L'entretien avec cet homme de 30 ans a commencé par l'explication de sa situation d'interim qui durait depuis...mardi...mais que faisait-il avant ? Avant, il venait juste de démissionner d'un CDI de 3 ans dans une grande entreprise de la région de fabrication de pièces de petites tailles en caoutchouc. Je venais juste de voir d'autres intérimaires en mission dans cette entreprise et qui m'avaient déjà décrit un peu ce qu'ils y avaient vu. Des chaines, des dizaines de chaines qui fabriquent la même chose dans des formats différents.

Alors, je lui ai demandé la raison de sa démission s'il avait envie de m'en parler. Il occupait la nuit un poste normalement occupé le jour par deux personnes, avec de rares aides malgré ses demandes, avec la même cadence que le jour. Il fallait faire des tas de ces petis objets, en les saissisant avec l'index fléchi vers le haut en faisant des mouvements rapides et répétés de flexion du doigt pour les attrapper. Les deux mains en même temps, debout. Répétés, oui, 10.000 fois par 8 heures. soit plus de 1000 fois par heure. Pendant 3 ans. 5 nuits d'affilée. Toutes les semaines sauf les vacances. Avec le droit d'écouter la radio qui masque d'ailleurs le bruit de l'atelier...

Il m'explique alors qu'il a parfois eu des blocages de ces doigts, ses doigts sont déformés légèrement, douloureux surtout le matin. Et il s'étonne que je m'étonne de la cadence, pour finir par me dire que quand on fait ce travail, on ne se rend même plus compte du nombre, de ce que cela représente, et que de le raconter maintenant, cela lui parait incroyable. Mais vrai. Vrai parce qu'il y a les traces de ce travail. Et de l'énoncer permet de mieux comprendre.

En rentrant de vacances, il reçoit un courrier avant de reprendre lui annonçant la fin du travail de nuit, la fin de ses primes, et le retour sur d'autres chaines, mais en 2*8 et à moins cher. Alors, il a fait son préavis et décide de partir. Pour sauver sa peau.

A 30 ans, ces traces sur le corps me paraissent inhumaines. L'usure à 30 ans, le travail à répéter 10000 fois par jour, tous les jours le même. Je reste indignée et essaie de prendre en charge ce que je peux bien pauvrement...une lettre pour un spécialiste et une déclaration pour la reconnaissance en maladie professionnelle....faute d'une vraie reconnaissance pour le travail fait, une reconnaissance en maladie professionnelle, c'est affreusement triste, mais si cela peut venir marquer le fait que la société prend note de l'usure au travail de son corps, c'est quand même un moindre effort.

Finalement, il est dans une démarche de travail dans un autre endroit, un autre domaine, il est pour l'instant encore en mission en interim dans une entreprise qui lui demande de mettre des bobines de 50kg à deux sur une palette en les superposant jusqu'à 1m50 du sol, au rythme de 12 par heure au moins. A quand la fin ?

Quand le dernier m'annonce que son frère a une maladie professionnelle à 35 ans pour un travail similaire, et que le médecin du travail aurait dit qu'il n'"a qu'à être heureux d'avoir du boulot"...je suis achevée. Je lui ai répondu que les missions du médecin du travail sont dans l'adaptation des postes, il m'a répondu que ça c'est des paroles, et qu'il y a le réel. Des paroles, comme si la loi du code du travail, ce n'était que des paroles. On peut continuer alors ?

Demain est une autre journée avec les intérimaires.