17 avril 2008
Actualité
Ce n'est pas trop mon habitude, ni le ton de ce blog de faire écho à des actualités extérieures à mon activité, mais il me semblait difficile de passer à côté de la campage actuelle d 'information sur les "TMS" (troubles musculo-squelettiques) qui sont des maladies en lien avec certains postes de travail...
Donc je signale le site suivant:http://www.info-tms.fr/
Les trois petits films sont assez bien faits, il est temps d'en parler.
D'autres histoires à suivre, mon activité déborde...!
11 avril 2008
Big Sister
J'ai vu hier en consultation une secrétaire. Son travail est varié, elle est plutôt contente, avec des taches de secrétariat (rédaction de courriers, factures, devis,...) du contact direct et téléphonique, de la comptabilité (les heures des salariés notamment pour préparer la paie), dans un rapport de confiance avec le patron. Tout baigne. Ah, oui, il ya aussi le "GPS".
-le "GPS", qu'est-ce que vous faites avec le GPS dans votre bureau ?
-je vais sur internet et je regarde ce que font les "gars" avec les camions: heures de démarrages, lieux exacts de déplacements,...
En fait, il ya un GPS dans les véhicules, qui renseigne un serveur central qui permet au patron de tout savoir sur la position des camions de l'entreprise. Les "gars" notent leurs heures sur une feuille qui est validée par leur chef, puis transmise à la secrétaire de l'entreprise.Et cette secrétaire fait le rapprochement entre les heures du "GPS" et les heures notées. En cas de différence, elle enlève des heures aux "gars".
Alors, je lui demande comment les "gars" réagissent quand elle fait ça, d'autant que cela doit générer des plaintes...alors elle me répond que "les "gars", ils ne regardent pas leur bulletin de salaire"...ah bon...et elle me rassure "mais quand c'est l'inverse, on peut aussi leur en ajouter"...
Je n'aimerais pas faire son travail. Combien de temps va-t-elle tenir ? Pour l'instant, elle tient à penser que chacun doit avoir sa conscience professionnelle, comme elle, et respecter l'entreprise.
La technologie qui sert à moucharder, à penser qu'on contrôle tout, ce n'est pas la dignité des salariés. Sans savoir d'ailleurs si les salariés savent qu'il y a des mouchards dans les voitures...mais est-ce à moi de le leur dire ??? Mais si, en plus, cette technologie fait faire des économies à l'entreprise parce que les salariés ne feraient pas leurs heures, sans aucun recours, sans discussion, est-ce éthique ? Et confier la misssion de cette surveillance à une secrétaire, est-ce une bonne façon de diriger ? Pour un médecin du travail, la vigilance est redoublée dans de telles circonstances, il va falloir en savoir plus, et amener une ouverture vers la réflexion autour de ce sujet.
03 mars 2008
Vendu
Un salarié de la semaine dernière m'a étonnée. Il a juste 20 ans, il vient de changer d'entreprise avec un de ses collègies qui l'a débauché pour l'emmener ailleurs. Dans le déménagement, il a négocié son salaire.
Il me l'explique en me disant "ouais, je me suis bien vendu "...VENDU ???
J'ai alors essayé de lui montrer mon étonnement, il a seulement cru que je ne comprenais pas l'expression...Je me suis alors expliquée: pour moi, dans le travail, on ne vend pas sa personne en entier, on ne "se" vend pas. On peut vendre sa force de travail, ses compétences, son originalité à faire ce travail pour lequel on signe un contrat. Un contrat, c'est à dire qu'on se met d'accord sur les conditions de réalisation d'un travail, on se met d'accord sur cet échange entre deux personnes: l'une qui demande un travail et l'autre qui le réalise dans certaines conditions. Et ce sont ces conditions qui peuvent faire l'objet de négociation. Et non pas le prix d'un personne. Donc, on ne "se vend" pas. Sinon ce serait de l'esclavage ! Vendu à vie à un employeur qui peut soumettre ses salariés-esclaves à n'importe quoi pourvu qu'il paie...NOOOON !
D'autant que l'image est encore pire quand on imagine que le salarié est licencié de l'entreprise...alors il devient quoi ? Sa personne a été achetée par un employeur, et si pour une raison quelconque il doit partir de l'entreprise, il devient...un déchet ? un affranchi ? un marginal ? un éjecté ? Les images qui me viennent dans ce contexte donnent une idée des dégats que cette expression peut faire, avec son air de rien, comme ça. On dit légèrement "je me suis bien vendu" et après...on peut souffrir d'être peut-être allés trop loin.
A ce moment là, le salarié a continuer d'affirmer que c'était bien ce qu'il avait voulu dire. L'argent fait le bonheur, alors, du moment que l'employeur paie, il ne faut pas trop rechigner sur le travail après. Pas moyen de le faire bouger sur le sujet. Juste pour mieux comprendre: le salarié a 20 ans, ce sont ses premières paies et il vit chez ses parents. Je suppose que cela donne un contexte de compréhension à cette anecdote, qui arrive pourtant à tellement de personnes !
Négocier son salaire, vouloir le salaire le plus élevé possible, c'est bien normal. Ce genre de discussion est délicate: quelle est la valeur de mon travail, de mes compétences, vais-je être à la hauteur de ce salaire ? qu'est ce que l'employeur va penser de ma demande ? qui est en position de force ? Alors, être fier de ses talents à négocier dans ce contexte, je le comprends. Le négocier à l'embauche, c'est sans doute le moment. Par contre, prendre garde à ne pas penser que l'on "se vend". Ce qui est en jeu dans le travail, ce n'est pas ce que l'on EST mais ce que l'on FAIT et ce pour quoi on est payé en échange.
07 février 2008
Blessures
Je suis allée hier voir un employeur (je l'appellerai Monsieur Patron) parce qu'un de ses salariés est venu me voir la semaine dernière pour se plaindre d'agissements répétés de "harcèlement" dans son entreprise.
Monsieur Blessé est actuellement en arrêt et ne peut pas y retourner. Monsieur Blessé m'a longuement parlé de son poste, de l'environnement de son poste, des difficultés dans son travail, des violences qu'il dit avoir reçues surtout verbales, de la dégradation de son état de santé en plusieurs mois. Monsieur Blessé dit même qu'il aurait sans doute pu appeler à l'aide avant mais il pensait que ça allait "s'arranger". Exaspéré et à bout, il est allé à un entretien avec le patron qui s'est plutôt mal passé, a annoncé sa démission et il a quitté l'entreprise sur le champ. En fait, il pensait sans doute que Monsieur Patron allait le rattrapper, et comme cela n'a pas eu lieu, cela a continué de lui faire penser que tout ce qui lui était arrivé jusque là était bien le moyen d'obtenir cette démission. Et Monsieur Blessé est en arrêt depuis. Il m'est envoyé par son médecin traitant pour une visite de pré-reprise. Il va mieux en arrêt, a recommencé à dormir, n'a plus de comportements agressifs dans sa famille, comme quand il était à cran. Il a fait le tour des syndicats, de l'inspection du travail et va faire des démarches pour aller aux ""prudhommes".
Je vais donc voir Monsieur Patron, bien ennuyé. L'accueil est assez froid, il ne sait pas très bien me situer, soit du côté de l'inspection du travail, soit du côté de l'avocat du salarié, il se méfie. Nous avons fini par mettre les pieds dans le plat, Monsieur Blessé est en arrêt mais que s'est-il passé avant d'en arriver là ?
Monsieur Patron est prudent dans ce qu'il me dit, mais il me situe bien ce qu'il a compris de la situation: Monsieur Blessé attendait un bébé, la grossesse à ce qu'il en sait se passe de manière chaotique, et MOnsieur Blessé a souvent besoin de s'absenter, ou bien il arrive en retard depuis quelques mois. Il est mal organisé, le travail n'avance pas. D'accord, le chef d'atelier lui crie dessus, mais bon, il est comme ça, le chef d'atelier, il aime quand ça avance, et quand ça n'avance pas, il s'énerve. Mais faut pas le prendre mal. Et puis, au bout d'un moment, Monsieur Patron décide d'aller voir Monsieur Blessé pour lui dire qu'il y a des choses qui ne marchent pas dans son travail, et qu'il devrait s'améliorer. Mais cela ne s'arrange pas, alors il convoque Monsieur Blessé dans son bureau pour lui faire des remarques, mais pour comprendre ce qui peut poser problème dans la zone de travail de Monsieur Blessé, il invite Monsieur Collègue à venir à cet entretien. (Sauf que Monsieur Collègue n'est pas du tout délégué du personnel, et qu'il est sûrement gêné d'assister à ça). Finalement, la qualité du travail de Monsieur Blessé se dégrade, il s'absente plus souvent, et à un entretien avec Monsieur Patron, il explose, dit qu'il veut démissionner, salue tout le monde et part. Monsieur Patron reçoit le soir même ou le lendemain un arrêt de travail. Alors, démission ou arrêt ? Arrêt de complaisance ou décompensation aiguë ?
Monsieur Patron a même reçu une lettre de Monsieur Blessé qui l'avertit que celui-ci va en justice pour faits avérés de "harcèlement", un ami de Monsieur Patron a achevé de l'angoisser en lui disant qu'il va en avoir pour 20000 euros ??? Monsieur Patron est désolé, désemparé, ne comprend plus ce qu'il doit faire, ne dort plus, à son tour. Il a reçu également la demande du salarié de poser ses congés...
J'ai pu donner des conseils à Monsieur Patron pour améliorer la situation dans son entreprise. J'ai également mis ces conseils par écrit:
-refuser toute banalisation de la violence.
-clarifier l'organigramme, les rôles de chacun (fiche de poste).
-organiser une procédure de dénonciation de dysfonctionnement et y trouver des solutions.
-créer un lieu de discussion régulièrement pour cette recherche de solutions.
-rédiger un règlement intérieur pour préciser les sanctions dans l'entreprise en fonction des fautes (retard, absences, alcool, ...).
-analyser le poste de Monsieur Blessé: a-t-il besoin de formation ? d'un chef ou d'un collaborateur ? de matériel ?
-ne pas convoquer un salarié pour lui faire des reproches devant son collègue de travail !
-penser à faire figurer le risque "psycho-social" dans le document unique en notant les mesures prises pour le prévenir.
Ce courrier est glissé dans le dossier médical du salarié.
31 janvier 2008
Défouloir
J'ai eu aujourd'hui une série de personnes aggressives d'emblée alors que je ne les connaissais même pas.
-"Honnêtement, la visite médicale, je dis jamais rien. Je sais qu'il y en a qui viennent parler et tout ça pour se faire mettre inaptes, mais moi, je pense que si on a un truc à dire au patron, on le dit et que si on n'est pas content, on se casse. La visite médicale, c'est une perte de temps"...Reprendre la conversation après ça...surtout qu'il continuait sans vraiment me laisser parler ! Je lui ai parlé des risques professionnels, de la santé à plus long terme que les conflits du quotidien, mais il a recommencé: moi, je vais avoir 40 ans, je ne me projette pas dans l'avenir". Ah bon, ben si c'est ça. Là, j'avoue, j'ai baissé les bras.
-"ben dis donc, dans votre service, on change tout le temps de médecin du travail". Je sais, moi aussi c'est la première fois que je vous vois. D'ailleurs, ça va encore changer !
-"la visite est passée à deux ans , maintenant, c'est ça ?" (air pincé pour signifier que c'est bien peu, on se demande ce que vous foutez payés aussi chers) alors j'ai répondu que la réforme attendue devrait encore éloigner les visites. "Ben c'est dommage, parce qu'il y en a qui vont plus se soigner"...grrr "tiens moi, d'ailleurs, sans ça, je vais jamais chez le médecin..." re-grrrr.
Et quand j'essaie de questionner le travail:
-"bon, chui obligé de répondre à vos questions" ...!
-"ben je fais un peu de tout". (un autre)
-"Comment ça un peu de tout ? du carrelage ? de l'enduit ?"
-"ben non, un peu de tout quoi". ...parle toujours...et moi, je fais quoi avec ça, s'il ne veut pas parler...je laisse tomber et je reviens à l'activité préhistorique: poids-taille-pipi-aptitude-caces-dehors ?
-"ben je fais de la souris toute la journée". (un autre). Là, il se moque carrément, de la souris toute la journée, n'importe quoi !
Alors je me dis que le prochain qui refuse de parler je le mets dehors en fermant le dossier : "vous reviendrez quand vous serez correct avec moi, c'est fini pour aujourd'hui".
Parce que je ne sais pas supporter le mépris, l'aggressivité, la perte de sens de ces visites qui réellement ne servent à rien si les salariés n'en font rien. Parce que je me dis que si les visites disparaissent, ce sera bien fait pour tout le monde ! Dommage..
Demain est un autre jour.
28 janvier 2008
Partir ou ne pas partir
L'histoire de Monsieur Paradis commence quand je l'ai vu pour la première fois en consultation en novembre 2007. Il a une activité dans une multinationale qui demande parfois de faire du travail dans d'autres villes, selon les marchés emportés par l'entreprise en sous-traitance de grands groupes. Monsieur Paradis a 45 ans, il a deux enfants déjà grands et il a fait un infarctus à l'age de 30 ans pour lequel il a encore un suivi cardio et des médicaments. Son état est stable avec un aptitude à son poste qui a été aménagé sans port de charges, sans "déplacements" précisé par mes prédécesseurs: "hors département" ou bien "100 km", selon les années, et les rédacteurs de la fiche d'aptitude.
Pas de chance pour lui, le jour où je le rencontre, je ne comprends pas cette restriction surtout 15 ans après l'événement cardiologique, et je ne vois pas d'autre problème de santé en rapport avec cette précision, alors je ne l'ai pas précisé sur la fiche malgré sa demande. Voulant le rassurer à tout prix, puisque je sentais bien la pression qu'il mettait pour ne pas aller en "déplacement", je lui ai dit "si vous n'êtes pas allé en déplacement depuis tout ce temps, l'entreprise s'est organisée avec ça, s'ils le font, appelez-moi". Il est donc sorti dubitatif de mon bureau et sans doute inquiet et furieux.
Il ya deux semaines, il m'appelle pour me dire qu'on l'envoie à une heure et demie de chez lui, que cela ne lui convient pas, qu'il a déjà eu un divorce avec les déplacements et qu'il ne veut pas y aller. Je lui explique que je ne vois pas de danger immédiat pour sa santé, que je comprends son stress avec le temps sans déplacements pour se remettre à en faire, et je lui assure que je vais appeler l'employeur pour comprendre.
J'appelle l'employeur, qui affirme qu'il a besoin de ses compétences pendant 3 semaines sur ce site et qu'il est plus juste pour tout le monde qu'il n'y ait pas de favoritisme dans l'entreprise. J'ai eu beau insister sur le fait que ce n'est pas forcément du favoritisme de ne pas envoyer en priorité des salariés plus âgés sur des sites éloignés quand ils l'ont fait des annés, puisque certaines entreprises ont pour règle tacite de ne plus envoyer loin de chez eux les salariés les plus anciens. Et je lui dis que le salarié pourrait bien se mettre en arrêt pour ne pas aller sur ce chantier...mais l'employeur tient bon, et ne change pas d'avis. J'avertis le salarié, et nous convenons de nous rappeler une semaine après.
La semaine dernière, téléphone de Monsieur Paradis: tout s'est bien passé pour lui cette semaine puisqu'il n'a pas été sur le site, il est en arrêt. Pour gastro. Mouais. Il veut que je faxe à l'entreprise sa contre-indication aux déplacements. Négocie, argumente, grogne, menace. Sans élément médical nouveau, ce que je lui dit. Il finit par me dire que son épreuve d'effort en cardio n'était pas bonne la denière fois (il m'avait dit le contraire en consultation...hmmm hmmm) et je lui explique donc qu'alors je pourrais bien revoir son aptitude tout court, ce qui entrainerait peut-être son licenciement...il se rétracte mais continue en insistant sur les déplacements. Là, c'est moi qui tiens bon, il peut quand même essayer ou bien me dire vraiment ce qui l'empèche médicalement d'y aller. Surtout que le site en question ne se trouve pas loin d'un CHU au cas où, et pas en rase campagne, tout seul. ("vous allez voir, je vais vraiment faire quelquechose" et sous entendu, "ce sera votre faute"!
J'ai fini par lui dire que les salariés peuvent contester des aptitudes médicales à l'inspection du travail...et lui donner même le numéro. Tiens, essaie !
Non mais.
J'accepte d'avoir tort, je suis généralement plutôt favorable aux demandes des salariés mais je ne suis pas d'accord pour écrire n'importe quoi. Ni pour les employeurs (au cas où ils tenteraient !) ni pour les salariés. Tenir bon sur des positions quand on n'a pas d'éléments nouveau permettant de ré-évaluer la situation, c'est aussi rester crédible, c'est aussi ne pas se faire entraîner dans le champ de la négociation entre le salarié et le patron. Chacun sa place, là, si Monsieur Paradis veut renégocier son contrat de travail, qu'est ce que je fais là ??? Clairement, je me positionne comme hors jeu pour des questions qui ne concernent pas la santé de mon point de vue. Sauf élément contraire nouveau.
A suivre: va-t-il continuer son arrêt ? va-t-il contester mon avis ? va-t-il aller en déplacement ?
18 janvier 2008
Courrier d'aujourd'hui (suite d'hier: "Urgence")
Monsieur,
J'ai appris hier que des salariés de TABOITE que je suis utilisent du BBBbase et CCCcide. Ces produits sont étiquetés de manière trompeuse "nettoyant écologique pour produit alcalin", cela ne signifie donc pas du tout qu'ils sont bio et encore moins inoffensifs pour la santé.
En effet l'un contient de l'acide chlorhydrique, à des concentrations élevées pouvant provoquer de graves brulures cutanées, oculaires ou des voies repsiratoires. L'autre contient de l'hydroxyde de soude pouvant causer des brulures encore plus graves puisque les signes de ces brulures sont tardifs, ce qui ne donne pas immédiatement l'idée de rincer. Si l'utilisateur porte des lentilles de contact, cela pourrait prolonger encore le temps de contact avec la cornée et aggraver les lésions.
Dans votre entreprise, ces produits sont semble-t-il utilisés en pulvérisation en plein air (ce qui soumet la pulvérisation au vent), sans équipement de protection adaptée.
Je vous conseille de ne plus utiliser ces produits, surtout dans ces conditions.
Je vous envoie ce jour un courrier plus précis, mais je tenais ce jour à vous adresser ce message afin d'éviter dès lundi la survenue d'autres accidents.
Je vous prie de croire, Monsieur, en l'expression de ma considération distinguée.
Docteur Sentinelle
médecin du travail de l'Agence
17 janvier 2008
Urgence
Il ya peu d'urgence en médecine du travail. Mais cet après-midi, j'ai reçu un coup de fil d'un salarié chef d'équipe dans les travaux publics. Il me signale la nouvelle utilisation d'un produit "qui brule". Ils utilisent depuis aujourd'hui un produit qui troue les gants, pour nettoyer des outils enduits de béton. En fait, ils l'utilisent même dans des pulvérisateurs, en plein air, avec des masques à poussières et des gants latex. Il y a déjà un salarié brûlé...et son chef demande quoi faire.
Après des recherches rapides, ce produit n'est autre que de l'acide chlorhydrique dilué à 30% ! Il y en a un autre qui contient de la soude à 30%. La soude fait des brulures plus graves parce qu'elle ne fait pas mal immédiatement, alors, on ne rince pas tout de suite !
Et le produit est étiqueté "nettoyant écologique (...)" traduit par le salarié en produit "BIO". Ben oui, les produits "BIO", c'est des trucs d'écolo, donc écolo, c'est bio...
Je fais une réponse immédiate: 1) arrêter immédiatement l'utilisation de ce produit, et 2) rincer à l'eau courante toutes les brulûres ou endroits de projection accidentelle pendant 10 minutes, 3) je lui promets de le rappeler pour le résultat de mes recherches, 4) penser à faire une déclaration d'accident de travail si besoin.
Et je contacte le responsable des achats de matériel à Lyon. Le salarié m'avait prévenu juste avant (sacrée marque de confiance) qu'il écoutait peu et qu'il avait toujours raison. Effectivement, j'ai pu le vérifier rapidement, je dois le rappeler demain, il était en train de prendre un train, mais il m'a déjà assuré que ce produit était "bio", donc sans danger, donc médecin du travail coucouche panier ! Il a juré qu'il m'enverrait les Fiche données sécurité demain...mais je les ai déjà, je téléphonais juste pour alerter !
Demain, je dois donc rappeler Monsieur Je-sais-tout-je-suis-pressé, et faire un courrier pour faire mon alerte...avant qu'il n'y ait d'autres victimes puisque ce produit doit être diffusé en national ! Si j'y arrive, je téléphonerai à mon collègue médecin du travail du siège de l'entreprise.
Attention: "Bio", ce n'est pas "écolo" et "écolo", ce n'est pas "bon pour la santé".
11 janvier 2008
Hercule
J'ai eu une consultation cette semaine qui m'a touchée.
C'est un homme arrivé en visite de reprise. Un homme costaud, la cinquantaire, que j'appelerai pour cette raison "Hercule". Il a eu un accident de travail, en démontant un chantier, il tenait un objet lourd de 80 kg en équilibre sur le bord d'un toit et en voulant le descendre, l'objet est tombé brutalement sur le sol. Par transmission du choc, il a eu une atroce douleur du dos, l'obligeant à s'arrêter plusieurs jours. Je n'ai pas tous les éléments pour comprendre l'accident mais j'ai compris que le salarié était seul pour descendre du toit l'objet de 80kg en le faisant glisser ???
Son médecin pense maintenant qu'il peut reprendre le travail. Je le rencontre donc lors de sa visite de reprise, il a posé des jours de congés. Après lui avoir fait raconter l'épisode, la consultation change de registre...
Impossible de me souvenir, même juste après, quelle question a pu faire basculer la consultation. Mais alors impossible. Encore ma façon de questionner plus en détail...Il était en train de m'expliquer que le patron l'avait traité de "tire-au-flanc", alors qu'il n'a jamais eu d'arrêt auparavant. Les choses datent du décès de son père et de celui de son frère à un an d'intervalle (ces dernières années). Le salarié essaie d'évoquer ce qui s'est passé et...fond en larmes.
Imaginez: Hercule qui pleure dans mon bureau, l'homme de 50 ans, "gars" du batiment, costaud, qui vient reprendre son travail et qui fond en larmes...j'ai été désarmée quelques minutes...j'ai laissé un peu de silence, un peu de place aux émotions.
En fait, il raconte que le patron lui avait d'abord dit qu'il prenait bien les jours dont il avait besoin, et de la même manière pour son frère, mais finalement, un conflit est né de ces épisodes là. Alors que c'est sans doute des circonstances dans lesquelles on est tous fragilisés ! J'ai fini par joindre son médecin traitant avec son accord, il a une prise en charge médicale correcte de sa dépression qui trainait finalement depuis tout ce temps. Et qui pouvait rendre dangereux le travail en hauteur puisqu'il m'a avoué qu'il avait pensé à la chute accidentelle du toit ! J'ai aussi contacté l'employeur pour annoncer l'inaptitude temporaire: il m'a dit "mouais, c'est encore pour son dos, c'est ça"... j'ai évoqué le secret professionnel, mais j'ai bien senti le ton... et à chaque fois ce ton me déplait. La suspicion ne permet jamais aux salariés de se donner à fond: soit le salarié est effectivement un "tire-au-flanc" (mais c'est rarissime) et c'est pas comme ça qu'on va le motiver, soit ce n'en est pas un et alors le résultat est dés-as-treux !
Dans cette consultation, j'ai été surprise du renversement du ton de la consultation qui aurait pu être tout à fait banale: un banal accident, une lombalgie banale, une reprise... et parce que j'ai posé une question, les chose ne se sont pas déroulées comme "prévu" ! Par ailleurs, dans cette histoire, je me suis dit qu'il est aussi question de son identité masculine: le décès du père et du frère, le conflit avec le patron, le métier dans le batiment, le fait d'être malade quand on est un homme, et encore plus le droit - ou non - de souffrir (physiquement ou moralement...)...
Je le reverrai à sa reprise "pour de bon" cette fois-ci je l'espère.
08 janvier 2008
Posture politique
Le meilleur moyen de neutraliser (au moins un certain temps) l'action d'un médecin du travail, c'est de lui dire oui: c'est ce que j'appelle la "posture politique". Acquiecer globalement, accorder un rendez-vous et trouver que les remarques et les informations sont forts intéressantes, être d'accord pour que le médecin du travail fasse les mesures de bruit qu'il veut, les enquètes qu'il veut, oui, oui, oui. Après tout, cela n'engage rien de plus dans l'entreprise. Et voilà, le tour est joué, le médecin trouve l'entretien plutôt facile et agréable, il se sent en confiance, et le voilà apaisé - et occupé à des tas d'évaluations, d'études en tout genre - pour de nombreuses années.
Hier, je suis allée rencontrer un chef d'entreprise pour évoquer avec lui des risques particulier en lien avec l'activité de ses salariés, soit sur des postes particuliers, soit en rapport avec des risques précis. Avec même des propositions. Tant que je suis restée vague, l'entretien était convivial. Quand je suis devenue plus précise dans ces propositions, et que cela lui demandait vraiment de s'impliquer, il est devenu plus réticent (vous écouter, passe encore, mais mettre en oeuvre...ça dépent, on verra, hm oui oui).
Si je suis admirative de ses qualités de diplomatie, de sang-froid, je suis sortie un peu déçue de l'entretien. Ben oui, déçue, comme si j'attendais qu'il accueille mon travail de manière plus concrète, plus sérieuse, même. Non, là, on aurait juste pris le thé ensemble, avec une discussion genre "café du commerce", cela aurait été aussi efficace !
Bon, d'accord, je ne peux pas supposer de l'effet que cela peut lui faire à plus longue échéance, quand il fera lui-même des liens entre ce qu'il a sous les yeux et ce que j'ai pu dire, mais cette incertitude rend floue la trace de l'efficacité de mon travail...et c'est désagréable. J'imagine que c'est comme un commercial en porte à porte qui se fait dire "non merci" pour la n-ième fois.
L'erreur que j'ai faite et que je ne ferai plus c'est de lui demander s'il voulait que je lui fasse un courrier pour résumer ce que je lui avais dit...sa réponse: "non, j'ai pris les notes de ce dont j'avais besoin" (deux lignes sur une heure et demie !)...erreur de jeunesse. Je voudrais bien le faire, ce courrier, mais je ne sais pas du tout comment je vais le faire quand même...faut que j'invente....fiche d'entreprise ???
A suivre
