Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

31 mars 2006

Fragilités ?

Je viens de remplacer une de mes collègues - toujours dans le cadre de la démarche compétence de mon service - qui m'a confié les salariés de 'lune de ses entreprises. Je les ai presque tous vus cette semaine (55 personnes, dont le directeur), sans compter ceux qui sont de nuit cette semaine, et qui seront donc vus le jour quand ils seront de jour (ça, c'est bien, c'est plutôt rare). Contrairement aux remarques que j'ai déjà pu faire, là, je suis allée visiter le site avec le médecin du travail après le CHSCT avant de commencer les visites. J'avais eu aussi quelques transmissions et des consignes de surveillance. Une secrétaire était même tout le temps avec moi pour faire les examens demandés par le médecin du travail responsable de l'entreprise. J'en profite pour saluer ici les savoir-faire des secrétaires des médecins du travail qui apprennent aussi des gestes médicaux. Tout s'est bien passé. Je voulais noter ici une situation qui peut éventuellement en inspirer d'autres.

J'ai reçu hier un salarié qui allait vraiment mal : environ 45 ans, il n'avait plus la force de rien, dormait tout le temps chez lui, n'avait plus gout à rien, ne croyait plus en son travail, n'a pas de collègues ayant un poste équivalent dans l'entreprise, et n'adresse plus la parole aux délégués syndicaux qui sont "pour le patron" (?). Il en a marre de son travail depui 4 ans , il dit avoir tout essayé, mais là, il est à bout de force. En plus, pour avoir eu besoin d'arrêt maladie l'an passé, il commence à passer pour celui qui est un "tire au flanc" (rien de plus motivent, n'est ce pas ?) et pire, celui qui monte les salariés contre le patron, le gars à éviter, si on ne veut pas avoir d'ennui, quoi. Donc, un salarié franchement isolé et en souffrance.
Que disait-il de son travail ? D'abord, qu'il n'arretait pas de former les jeunes, et que les jeunes, qui devaient l'aider partaient quand ils commencaient à bien connaitre le travail. On lui aurait même dit que c'était son boulot de les former s'il voulait des collaborateurs. Mais ils ne restent pas, alors qu'il a besoin d'aide et que, lui, est là depuis 17 ans. Il dit qu'il n'a pas de matériel, et qu'on lui a donné un nouveau poste "amélioration continue" auquel il n'a pas le temps d'aller puisqu'on l'appelle tout le temps pour remplacer par ci par là dans l'atelier puisqu'il connait le travail. Il ne comprend plus. Il n'a plus envie. Je lui ai donné des pistes de compréhension: premièrement, prendre soin de sa santé, je lui ai pris rendez-vous avec son médecin traitant, et donné quelques adresses pour la compréhension des histoires de travail. Et je lui ai parlé de rompre l'isolement, de demander des repères du côté du travail pour clarifier les règles de son poste. Mais en lui (re-)donnant la clef de l'action.

Aujourd'hui, j'ai vu le directeur. Un homme connu pour sa gestion de personnel plutôt humaine, avec des situations de maintien dans l'emploi accrobatiques mais qui tiennent la route quand même. (autant dire qu'ailleurs, ces salariés là seraient déjà partis). Après un visite dont j'ai essayé qu'elle soit relativement ordinaire (mais c'est dur, voir plus haut), il a voulu un compte rendu de ce que j'avais vu. Je lui ai répondu que comme remplaçante, c'était difficile, je lui ai dit ce que j'avais remarqué de bien, et quelques idées générales. Et lui, il voulait me parler du salarié dont je viens d'exposer la souffrance, il est inquiet et m'en parle. Il comprend bien que je ne vais pas trahir le secret, mais il voudrait savoir quoi faire. Et hooooop, il me raconte la vie privée du Monsieur, les décés dans sa famille passés et à venir, blabla, blablabla...en gros, qu'est ce que vous voulez, c'est pas de ma faute s'il est déprimé, en plus il me pose problème, il s'arrête tout le temps. Je lui ai signifié que je comprenais bien, et je lui demande de me raconter ce qui se passe du côté du travail. Voilà, il lui a crée un poste exprès pour lui, puisqu'il est jugé incompétent à son poste. Mais incompétent, mais c'est là qu'on l'envoie et qu'il doit former les jeunes (???). Et pendant ce temps là, le poste créé n'avance pas, les problèmes s'accumulent, et lui, est toujours en arrêt alors, comment faire pour ne pas le virer ? Déjà, pas mal, de la part d'un employeur, ce souci de ne pas le virer pour absence répétée ou incompétence. Après tout, il est là depuis 17 ans ?

Ma réponse est restée sur le travail: avait-il établi un fiche de poste pour le nouveau travail ? (non) avait-il demandé que le salarié soit affecté uniquement à ce poste ? ëtre affecté à un poste et avoir d'autres ordres, cela peut vite tourner aux injonctions paradoxales qui rendent fous, alors, il faut clarifier les règles. Le directeur m'a demandé s'il n'y avait pas un risque de rigidifier la situation. Pour ce qui est de mon avis, il vaut quand même un poste un peut rigide, (même créé sur mesure) qu'un poste sur lequel on ne sait pas quoi faire, alors qu'on est envoyé à droite à gauche comme un pion sans importance, sans place, sans...existence ? D'accord, les directeurs sont responsables de la santé de leur salarié (232-1), mais là, je trouve que cela va même loin dans la gestion humaine, d'autant que je sais qu'il l'a déjà fait pour d'autres. Chapeau. La preuve que c'est possible.

Il a accepté ma proposition. j'ai vu le salarié en fin de journée, il a rendez vous pour des soins, il est allé voir son médecin, et devrait avoir bientôt des règles plus claires. Je l'espère.

Posté par sentinelle à 22:04 - Des hommes - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

18 mars 2006

Changer de médecin du travail

"Changer de médecin du travail" a été une requète Google ayant mené jusqu'ici.

En fait, c'est vraiment une question très grave, puisque contrairement aux médecins habituellement consultés, ces médecins ne sont pas au choix des salariés, ni des entreprises. La "visite" ou consultation médicoprofessionnelle est obligatoire selon une périodicité généralement reglementaire. INcoyable, mais vrai, on ne peut pas chnger de médecin du travail, même si celui qu'on a n'obtient pas notre estime, qu'on a parfois avec lui un rapport exécrable. Au pire, on peut faire une lettre à son chef, en espérant ne pas être le seul.

Pour ma part, je propose plutôt une autre solution: changer votre médecin du travail. Je m'explique. Au lieu de vouloir changer de médecin du travail, vous pouvez au moins essayer de le changer. En essayant dans certains cas de lui laisser la possibilité de comprendre de nouvelles chose. Puisque c'est le seul espoir, autant essayer. Alors, il faut imaginer que ce médecin n'a tout simplement pas compris la situation (c'est quand même le cas le plus fréquent, si cela ne va pas bien). Autant lui donner de nouveaux éléments, tenter de lui expliquer encore et encore, de manière différente à chaque fois. Il m'est arrivé de ne rien comprendre à la situation d'un service. J'y suis allée plusieurs fois, je ne comprendais RIEN. Je ne comprenais pas leurs problèmes, je ne comprenais pas les enjeux politiques, et hooop, au bout de quuelques mois (eh oui, il faut parfois de la patience), j'ai eu un déclic. Chacun des intervenants a eu la patience de me répéter les choses de manière différente, mais un beau jour, j'ai fait le lien entre toutes les conversations, et tout a pris du relief. Je n'ai sans doute pas tout compris, mais l'essentiel pouvait enfin être remodelé. Donc, premièrement, insiter.

Ce qu'il faut savoir aussi, c'est que certains médecins du travail ont peur de ne pas savoir (c'est le défaut des médecins en général, d'ailleurs), en tout cas de montrer qu'ils ne savent pas. (ça la fout mal de ne pas savoir, hein?). En fait,  ce n'est pas vraiment si vrai que cela, puiqu'un ingénieur qui ne sait pas comment résoudre un problème, on ne lui dit pas d'emblée "gros nul dégage", en général, non. Un expert en Santé au Travail, cela devrait être le cas. Donc, il faut tenir compte de cette peur pour ne pas braquer un médecin, ne pas exiger des réponses tout de suite au top. Deuxièmement, donc, ne jamais prendre de front un médecin qui fait celui qui sait tout, et lui laisser le temps de réflechir à la question posée.

Enfin, les salariés ont le droit de consulter leur médecin du travail à leur demande, ces rencontres sont aussi là pour pouvoir mettre en dialogue des questions qui pourraient concerner le métier même du médecin du travail. "Que faites vous, et pourquoi ?". Même, si l'envie vous prend, vous pouvez aussi être partie prenante dans le fonctionnement des services inter-entreprises, il y a des projets intéressants à mener.

Donc, ce n'est pas changer DE médecin du travail, mais changer LE médecin du travail, encore plus malin, et beaucoup plus rentable !

Posté par sentinelle à 21:55 - Des espoirs - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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