13 octobre 2005
Question de posture...
Je viens de lire un texte sur les troubles musculosquelettiques. Dans un passage de ce travail, il est question du changement de posture des soignants face à la douleur. Au lieu de considérer si une douleur est digne d'intéret comme symptome d'une maladie connue, puisqu'on peut en faire un diagnostic, il est devenu possible de considérer comme valable toute douleur exprimée, et même avec une échelle de valeur subjective proposée à la personne qui souffre pour communiquer au soignant une certaine quantité de douleur. Désormais, il est acquis que cette échelle subjective est prise en compte, même si la douleur ne fait pas partie d'un "cadre", et cela a nettement amélioré la prise en charge de la douleur. Il n'est plus question de savoir de l'extérieur si une douleur est vraie ou non, réelle ou non, exagérée ou non. Elle est décrite par la personne et c'est comme ça qu'elle est entendue. Comme vraie, réelle.
Pour ma part, je considère qu'en médecine du travail, comme en médecine en général, la parole donnée au médecin est vraie pour parler du travail. Je la reçois comme telle, avec des outils pour l'entendre. Si jamais je trouve qu'un propos me semble ne pas correspondre avec ce que je sais, ou que cela me semble exagéré, j'aborde le sujet comme tel. Histoire de ne pas vivre dans un malentendu, ne pas laisse croire que je suis dupe, ou ne pas me faire un jugement sans comprendre. Question de posture. Le travail actuel des médecins du travail qui réflechissent à ce métier, c'est d'arriver à déterminer les symptômes des effets du travail sur les salariés. Parvenir à les objectiver. C'est ce que j'ai compris, je pars en séminaire à ce sujet.
Je laisse donc ce blog jusqu'à samedi !
11 octobre 2005
Un observateur plein d'humour...
Il a 55 ans, il est intérimaire dans une entreprise de fabrication de plats préparés. Comme il a une formation de "crèpes-pizza", il a décidé de venir travailler là pour voir comment ça se passe en production inndustrielle. Il prépare pendant ce temps là son avenir professionnel comme indépendant. Un camion à pizza, comme il l'a déjà fait avant. Il est dans une période "entre deux". Et se lance en interim. Il est dedans mais n'est pas vraiment dedans, il voit les choses de l'intérieur, mais garde un peu de recul. Il me raconte son activité avec passion, mais fait de nombreuses digressions, passant par son cambriolage récent et son expérience du commissariat, son déménagement, sa carrière professionnelle (et en particulier le restaurant dans lequel il avait un CDi mais qu'il a quitté parce que les conditions physiques de travail étaient vraiment insupportables), les affres de son médecin traitant, et les derniers essais thérapeutiques dans lequel il s'est engagé pour son cholesterol...mais qui le laisse en plan avec sa prostate qui l'oblige à aller uriner toutes les heure-et-demi.
Toutes les heure-et-demi ! A 55 ans, il est obligé de quitter son poste pour aller uriner, quand il n'a pas de fuite à cause du jet d'eau qui nettoie le sol à grande eau. A 55ans, ce n'est pas vieux pour être aussi gêné.
Il me décrit à la manière d'un one-man-show ce qu'il se passe à l'intérieur de cette entreprise: il pousse des "wagons" (sorte de charriot) de beurre, qui pèse 140kg, pour amener ce beurre (140kg comme 560 tablettes communes) près de machine qu'on alimente de blocs de 12kg chacun pour...tartiner des sandwichs. Il me raconte qu'il y a plus d'encadrants que d'opérateurs, fait quelques commentaires là dessus...Il me décrit l'habillage des salles de travail au froid et me montre les traces de gelures sur ses doigts malgré les 4 paires de gants. Il porte, comme on le sait, une charlotte, un masque "qui empêche de respirer". Et me raconte d'ailleurs, qu'alors qu'il a eu du mal à s'habituer au froid, il a maintenant l'impression d'être mieux pour respirer au froid (???). Il découpe plein de nourriture toute la journée, mais n'a pas le temps de manger ("honnetement, une demi-heure, c'est juste le temps de faire la petite et la grosse commission et ensuite de se laver les mains, et hop, faut retourner au boulot sans manger"), alors que de voir défiler toute cette nourriture lui donne plutot faim, les bonnes odeurs de charcuterie qui défile sous ses yeux toute la journée...
Le premier commentaire que je voudrais faire, c'est qu'il est difficile de faire face à un "barratineur"...qui en fait des ...tartines! Mais j'ai fini par lui couper la parole pour "reprendre le fil de l'entretien": ce pour quoi on était là, parler de risques professionnels, de son poste. Et là, il ne voyait pas du tout ce qu'il pouvait me raconter. Il venait de tout me livrer en vrac, mais alors "risques professionnels" = perplexité ! Quand même, le laisser parler ne rentre pas dans 20 minutes. J'ai trouvé cet entretien vraiment intéressant, parce que cela montre que les éléments dont j'ai besoin dans mon travail ne viennent pas sur commande, comme si les salariés étaient des machines, mais que ces personnes fonctionnent à leur rythme. Je respecte ce rythme au moins un peu pour laisser venir ce dont j'ai besoin par quelques questions ouvertes lancées ça et là. Pour moi, le message n'est pas cadré comme un imprimé questionnaire de caricature, mais je place l'accueil d'abord: posez vous et racontez moi votre travail. Juste un peu plus de "savoir-faire" et je saurais comment arrêter des digressions vraiment trop hors sujet.
Le deuxième commentaire, c'est qu'on a toujours plus d'humour et on peut voir les choses dans les entreprises quand on n'est pas mariés avec. Un intérimaire me disait que les embauchés peuvent plus parler dans l'entreprise que les travailleurs temporaires, mais en fait, ce sont ceux-là qui arrivent à voir encore les choses anormales. Les autres font tout pour ne pas voir, et...ça marche. Alors, finalement, voir des intérimaires dans une zone géographique, c'est quand même vraiment informatif.
Le troisième commentaire, c'est que ce pauvre homme me parle à moi de son problème urinaire, abandonné par son médecin traitant sur ce sujet (par conter, l'essai thérapeutique...bref) et qui le gène dans son travail. De mon côté, j'ai vérifié que l'encadrement le laisse aller aux toilettes et il dit même quon va peut-être le changer de poste. Il est super-content... mais quid de la prise en charge médicale, je ne vais quand même pas prendre en charge son problème de prostate mais c'est quand même invalidant ! Je l'ai renvoyé sur son médecin traitant, mais je ne trouve pas ça satisfaisant. Pas d'idée géniale, et pas un moment de répit pour réfléchir...
Le quatrième commentaire, c'est qu'engluée dans autant de blabla j'en écris tout ça...c'est contagieux ? Franchement, il a peut-être des traits maniaques, en tout cas, il aurait sans doute pu me vendre des crèmes de beauté, des encyclopédies, des abonnements à je ne sais quoi (une secte, pourquoi pas), c'était parti. Un vrai talent.
07 octobre 2005
Du positif sur le travail temporaire !
Aujourd'hui, j'ai fait une belle rencontre. C'est l'histoire d'une femme de 50 ans qui a été licenciée dans un contexte dramatique de rivalités professionnelles entre collègues, dans un ambiance favorisant les décompensations. Elle était vraiment détruite, a initialement interpété les choses du point de vue du harcèlement, a même reçu un courrier la décrivant comme "a-sociale" - alors qu'elle a dirigé du personnel pendant une vingtaine d'années sans encombre. Elle est sortie de là sans confiance en elle, après plusieurs mois payée à ne pas venir au travail (RTT non dus mais donnés quand même, préavis fictif,...). Au bout d'un certain temps, ses filles ont poussé pour elle la porte d'une agence interim, et lui ont trouvé une mission. Elle devait faire une enquète auprès d'un certain public, recueillir les données, conduire les entretiens. Elle explique alors comment ce travail lui a permis de reprendre confiance en elle, de voir qu'elle était bien reçue, bien traitée, qu'elle était capable de quelquechose même à 50 ans - selon ses dires, je ne veux pas dire que je pense qu'elle n'aurait pas pu travailler.
Une deuxième mission, puis une autre, s'enchainant, elle a re-construit sa santé mise à mal par une situation de travail complètement folle auparavant. Elle est prète à re-signer une contrat à durée indéterminée, et à en obtenir un. Les missions auront servis. Belle histoire de travail temporaire.
Je lui ai donné quelques clefs de compréhension de sa situation antérieure, quelques repères pour la suite, pour comprendre cette situation et vivre différemment maintenant. Et ne pas s'en tenir à une situation dite de "harcèlement" qui ne soigne personne. Ni le "bourreau", ni la "victime". Les étiquettes n'ont jamais fait de bien. Les cages, les prisons non plus. alors, ouvrons les portes !
06 octobre 2005
Intérimaires... (3)
L'entretien avec cet homme de 30 ans a commencé par l'explication de sa situation d'interim qui durait depuis...mardi...mais que faisait-il avant ? Avant, il venait juste de démissionner d'un CDI de 3 ans dans une grande entreprise de la région de fabrication de pièces de petites tailles en caoutchouc. Je venais juste de voir d'autres intérimaires en mission dans cette entreprise et qui m'avaient déjà décrit un peu ce qu'ils y avaient vu. Des chaines, des dizaines de chaines qui fabriquent la même chose dans des formats différents.
Alors, je lui ai demandé la raison de sa démission s'il avait envie de m'en parler. Il occupait la nuit un poste normalement occupé le jour par deux personnes, avec de rares aides malgré ses demandes, avec la même cadence que le jour. Il fallait faire des tas de ces petis objets, en les saissisant avec l'index fléchi vers le haut en faisant des mouvements rapides et répétés de flexion du doigt pour les attrapper. Les deux mains en même temps, debout. Répétés, oui, 10.000 fois par 8 heures. soit plus de 1000 fois par heure. Pendant 3 ans. 5 nuits d'affilée. Toutes les semaines sauf les vacances. Avec le droit d'écouter la radio qui masque d'ailleurs le bruit de l'atelier...
Il m'explique alors qu'il a parfois eu des blocages de ces doigts, ses doigts sont déformés légèrement, douloureux surtout le matin. Et il s'étonne que je m'étonne de la cadence, pour finir par me dire que quand on fait ce travail, on ne se rend même plus compte du nombre, de ce que cela représente, et que de le raconter maintenant, cela lui parait incroyable. Mais vrai. Vrai parce qu'il y a les traces de ce travail. Et de l'énoncer permet de mieux comprendre.
En rentrant de vacances, il reçoit un courrier avant de reprendre lui annonçant la fin du travail de nuit, la fin de ses primes, et le retour sur d'autres chaines, mais en 2*8 et à moins cher. Alors, il a fait son préavis et décide de partir. Pour sauver sa peau.
A 30 ans, ces traces sur le corps me paraissent inhumaines. L'usure à 30 ans, le travail à répéter 10000 fois par jour, tous les jours le même. Je reste indignée et essaie de prendre en charge ce que je peux bien pauvrement...une lettre pour un spécialiste et une déclaration pour la reconnaissance en maladie professionnelle....faute d'une vraie reconnaissance pour le travail fait, une reconnaissance en maladie professionnelle, c'est affreusement triste, mais si cela peut venir marquer le fait que la société prend note de l'usure au travail de son corps, c'est quand même un moindre effort.
Finalement, il est dans une démarche de travail dans un autre endroit, un autre domaine, il est pour l'instant encore en mission en interim dans une entreprise qui lui demande de mettre des bobines de 50kg à deux sur une palette en les superposant jusqu'à 1m50 du sol, au rythme de 12 par heure au moins. A quand la fin ?
Quand le dernier m'annonce que son frère a une maladie professionnelle à 35 ans pour un travail similaire, et que le médecin du travail aurait dit qu'il n'"a qu'à être heureux d'avoir du boulot"...je suis achevée. Je lui ai répondu que les missions du médecin du travail sont dans l'adaptation des postes, il m'a répondu que ça c'est des paroles, et qu'il y a le réel. Des paroles, comme si la loi du code du travail, ce n'était que des paroles. On peut continuer alors ?
Demain est une autre journée avec les intérimaires.
04 octobre 2005
Intérimaires (2).
Première journée avec les intérimaires. Des interim choisis, des interim subis, des interims pour rebondir, se reconstruire après une expérience destructrice de travail.
Une partie de mon questionnement sur les rapports entre les médecins, et le cadre reglementaire des visites a été vite résolu avec un bon dossier de l'INRS récapitulatif ("aide-mémoire juridique"). Les Entreprises de Travail Temporaire (ETT) ont leur propre médecin du travail, les Entreprises Utilisatrices(EU) le leur. Par contre, les visites faites par le médecin de l'ETT sont des visites d'embauche, annuelle, ou de reprise. La "surveillance médialce renforcée" est effectuée par le médecin de l'EU. AAAh.
Et pour les visites d'entreprises, les études de postes, on s'organise entre médecins, à condition d'avoir du temps pour se rencontrer ?...on verra.
Cette journée s'est passée comme une journée de visite de salariés non intérimaires. De mon point de vue, plutôt bien. J'ai noté des choses à transmettre aux médecins des EU.
J'ai rencontré un ingénieur en informatique qui ne voyait pas du tout les risques liés à l'organisation de travail, ne voyait pas du tout le rôle du médecin du travail dans le conseil sur cette organisation. La nuance que je lui est expliquée est la suivante: si les médecins du travail ne savent pas faire le métier de manager, et ce serait bien malhonnête de le dire, ils savent les techniques de management par le stress qui sont susceptibles d'entraîner des troubles sur la santé, et en cela, ils peuvent conseiller. Par ailleurs, ils peuvent aider dans certaines situations de travail en train de déraper avant de se rendre sur le terrain juridique. L'alarme donnée par un manager ou par un salarié par un situation de travail qui se cristallise peut mériter de s'arrêter avec quelqu'un qui se situe à l'extérieur, sur le champ de la santé. Et santé mentale aussi. Finalement, je crois qu'il est reparti avec cette idée que le médecin du travail n'est pas là pour l'aptitude seulement, ce sera déjà bien. Et si en plus, dans son travail futur de manager, il fait appel au médecin du travail quand il sent que cela lui échappe, j'estime que ce sera encore mieux. Reste à savoir si l'interlocuteur de ce jour-là sera disponible pour ça.
Un intérimaire m'a expliqué que certains salariés intérimaires devait acheter leur tickets-restau à l'EU ...mais en liquide??? Aucune idée de ce que je dois faire de cette info, mais ça me parait bizarre, je sais que l'entreprise en question n'est pas extra mais pourquoi exiger du liquide pour des TR ? Pourquoi la salariée a été me dire ça - il y a surement une raison ...? Je ne vois pas de rapport direct avec la santé au travail, alors quel chemin ? Je me dis que je comprendrais plus tard.
J'ai rencontré deux personnes agents de production industrielle, un de 37 ans ravi de son sort, me racontant comme il était malheureux chez le voisin d'en face, avec tous les plans licenciements (70 licenciements en même temps que le sien), avec la pression d'un grand groupe qui rachetait une entreprise familiale à échelle humaine, avec une dégradation du climat social et de santé mentale des "anciens" contre les "nouveaux". Alors, pour lui, ce boulot, génial. Le suivant, même entreprise, mais 23 ans, célibataire, plutôt en intérim pour rester un peu "nomade", disant pis que pendre de cette entreprise, dangereuse, sale, où on est mal traités et malpayés, etc. ...et même s'il lui proposent un CDI, il n'en veut surtout pas. Je veux introduire ici la subjectivité par rapport au travail, chacun son sens du travail, chacun vit avec ses expériences antérieures, ses exigences, ses besoins. Je les respecte tous les deux, j'ai noté les anomalies, et je ferai mon enquête pour avoir une idée du réel, de mon réel à moi, avec ma propre subjectivité. Par contre, il y a une chose que je pense profondément, c'est que les deux ont raison. Question de point de vue. Ma mission n'est pas de juger ce qui m'est livré avec d'ailleurs beaucoup de confiance, mais plutôt de sentir si leur santé est en danger du point de vue de la santé mentale, et sur le plan des risques, d'aller voir. J'irai.
Et le soir, cerise sur le gateau, appel de collègues pour un congrès de médecins du travail, histoire de contruire un métier ensemble, yeeeees !
03 octobre 2005
Intérimaires...
Cette semaine, je dois voir des intérimaires, mais quid d'un vrai rôle de conseiller en santé au travail? Quelle connaissance réelle des postes et des entreprises ? Quelle validité de l'aptitude (qui de doute façon est quand même discutable) ?
Je sais que les intérimaires ont des statuts précaires, qu'ils sont généralement ceux à qui arrivent les accidents, non seulement parce que parfois, ils ne connaissent pas bien le poste, ça c'est la raison apparente qui arrange bien tout le monde. Mais en fait, on se doute bien que celui qui est le dernier arrivé, qui n'est là que depuis deux jours, ne va pas forcément avoir tout ce que les autres ont à ce poste: consignes de sécurité, infos sur les produits, et même parfois, pas d'équipements de protection. Quand en plus, ils ne peuvent pas vraiment refuser d'executer des tâches, alors qui les défendra ?
Et le médecin du travail, lui, doit continuer de répéter blablabla que les consignes de sécurité, blabla. Non, je n'écrit pas "blabla" pour discréditer ce type de pratiques, il en faut, mais, pour quelle efficacité ? Quel désir réel de protection de la santé des salariés - même intérimaires ?
Quelle conduite à tenir ? Alors j'ai décidé d'aller voir les postes, mais je vais faire comment pour les voir vraiment, ces postes pour les intérimaires, est ce qu'on va me les montrer ? est ce que je peux visiter des entreprises dont je n'ai pas la charge en réel puisqu'elle sont confiées à d'autres médecins? Quel poids ? Quels interlocuteurs?
Bon, je commence demain, j'écrirai une suite.
