Carnet d'un médecin du travail

Partager ce que je découvre au coeur de mon métier

14 novembre 2005

Salarié extra-ordinaire...

D'habitude, je rencontre des salariés ordinaires: ils ont un chef, ils ont un travail à faire, ils ont parfois des subordonnés, mais ils sont salariés, et c'est dans ce cadre que je les rencontre, à l'occasion d'une visite, médicale périodique ou bien visite de reprise, ou autre (à leur demande, par exemple). En fait, j'aime ces rencontres, et la surprise inhérente à ces rencontres ne m'effraie plus comme au début de mes études. Maintenant, je vois ces rencontres comme des cadeaux, et la surprise, c'est de découvrir chaque personne avec ce qu'elle a de beau, d'émouvant. Cela fait partie de mon propre plaisir au travail.

Mais alors, là, je suis allée chercher ce salarié dans la salle d'attente, je l'accueille de manière ordinaire, mais la conversation a démarré de manière à ce que ce ne soit pas tout à fait ordinaire, et comme je débute, cela ne m'était pas encore arrivé. Un patron salarié, directeur d'une holding de 600 salariés. Alors, aborder le domaine de sa santé au travail, ce n'est pas "ordinaire", a priori. Mais j'ai choisi de faire en sorte que cela le soit, banalisé: d'abord, je lui ai demandé de me donner des éléments de son travail, du contenu, savoir s'il emmène du boulot le WE, le soir, s'il dort, s'il fume, tout cela comme indices de santé au travail: les émotions visibles lors de la conversation, le ton de la voix, tout peut me servir à avoir une idée, et me guide dans les questions. J'ai d'ailleurs trouvé qu'au vu de sa situation, il a quand même eu la simplicité de répondre à mes questions, simplement. Mais si le Code du travail me donne pour mission d'"améliorer les condidtions de vie et de travail", là, je ne sais pas comment je vais pouvoir faire, après tout, ses conditions de travail, il se les fixe a priori tout seul, il est patron, non? En fait, j'ai justement essayé d'aborder ce sujet, par ce que les "a priori" ne donnent pas de certitudes, en faisant le tour des questions de son travail: ses collaborateurs, ses objectifs, ses moyens,...

J'ai fini par mettre les pieds dans le plat comme avec la plupart des salariés: "Mais alors, pour vous, quel sens à la médecine du travail ?" et cela me permet d'aborder les risques professionnels, et de re-situer les visites dans un cadre de confidentialité et de santé au travail. (moins que sur l'aptitude en elle-même, qui pourrait disparaître sans faire mourir la médecin du travail). Et à ce moment là, il sourit, comme piégé, et me dit: "je vais vous le dire (comme s'il ne voulait pas le dire avant pour ne pas me géner): en fait, je suis administrateur de votre service de santé au travail". Glooooups. Donc, mon employeur, en fait. Alors, je suis en train de voir un salarié qui est mon employeur ???

Honnêtement, à ce moment là, ça fait un drôle d'effet !!!

J'ai quand même réussi à parler des risques professionnels, il savait sûrement l'effet produit par une telle annonce et tout s'est ensuite déroulé de manière très simple et conviviale. Je ne sais pas du tout ce qu'il a pu penser de cette rencontre, mais je trouve que cela est resté - presque - habituel.

Presque !

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03 novembre 2005

L'industrie du prêt-à-manger...

Je suis allée voir hier des intérimaires dans une entreprise agro-alimentaire qui fabrique des plats préparés, certains à réchauffer et d'autres pour manger sur le pouce. Pour faire gagner du temps à ces salariés, et comme c'est une grosse entreprise, je suis allée faire les visites dans le cabinet médical de l'établissement. Après avoir traversé tout un couloir ce situant au dessus des zones de production, donc à des températures basses, je suis arrivée aux toilettes, qui sont la salle d'attente du cabinet médical...normal, pour un cabinet, sans doute.

Dans le cabinet, le médecin précédent a laissé les papiers de la table d'examen usagés au sol au pied de la table...et le ménage se faisant le mardi, malheur aux suivants quand le mardi est ferié ! L'autre chose qui m'a marqué, c'est que j'allais donc voir toute la journée des personnes qui travaillent des aliments, ils en manipulent toute la journée, ils les sentent, les regardent, bref, c'est l'objet permanent de leurs pensées de travail, et l'affiche qui est au dessus de la table d'examen, est une affiche "La santé dans l'assiette", avec la photo de tous les aliments possibles triées par classe, avec des chiffres, en détails. Je ne sais pas si les salariés la voient, mais je me demande ce que cela peut leur faire de n'avoir même pas ce répis-là lors de la visite de médecine du travail: il est là encore question de bouffe ?...(au secours !)

La première surprise : le froid du couloir et de la salle d'attente - eux, ils trouvent qu'il y fait plutot chaud, dix degrés, au lieu de deux - ou parfois beaucoup moins pour la partie congélateur, finalement, question de point de vue, non ?

La deuxième surprise, c'est l'odeur de la cote de travail de l'une des intérimaires: odeur de tomate, poivrons, alors qu'elle est dans le secteur des pizzas. Je me suis mieux rendue compte, puisque je n'ai pas encore visité cette entreprise, de ce que le travail de la nourriture peut donner: le travail au froid, et puis les odeurs. d'accord, à l'hopital, certains diront que c'est une odeur "d'hopital", alors que le personnel qui y travaille ne sent plus rien. Mais alors, si ces gens qui travaillent dans des odeurs de nourriture, et qu'ils s'y habituent, comment font-ils dans la vie privée ensuite ? Et s'ils ne s'habituent pas, comment font-ils pour supporter ces odeurs à n'importe quelle heure ? Difficile de leur poser la question lors d'une première visite.

La troisième surprise, c'est le malentendu qui vient du local: le fait d'être dans les locaux augmente la méprise quant au sens de la visite de médecine du travail. Ils ne savent déjà pas qui je suis, mais alors ce qu'on vient faire là...??? C'est-à-dire qu'ils savent deux choses: c'est OBLIGATOIRE et c'est pour avoir la papier de l'APTITUDE. Mais alors que je puisse être médecin, et en plus dans un cabinet dans une entreprise, et payée par le patron, alors là, cela crée la confusion la plus totale. Quid de l'éthique, quid de la confidentialité, le fait que le cabinet soit sur place amplifie la confusion, j'ai trouvé cela vraiment désagréable. Bien sûr, je n'ai pas laissé plus longtemps le malentendu s'immicer, mais le temps de l'expliquer, c'est du temps en moins pour faire son boulot.

Franchement, je préfère de loin voir les salariés en dehors des entreprises.

Même au prix d'une "perte de temps" du point de vue de l'entreprise, une fois par an, 30 minutes...

Posté par sentinelle à 12:23 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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