11 octobre 2005
Un observateur plein d'humour...
Il a 55 ans, il est intérimaire dans une entreprise de fabrication de plats préparés. Comme il a une formation de "crèpes-pizza", il a décidé de venir travailler là pour voir comment ça se passe en production inndustrielle. Il prépare pendant ce temps là son avenir professionnel comme indépendant. Un camion à pizza, comme il l'a déjà fait avant. Il est dans une période "entre deux". Et se lance en interim. Il est dedans mais n'est pas vraiment dedans, il voit les choses de l'intérieur, mais garde un peu de recul. Il me raconte son activité avec passion, mais fait de nombreuses digressions, passant par son cambriolage récent et son expérience du commissariat, son déménagement, sa carrière professionnelle (et en particulier le restaurant dans lequel il avait un CDi mais qu'il a quitté parce que les conditions physiques de travail étaient vraiment insupportables), les affres de son médecin traitant, et les derniers essais thérapeutiques dans lequel il s'est engagé pour son cholesterol...mais qui le laisse en plan avec sa prostate qui l'oblige à aller uriner toutes les heure-et-demi.
Toutes les heure-et-demi ! A 55 ans, il est obligé de quitter son poste pour aller uriner, quand il n'a pas de fuite à cause du jet d'eau qui nettoie le sol à grande eau. A 55ans, ce n'est pas vieux pour être aussi gêné.
Il me décrit à la manière d'un one-man-show ce qu'il se passe à l'intérieur de cette entreprise: il pousse des "wagons" (sorte de charriot) de beurre, qui pèse 140kg, pour amener ce beurre (140kg comme 560 tablettes communes) près de machine qu'on alimente de blocs de 12kg chacun pour...tartiner des sandwichs. Il me raconte qu'il y a plus d'encadrants que d'opérateurs, fait quelques commentaires là dessus...Il me décrit l'habillage des salles de travail au froid et me montre les traces de gelures sur ses doigts malgré les 4 paires de gants. Il porte, comme on le sait, une charlotte, un masque "qui empêche de respirer". Et me raconte d'ailleurs, qu'alors qu'il a eu du mal à s'habituer au froid, il a maintenant l'impression d'être mieux pour respirer au froid (???). Il découpe plein de nourriture toute la journée, mais n'a pas le temps de manger ("honnetement, une demi-heure, c'est juste le temps de faire la petite et la grosse commission et ensuite de se laver les mains, et hop, faut retourner au boulot sans manger"), alors que de voir défiler toute cette nourriture lui donne plutot faim, les bonnes odeurs de charcuterie qui défile sous ses yeux toute la journée...
Le premier commentaire que je voudrais faire, c'est qu'il est difficile de faire face à un "barratineur"...qui en fait des ...tartines! Mais j'ai fini par lui couper la parole pour "reprendre le fil de l'entretien": ce pour quoi on était là, parler de risques professionnels, de son poste. Et là, il ne voyait pas du tout ce qu'il pouvait me raconter. Il venait de tout me livrer en vrac, mais alors "risques professionnels" = perplexité ! Quand même, le laisser parler ne rentre pas dans 20 minutes. J'ai trouvé cet entretien vraiment intéressant, parce que cela montre que les éléments dont j'ai besoin dans mon travail ne viennent pas sur commande, comme si les salariés étaient des machines, mais que ces personnes fonctionnent à leur rythme. Je respecte ce rythme au moins un peu pour laisser venir ce dont j'ai besoin par quelques questions ouvertes lancées ça et là. Pour moi, le message n'est pas cadré comme un imprimé questionnaire de caricature, mais je place l'accueil d'abord: posez vous et racontez moi votre travail. Juste un peu plus de "savoir-faire" et je saurais comment arrêter des digressions vraiment trop hors sujet.
Le deuxième commentaire, c'est qu'on a toujours plus d'humour et on peut voir les choses dans les entreprises quand on n'est pas mariés avec. Un intérimaire me disait que les embauchés peuvent plus parler dans l'entreprise que les travailleurs temporaires, mais en fait, ce sont ceux-là qui arrivent à voir encore les choses anormales. Les autres font tout pour ne pas voir, et...ça marche. Alors, finalement, voir des intérimaires dans une zone géographique, c'est quand même vraiment informatif.
Le troisième commentaire, c'est que ce pauvre homme me parle à moi de son problème urinaire, abandonné par son médecin traitant sur ce sujet (par conter, l'essai thérapeutique...bref) et qui le gène dans son travail. De mon côté, j'ai vérifié que l'encadrement le laisse aller aux toilettes et il dit même quon va peut-être le changer de poste. Il est super-content... mais quid de la prise en charge médicale, je ne vais quand même pas prendre en charge son problème de prostate mais c'est quand même invalidant ! Je l'ai renvoyé sur son médecin traitant, mais je ne trouve pas ça satisfaisant. Pas d'idée géniale, et pas un moment de répit pour réfléchir...
Le quatrième commentaire, c'est qu'engluée dans autant de blabla j'en écris tout ça...c'est contagieux ? Franchement, il a peut-être des traits maniaques, en tout cas, il aurait sans doute pu me vendre des crèmes de beauté, des encyclopédies, des abonnements à je ne sais quoi (une secte, pourquoi pas), c'était parti. Un vrai talent.
Commentaires
Bonsoir
je viens de lire votre dernière note qui en effet interpelle sur le "comment" utiliser, traiter une information délivrée par un salarié. La question se pose aussi pour nous à l'inspection où parfois on cherche à nous instrumentaliser...Mais c'est vrai que le témoignage spontané de salariés est une source considérable d'informations sur le vécu de la relation de travail et au -delà des conditions de travail dans l'entreprise.
En ce qui concerne votre question sur le cas de harcèlement à l'hôpital, j'ai apporté des réponses en commentaire sous ma note, au cas ou la réponse ne vous serait pas parvenue personnellement.
Bonsoir et à bientôt.
J'ai mis un lien sur mon blog pour annoncer le votre et celui de Béreno.
Je l'ai peut être signalé, j'ai travaillé 6 ans comme infirmière dans une usine. 450 personnes (plus les intérimaires, nombre forcément fluctuant). Dans une ambiance assez bonne, plutôt paternaliste (mais à tout prendre, cela vaut mieux que le cynisme actuel...).
L'écoute est importante. On ne peut pas être que des machines à soigner. Ca n'empèche nullement la distance critique, parce que l'on sent très bien dans certains cas, en fonction du discours et de la personne (c'est sans doute plus facile quand on est à demeure dans une entreprise où l'on connaît très vite tout le monde) si c'est du lard ou du cochon... la personne qui n'est pas très malade mais tire un peu au flanc, etc... A l'inverse, celle qui l'est nettement plus mais ne veut surtout pas entendre parler de s'arrêter.
Tout cela se forge avec l'expérience.
Et sans doute quelque chose de très important : il faut aimer suffisamment les gens...
Nooon !
noon, je ne parle pas de la façon de trier et de relativiser ce que disent les gens pour en déduirte leur motivation, je donne autant de crédit à ce que vous appelez des tire-au-flanc que les autres, chacun a ses raisons. Et c'est important de ne pas traiter les récits avec l'idée que certains "en font trop". Sinon, vous avez un discours patronal. Na.
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