02 février 2006
Un homme, une femme...
Deux rencontres m'ont marqué.
Lundi, j'ai dû consulter dans un cabinet à 16 degrés, ce n'est pas le grand froid, mais c'est difficile de faire accepter à quelqu'un de se deshabiller s'il a déjà froid habillé. Comme c'est pour remplacer un de mes collègues, l'entretien n'a pas la même utilité que si c'était l'un de mes salariés. Je fais en sorte qu'il puisse avoir du sens pour les deux acteurs. L'activité en milieu de travail n'est pas en lien avec ces visites là, il me reste alors l'examen du corps. Mais alors à 16°, je ne fais pas grand chose si les gens ne sont pas deshabillés, et les faire déshabiller, c'est indigne. Alors, je me suis demandée le sens de mon travail. La mission que je dois remplir sans entretien, sans connaissance du poste...et sans examen physique alors qu'est ce que je fais là? La tâche à faire dénuée de sens, c'est le cas dans d'autres postes et d'autres métiers dans certains cas, mais je touche de près que cela peut faire souffrir ! Cette expérience me servira, mais elle me coute cher, j'ai donc décidé de faire les visites la semaine prochaine qu'à la condition que je puisse moi-même ne pas avoir froid en étant habillée, ce sera déjà mieux que d'accueillir les salariés emmitoufflée dans mon écharpe !
Revenons aux rencontres. Chacune avec son piquant: un homme et une femme se sont succédés dans mon cabinet. Incroyablement différents !
Le premier m'a raconté les conditions de travail de son emploi précédent, où il a tenu le coup 10 ans. Des conditions incroyables. Il m'explique qu'il a vu ses collègues s'alccoliser pour tenir notamment pour resister au froid du logement dans lequel ils étaient logés par l'employeur. D'autres ont fait des tentatives de suicides en décembre dernier, d'autres ont démissionné, et lui...il a une maitresse dans l'entreprise. Et a eu deux enfants la même année. Il me l'explique un peu gêné, moi qui représente sans doute pour lui ce qu'il faudrait qu'il fasse, ou peut-être ce qu'il suppose que je pense qu'il aurait du faire. Alors que j'ai déjà tenté de montrer mon écoute la plus neutre possible, il rajoute quand même que ce n'était qu'un histoire de fesse, finalement. Je ne suis pas sa femme, moi ! Ni sa mère d'ailleurs ! Alors, soit il se parlait à lui-même pour se convaincre, soit il voulait prendre un air honorable (mais pourquoi faire ?). Je ne crois absolument pas qu'un homme puisse avoir une relation avec une femme dans des conditions difficiles de travail sans qu'il y ait la moindre tendresse, au moins. Par l'envie de s'engager, ok, mais au moins de la tendresse. Cette tendresse qui lui permettait de tenir le coup. Il a maintenant dû faire le point sur sa vie, a changé de travail. Je me suis vraiment dit à ce moment-là que le travail peut avoir des conséquences importantes sur la vie privée et notamment sur la vie conjugale...au point de donner la vie à deux bébés !
Et pour le rajouter ici, suite aux visites des interimaires d'une usine agro-aalimentaire, je me posais la question de savoir l'impact du travail industriel sur l'alimentation des salariés. Je n'ai pas fait une étude importante, mais j'ai osé poser la question. Pratiquement tous ont un dégoût pour les produits de type restauration rapide (sandwich, pizza) et disent que leur alimentation a été modifiée par leur travail. Ce n'est donc pas si anodin. Ce n'est pas un risque professionnel majeur de ne plus manger de pizza, ni même une maladie professionnelle, mais de savoir que le travail n'est pas sans conséquence sur la vie des gens peut permettre de comprendre ce travail, les traces de ce travail dans la vie des salariés. Ces traces propres à chaque métier. Ces traces visibles ou audibles qui se donnent à voir...
Je retourne chercher la suivante: une femme jeune, grande, rapide, qui s'installe, et je commence:
-(moi) Bonjour, je suis le Dr Sentinelle, et c'est moi qui vais vous voir aujourd'hui
-(elle) Peu importe
-(moi, surprise, tente une explication) je me présente parce que comme ça vous pouvez savoir à qui vous avez à faire, moi je sais (question de posture), quand on va voir un médecin, on sait comment il s'appelle, voilà.
-ça m'est égal, de toute façon c'est obligatoire.
(glouuuups)
Bon...si je dois être juste un numéro, un anonyme, cela va être plus dur pour moi qui croit encore à ce que je fais. Alors, la consultation s'est continuée dans le malentendu comme elle avait commencé, j'ai continué de vouloir rompre la glace, mais c'était un iceberg. Elle m'a expliqué qu'elle n'avait aucun risque professionnel, et que ces risques sont maitrisés parfaitement, que la région lui fait payer son tourisme alors que chez elle finalement les paysages sont gratuits, allez hop, un petit examen physique vite fait, et hop dehors. Si cette visite n'a pas de sens pour elle, elle n'en a pas tout court, j'apprends à lâcher aussi. Respecter un rythme. Pour une rencontre unique c'est quand même surprenant. Je ne demande pas des visites extra-ordinaires à chaque fois, mais un peu de courtoisie n'a jamais fait de mal à personne, non ?
Commentaires
Richesses du métier
Par ton témoignage et la façon avec laquelle tu analyses ton métier et ton approche de chaque salarié, tu nous montres que chaque rencontre est unique dans un sens positif comme négatif avec des drames humains à la clé. Mais ta remarque sur l'impact de sa vie professionnelle dans sa vie privée, je le remarque chaque jour dans mes visites. Alors souvent je dis aux salariés : je vais faire en sorte que votre vie professionnelle soit épanouie de telle façon que votre vie personnelle, même si elle est difficile, ne puisse pas devenir encore plus difficile par cette vie professionnelle. Est ce un voeu pieux ?
Merci pour ton témoignage
Quel est votre avis ?
Cher Monsieur,
Je reviens sur des messages anciens que je n'avais pas encore lus.
Concernant cette "femme jeune et grande" mais "froide" dont vous parlez et qui ne veut pas engager le dialogue avec vous. Est-ce qu'il n'est pas possible de lui expliquer que vous allez co-construire avec elle l'entretien et l'examen clinique et que vous n'allez rien lui imposer sans son consentement ?
N'est-il pas possible d'insister sur la coopération médecin -salarié(e) et sur l'absence d'arbitraire ou de "violence symbolique" qui caractérise votre pratique personnelle ?
Les salariés ont parfois le souvenir que dans le cadre de la médecine du travail, on a pu leur poser des questions déplacées (ou jugées comme telles) et pratiquer des examens intrusifs. Dans l'ouvrage de Nicolas Dodier "L'expertise médicale" ce dernier indique que 3,2% des médecin d'EDF déclarent poser régulièrement des question sur la vie sexuelle, 5,6 % sur la prise illicite de drogue et que 3,2 % des médecins du travail déclarent procéder à une palpation des testicules.
Avec des pratiques de ce type, on peut rendre les salariés méfiants voire agressifs !
Le salarié n'a pas obligatoirement envie de parler de ce qu'il pense relever de son intimité et il ne souhaite pas non plus qu'on l'examine au-delà de ce qui est nécessaire pour le poste qu'il occupe. Surtout par un médecin qu'il n'a pas choisi !
Qu'est-ce qui doit relever de la "prévention" ?
Cette notion est très subjective et relève de l'appréciation du seul médecin du travail en général. Elle contient par conséquent une part d'arbitraire.
On le voit bien lorsque certains médecins font se déshabiller les salariés (en slip et en chaussettes par exemple)alors que d'autres leur demandent simplement d'enlever la chemise.
La pratique de la prévention en tout cas n'est pas normalisée.
La qestion du "corps" et du déshabillage peut être investie par de nombreux sentiments : de la gêne ou de la peur et même des fantasmes. Cette question en tout cas n'est pas neutre. Le corps ne relève pas que de la seule physiologie.
Les salariés réagissent de manière très différente devant une situation qui n'est pas purement médicale puisqu'elle relève tout autant d'une construction sociale.
Qu'en pensez-vous ?
Votre réponse m'intéresse.
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