04 décembre 2007
Treize Sept
Dans une soirée dans ma vie privée, je discutais de médecine du travail avec des amis. C'est généralement l'occasion pour un certain nombre d'amis de déverser ce qu'ils pensent de la médecine du travail (ben oui, même les amis...). "Bah, pour moi, ça sert à rien", "bah mon médecin du travail, elle est comme ci" ou "comme ça"..quand ce n'est pas l'un d'eux qui m'a dit "Tu sais, un jour, mon médecin du travail, elle m'a mis la main aux fesses..." (mon oeil, je la connais, t'es un blagueur). Et parmi ces remarques, un jour, quelqu'un m'avoue: "ben tu sais, mon médecin du travail, nous, on l'appelle Madame Treize Sept. Elle nous prend la tension et tout le monde a toujours Treize Sept !".
Ah c'est malin, parce que je pense à ça quand je prends la tension, maintenant: pourvu qu'ils ne fassent pas tous Treize Sept, et pourvu que ce ne soit pas la même que l'an dernier !! En fait, c'est quand même un tension normale et courante, quand ce n'est pas Douze Sept, ou Onze Six ! Donc la probabilité pour trouver Treize Sept est quand même importante !
Non seulement la tension est variable d'un individu à un autre mais d'une heure à une autre, mais il ya aussi des petites variabilités d'un médecin à l'autre, puisque la mesure a un fiabilité assez médiocre en manuel, du côté de la précision à 10 mmHG près (c'est à dire Douze ou Treize...). Avec un appareil éléctronique la fiabilité des chiffres est plus importante, mais le geste n'est plus le même, il n'y a plus le charme du savoir-faire médical: le médecin appuie sur un bouton, ça gonfle tout seul en faisant un petit grognement, et hop, ça s'affiche: 138-75, tout de suite, c'est quand même différent de Treize sept. Indiscutable. Précis, presque trop. Et presque plus besoin d'un médecin pour ça !
Au moment où je prends la tension, manuellement, il se passe autre chose que la prise de tension. En fait, il y a le temps de l'examen, je commence par cela, c'est donc le début de ce moment où le médecin touche la personne. L'outil donne à ce premier contact un aspect technique: il signifie donc qu'on est bien dans le médical. C'est aussi un geste un peu mystérieux: qu'est ce que le médecin peut bien entendre au bras ? A la poitrine, encore, on entend le coeur, tout le monde le sait. Mais au bras? Et en plus, après gonflage, dégonflage, c'est un peu magique, il annonce un double chiffre. Treize Sept.
A ce moment de la tension, la conversation est assez souvent autour de ce chiffre: soit "D'habitude j'ai Douze Sept", ou bien "Et alors, c'est bien Treize Sept ?", ou encore, mon médecin me l'a prise il n'y a pas longtemps, j'avais treize sept", et on compare, on négocie, on discute, on explique. Cela tourne autour du mystère de ce chiffre. A quoi sert-il ? Suis-je malade si je n'ai pas la même tension de la dernière fois? Suis en bonne santé ? Est ce qu'elle (moi) va s'apercevoir que je ne vais pas du tout bien ?
Ne pas prendre la tension du tout ou bien la prendre avec un appareil électronique ne donnerait sans doute pas la même chose. Je continue de prendre la tension, même si je sais qu'après avoir attendu dans la salle d'attente de celui qui "fixe l'aptitude" ou quand on sait que le travail est terrible ce jour-là, ou quand on vient de se "friter" avec son voisin de bureau, la tension peut-être élevée. Je continue de prendre la tension et de dire le chiffre.
Et priant pour que je ne devienne pas Madame Treize Sept...parce que j'aurais vraiment trop peur de penser que ce geste plutôt rituel ne devienne que machinal.
Commentaires
De nombreux patients me disent toujours un peu effrayés que le matin même, leur tension était différente.
Je leur fais toujours la même réponse (celle d'un vieux prof de cardio): quand la tension ne bouge pas, c'est que l'on est mort!
Merci pour ce blog que je trouve très attachant!
Ah ! Le rituel de la tension ! Des fois, je me surprends à la prendre alors que la personne vient pour une angine ou un rhume.
Je distingue nettement, la "prise de la tension", rituel obligatoire et peu médical et la "mesure de la pression artérielle" qui nécessite précision et application et a des conséquences médicales (traitement).
autre tension qui bouge
A force d'arpenter les entreprises, j'ai fini par mettre un nom à un syndrome qui gangrène des grandes entreprises et administrations : la culture de la performance et de l'excellence par le stress... Je veux parler du syndrome d'Al capone !
Je tiens aussi dans ce commentaire à rendre hommage à cette profession de médecine du travail. J'ai la chance de côtoyer régulièrement certains de vos collègues. Pas facile comme métier...entre le marteau et l'enclume avec des responsabilités de plus en plus grandes et contraignantes.
PS : je viens de m'apercevoir que j'étais référencé sur le site. Merci beaucoup et c'est avec plaisir que je ferais de même.
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