux salariés de se donner à fond: soit le salarié est effectivement un "tire-au-flanc" (mais c'est rarissime) et c'est pas comme ça qu'on va le motiver, soit ce n'en est pas un et alors le résultat est dés-as-treux !
Dans cette consultation, j'ai été surprise du renversement du ton de la consultation qui aurait pu être tout à fait banale: un banal accident, une lombalgie banale, une reprise... et parce que j'ai posé une question, les chose ne se sont pas déroulées comme "prévu" ! Par ailleurs, dans cette histoire, je me suis dit qu'il est aussi question de son identité masculine: le décès du père et du frère, le conflit avec le patron, le métier dans le batiment, le fait d'être malade quand on est un homme, et encore plus le droit - ou non - de souffrir (physiquement ou moralement...)...
Je le reverrai à sa reprise "pour de bon" cette fois-ci je l'espère.
Commentaires
Très touchante cette note.
J'imagine très bien le personnage en plus. Quelqu'un qui se donne à fond, doit probablement culpabiliser de ne pouvoir tenir son poste, culpabiliser de ne pas être bien et qui retient ce trop plein d'émotion jusqu'au jour où... il est enfin entendu, compris et considéré, sa douleur légitimée.
demoralisant
l histoire me touche car mon conjoint a le meme genre de patron
il faut pas oublier que les salarié ont une vie a coté tout comme "hercule" on est pas des machines
mais ce qui me choque le plus c est vu la dangereusité du travail avait il le droit d etre seul sans collegue pour lui porter assisstance en cas de reelle chute d"hercule"
Hercule...
Imaginez Hercule, le costaud, diminué à la maison sous le regard de sa famille, ses enfants. Réduit physiquement mais surtout psychologiquement. Là aussi c'est une souffrance. Un mal de dos, ça ne se voit pas, ni une tendinite, de là à y glisser la suspicion de tirer au flanc...
La fatigue nerveuse, le stress, les vexations, les brimades sont autant de choses qu'il est interdit de ramener à la maison, de montrer aux copains sans risquer de perdre sa virilité apparente. Ca aussi ça fait mal.
A trop vouloir jouer les durs, la chute coûte plus cher. L'homme n'apprend pas à gérer ses faiblesses, ni celles des autres. La compétition permanente déforme les esprits. Qu'en pensez-vous ? Merci.
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