Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

26 septembre 2006

Game over ...! (pas pour moi)

Le temps joue dans les histoires des médecins du travail, c'est pour cela que tous les autres médecins me conseillent de ne pas précicpiter les choses. L'image de la médecine du travail tient aussi peut-être au fait que le temps permet de dénouer les choses, de les comprendre, mais aussi aux acteurs de jouer leur partie sans avoir quelqu'un qui leur souffle quoi jouer (rien de pire aux echecs quelqu'un qui passe son temps à dire "tu devrais jouer ceci ou cela", non?). En fait, c'est une stratégie de sagesse, et de respect. De l'aide oui, des conseils, pourquoi pas, mais surtout, la bonne distance (ni trop près, ni trop loin)...(facile à dire...)

Tout ça pour raconter la suite de l'histoire du 6 septembre, avec la femme salariée, et son patron un peu aggressif et pourtant...En fait, Game over, le patron m'a appelé victorieux (et sans doute soulagé) pour me dire que sa salariée dont je ne savais plus quoi penser avait démissionné. Démissioné ? Ben, alors, elle ne va pas avoir de quoi avoir les avantages qu'on disait qu'elle voulait (chomage, prime de création,...). Elle a démissioné, me dit son chef, parce qu'il luia dit que je suis venue voir le travail et que je dois la revoir en visite de reprise, et hop, elle aurait eu peur, elle aurait démissionné. Je n'ai en tout cas pas eu de nouvelles d'elle.

J'ai encore l'étrange sensation de n'avoir rien pu comprendre, je n'ai pas une confiance absolue dans le récit de l'entretien de la reprise de travail de la salariée par son patron (sur le contenu, puisqu'il ne voulait plus d'elle), mais j'ai quand même une certaine amertume de ne pas en avoir su d'avantages. Peut-être a-t-elle préféré sauver l'honneur ?...bof...sa santé ? sans doute...en tout cas pas vraiment ses finances, sauf si elle avait un autre plan ailleurs...?

Je retiens cette histoire quand même à l'actif du patron, dont je reste le médecin du travail. Cela reste comme trace, je vais sans doute en écrire un peu dans le dossier de l'entreprise. Je pourrai sans doute faire des liens si cela se reproduit avec une autre femme, ou bien avec un autre salarié.

Finalement comprendre dans l'immédiat n'est pas si important, laisser le temps aux acteurs de jouer, me parait une vraie leçon, la deuxième, c'est de voir plus loin, l'histoire de l'entreprise, maintenant émaillée d'une histoire, peut-être unique, peut-être pas...patience!

Posté par sentinelle à 21:47 - Des questions - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 septembre 2006

Belle rencontre !

Je suis allée rencontrer un chef d'entreprise la semaine dernière, après avoir vu en consultation l'ensemble de ses salariés. Pas une douleur articulaire parmi eux (ils sont environ 80), pas même une petit lombalgie, alors que je pose la question de manière précise à chacun. Ils ont tous un vécu positif de l'entreprise, sont contents, épanouis, calme, ne prennent pas de médicaments-indicateurs (anti-HTA, anti-D', somnifère, ou autre). Bref, bilan vraiment étonnant pour une entreprise du...batiment qui a 20 ans !

Le chef d'entreprise me reçoit, je me suis présentée, je lui ai parlé de la santé de ses salariés, en lui signalant que je suis donc agréablement surprise de mon constat: des salariés heureux au travail, contents de participer à sa bonne marche, et sans problème de santé (alors que les âges sont variés).

Alors, il m'explique: il est particulièrement soucieux de la santé de ses salariés, même en ce qui concerne les trajets. Il les forme, leur fournit le matériel nécessaire et l'entretient, pose des délais de réalisation des chantiers suffisants, réunit régulièrement les équipes pour des informations ascendantes et descendantes, écoute les demandes avec intérêt, et les satisfait s'il le peut. Il a mis à dispositions des locaux propres et en bon état que les salariés laissent dans cet état.

Le respect qui règne dans cette entreprise permet la construction de la santé des salariés dans l'entreprise. Une seule particularité qui peut expliquer en partie cette ambiance: c'est une SCOP: une partie des salariés sont "sociétaires" et participent aux décision de l'entreprise. Donc, ils sont respecteux du matériel, des heures, des chantiers, ...Et du patron puisque finalement, c'est...eux en partie.

En tout cas, ça existe: on peut être maçon et ne souffrir de nulle part, on peut diriger une entreprise de 80 salariés et croire que la confiance permet aussi de réussir. Reste encore quelques progrès de prévention à faire, mais ils sont plutôt friands ! Et moi, je suis partante, je sens que je vais faire des projets intéressants, mais quel défi !

J'ai mis un peu de temps à me remettre de cette visite d'entreprise, mais cela met du beaume au coeur, on n'est pas seulement les derniers utopistes à croire que c'est possible !

Posté par sentinelle à 21:20 - Des rencontres - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 septembre 2006

Je ne suis PAS une marionnette !

Je ne suis PAS une marionnette...c'est ce que je me suis dit en sortant d'un rendez vous avec un employeur. J'ai du mal penser ce que je pourrais en penser si j'avais un peu de recul. Je pense ne pas avoir toutes les cartes en main pour comprendre autre chose que j'ai l'impression d'être prise pour une marionnette.

C'était il ya un mois environ, j'avais vu en visite périodique une femme salariée d'une entreprise qui nettoie les endroits où l'on fait bruler du bois ou du gaz...oui, une femme.  Elle avait déjà fait des CDD dans cette entreprise mais en équipe avec un co-équipier. Au moment de l'embauche en CDI, elle avait été mise en garde par le chef d'entreprise sur la pénibilité du travail, et à ce moment là, il l'avait avertie qu'il l'enverrait travailler seule. Il lui a effectivement donné le travail normal d'un salarié, mais, elle, me raconte que depuis qu'elle est embauchée, elle a été seule alors que d'autres travaillait en équipe, et qu'elle a maintenant mal au poignet depuis ce moment-là. Elle se plaint de ne pas avoir de temps de pauses, et encore moins le temps de déjeuner. Elle dit qu'elle travaille dur, et que le chef aussi, que c'est quand même plutôt un patron qui lui a rendu le service de l'embaucher en CDI alors qu'elle voulait signer un crédit pour un logement. J'ai fait une déclaration de maladie professionnelle, en rapport avec des gestes répétés, pour sa tendinite, et je lui fait un fiche avec la mention de restriction du port de charge à 5 kg, dont elle se plaignait le plus. Elle m'a confié qu'elle voulait monter sa propre entreprise mais pour l'instant n'a pas encore les fonds pour cela. J'en ai juste pensé que pour ce poste, elle disait ne pas pouvoir tenir longtemps, et elle faisait de manière "raisonnable" des projets d'avenir.

Deux semaines après, j'ai un coup de fil du chef d'entreprise me demandant de la recevoir en visite, il trouve qu'elle travaille lentement, qu'elle ne se plaint de douleur que quand on lui demande, qu'il est inquiet quand à son maintient au poste. Après un appel de la salrié, et un autre appel du patron dans la même journée, pour me dire qu'elle était en arrêt de travail et je ne sais plus quoi d'autre - j'en ai pensé que ça commencçait à se dégrader dans l'entreprise entre eux-deux, sans comprendre pourquoi - je donne donc rendez vous à la salariée quelques jours plus tard pour qu'elle me raconte. Elle me dit le pire sur l'employeur, et que là, non seulement elle n'est pas allée à l'inspection comme je lui avait dit pour ce qui est d'éventuelles entorses au code du travail (je ne suis pas inpecteur, ni même juriste), mais de toute façon, elle a mal partout, elle n'a pas le moral, ne sais pas si elle va tenir, mais sa présentation de femme toute pimpante m'interroge quand même. Je lui explique que tant qu'elle est en arrêt je ne peux pas me prononcer sur l'aptitude, et que j'attends de l'employeur qu'il me montre le poste de travail. Je l'appelle, il me dit qu'il lui a proposé un poste de "commerciale" en porte à porte (à l'ancienne, ben voyons) parce qu'il pense qu'avec elle, ça pourrait marcher. Je lui explique qu'avant de lui proposer un nouveau poste, il pourrait éventuellement alléger son poste. Là, il explose de colère et nous arrivons à un consensus en convenant d'un rendez vous après le week-end pour voir le poste et se parler.

J'ai été accueillie par quelqu'un d'extrèmement défensif, qui m'expose qu'il a fait le matin même la quantité de travail qu'elle arrive à faire dans la journée, que ses collègues à elle ne veulent plus travailler avec elle, parce qu'elle les ralentit, elle "papote" chez le client, et en plus, il me raconte qu'elle crie partout qu'elle veut que je la mette inapte et que, comme ça, elle sera au chomage pour toucher la prime de création d'entreprise. Alors, il me dit qu'il ne veut plus la voir parce qu'elle a berné tout le monde, qu'elle ne travaille pas assez, et que ça l'arrange que je la mette inapte.

J'ai effectivement vu le poste de travail, et je n'en ai pas pensé que la pénibilité soit effrayante. Les gestes répétitifs, sont d'environ 6à 12 pour une demi heure, intercalés dans la mise en place du matériel, le rangement et la facturation au client. Le temps de faire le travail sans trainer d'accord, mais bon, faisable pour ce que j'ai vu. Une fois dehors, le chef, toujours hors de lui, continue sa plainte qu'elle est vraiment un traitre, qu'elle s'est fait embauchée pour avoir un crédit et qu'elle a maintenant droit au chomage si "on joue son jeu". Il trouve cela abjecte, et ne veut plus la voir, il attend qu'elle démissionne et n'aménagera pas plus son poste qu'il ne l'a déjà fait depuis qu'elle est là. Il dit qu'il a déjà plein d'appels pour la remplacer.

Je ne suis pas une marionnette: pourquoi je mettrai inapte quelqu'un qui ne l'est pas ? pourquoi je devrais céder à l'application du code du travail article 230-2 disant que l'employeur est responsable de la santé de ses salariés ? Après tout, s'il pensait qu'une femme ne pouvait pas faire ce travail, pourquoi l'a-t-il embauchée ? Alors, il est respônsable de son embauche quelque soit les mesures d'adaptation qu'il soit obligé de faire ? En même temps, comment supporter dans cette entreprise que cette femme fasse la moitié du travail sans faire des mesures injustes qui cassent le collectif ? Et puis, personnellement, je ne sais pas quoi penser de ce que le chef m'a rapporté de sa demande d'inaptitude ? Pourquoi ne me l'a-t-elle pas demandé ? pourquoi a-t-elle choisi le médecin du travail pour se faire virer ?

J'ai beau penser que je dois améliorer les conditions de travail, je n'ai pas l'impression que ce chef soit vraiment de si mauvaise composition que cela, mais sa façon défensive, presque aggressive et injuste de parler de sa salariée m'indispose.

Bref, je suis tiraillée, je comprends pourquoi des médecins du travail ont des difficultés à se positionner, notre subjectivité est atteinte, on essaie de prendre du recul, mais pour l'instant, ce que je finis par me dire, c'est que je n'ai pas toute les cartes en mains. Pourtant, les choses de loin me paraissent simples: elle, ne veut plus être là et lui ne veut plus d'elle, pourquoi faut-il que j'y sois mélée ?

Je joue donc pour cette partie une carte MEDICALE: je vais demander un avis spécialisé pour savoir si elle a oui ou non une tendinite. Peut-être d'ailleurs que la carte du temps fera l'affaire de cette histoire pas claire. N'empèche que cela ébranle chez moi le mythe du salarié à protéger... Reste à reprendre ma position de conseiller en SANTE.

Heureusement que j'ai des collègues avec qui je peux demander de m'aider à comprendre...les bienfaits du collectif !

Posté par sentinelle à 21:53 - Des indignations - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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