Dans mes consultations, je pose un certain nombre de questions sur le travail : le poste du salarié, l'entreprise, l'activité actuelle, selon le métier du salarié. Après cela, je lui pose des questions sur son état de santé, et s'il apparait des pathologies, je tente de savoir si ces pathologies ont un lien avec l'activité de travail. depuis que je suis en activité, je procède comme cela dans la partie de ma consultation qui se passe avant l'examen.

Je finis par poser des questions sur la consommation de tabac, et la prise de médicaments éventuelle sans commencer par ce genre de questions parce que cela me parait annexe. D'ailleurs, c'est le moment que je choisis aussi pour jeter un oeil furtif à la date des derniers vaccins pour pouvoir signaler le moment de faire un rappel si le salarié n'y pense pas, 10 ans c'est à la fois long et court...

En fait, la question du tabac, et éventuellement du sport et des médicaments n'a rien de policier. Ce n'est même pas dans un but de prévention acharnée pour dire : "...hmmm c'est MAL de fumer, vous devriez arrêter", ou encore, "humhum, vous devriez faire du sport" surtout si c'est un maçon, cela deviendrait comique sinon incorrect (puisque cela voudrait dire que son activité physique quotidienne professionnelle, ce n'est pas du sport!).

En fait, la question du tabac dans mes consultations rejoint encore ma manière d'interroger sur le travail. En fait, cela rejoint la question des addictions dans le travail, puisque les addictions, ce sont les moyens (chimiques la plupart du temps) de tenir le coup dans la souffrance avec ce qu'on a sous la main, et dont on sait que cela soulage les tensions. Alors, si dans une même entreprise, plusieurs salariés, me disent avoir recommencé à fumer ou à boire, ou bien qu'ils prennent tous depuis peu des médicaments pour dormir, je vais ré-interroger sur le travail, il est possible que quelquechose ait pu m'échapper avant dans la consultation, ou dans mon temps en milieu de travail. Cela me sert donc d'indicateur de mal-être au travail éventuel, parce que si, individuellement, ce n'est pas forcément lié au travail, quand il s'agit d'un élément collectif, cela commence à devenir suspect. Un indicateur n'est d'ailleurs pas obligatoirement univoque, c'est juste un outil !

Seulement voilà, les salariés que je rencontre en consultation actuellement, ne sont pas encore tous habitués à ma manière de les recevoir, et dès qu'il s'agit de la question "Est ce que vous fumez ?", leur routine leur fait répondre tout le tiroir d'une traite, comme si j'étais rentrée enfin dans la routine qu'ils attendent depuis le début de la visite et dans laquelle je n'étais pas. Comme sur des rails, j'entends selon les cas "oui, je fume, je sais c'est MAL, je devrais arrêter" ou bien "oui, je fume mais je ne bois pas", "Oh je sais je devrais faire du sport", et cela m'amuse encore à chaque fois de voir qu'ils connaissent la ritournelle par coeur. Je suis remise dans la case "médecine préventive" et donc "discours politiquement correct".

Mon point de vue est alors élucidé lors de la consultation, je leur explique ce qui est plus haut, et j'insiste sur le fait que je ne crois pas que les gens qui disent aux fumeurs "tu devrais arreter" les font arreter mais plutôt rompent le dialogue puisqu'il y a jugement. Simplement, cela fait une personne de plus devant qui on fait plus attention de ne pas fumer. Mais ce n'est pas pour arrêter. Moi, je préfère leur dire que c'est leur santé, leur corps, leur choix, leur responsablité, et que je les respecte pour tout cela. Ils savent bien que le tabac n'est pas bon pour la santé, alors je ne vais pas m'acharner, d'autre chose à dire sur la prévention en entreprise, plus de respect pour ceux qui fument pour tenir sur des champs difficiles pour eux que j'ignore parfois.

Le tabac est un problème qui dépasse le "c'est Bien ou c'est mal", mais je m'amuse encore de ces ritournelles en consultations où les salariés se servent tous seuls ce que je suis sensée dire...et que je dis pas. Je me régale à les surprendre et engager avec eux une relation médicale de confiance.

Addictions et travail, un sujet beaucoup plus sérieux que la routine.