Carnet d'un médecin du travail

04 mai 2012

Trilogie d'un médecin du travail - Acte Trois - Traitement

Suite à la constatation de la souffrance aigüe d'un ingénieur, je l'avais envoyé à son médecin traitant pour des soins et un arrêt de travail. Dans ces moments-là, l'arrêt de travail est un traitement à part entière, il permet à la fois de mettre à l'abri du contexte pathogène un salarié en souffrance et à la fois pour ce salarié de reprendre pied quand il ne sait plus où il en est.

Retrouver le sommeil, retrouver ses repères, retrouver sa capacité à réfléchir à la situation dans laquelle on se trouve, permet ensuite de reprendre le travail avec sa créativité, son élan, pouvoir dire ce qui coince et construire éventuellement de nouvelles façons de travailler.  

Pendant ce temps-là, j'ai pu rencontrer les autres membres de son équipe de travail pour avoir une idée de l'ampleur des dégâts sur la santé de l'ensemble de l'équipe, et pour avoir accès à une autre analyse de la situation. Cela permet parfois de trouver des solutions avec ceux qui sont à l'intérieur, ceux qui connaissent le mieux le contexte. 

Quand l'ingénieur est revenu de son arrêt de travail, à la suite de mon alerte auprès de ses responsables hierarchiques, il a été soulagé d'une partie d'un des deux projets en démarrage avec l'aide d'un stagiaire, et a rapidement été déchargé du projet 2A qui le rendait malade. Il a pu reprendre son travail au même poste avec une charge de travail et un contexte qui ne nuisait plus à sa santé.

A l'échelle collective, la question aurait pu - dû - être reprise par le CHSCT.

Quand des événements de souffrances ne sont pas déclarés en AT ou en MP, ni même sur le registre des AT bénins quand il y en a un, cela les rend plus opaques, et donc plus difficiles à mettre en débat à l'échelle collective. La souffrance des cadres est également un tabou, tabou des cadres eux-mêmes (au risque de passer pour un faible, ou de voir briser sa carrière), et tabou d'un certain nombre de représentants du personnel qui considèrent encore aujourd'hui que les cadres sont des salariés privilégiés (et donc qu'on ne va quand même pas les plaindre...). 

Le travail intellectuel continue aujoud'hui encore d'être considéré comme non productif dans un certain nombre d'entreprises, il reste donc considéré seulement comme un surcoût de l'objet produit, alors même que sans ce travail de conception, il n'y aurait même pas l'objet ! Dans ces considérations, le débat dépasse largement le métier du médecin du travail...

Posté par sentinelle à 15:08 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


02 mai 2012

#Reprise de l'écriture !

L'écriture nécessite un certain nombre de conditions. Avoir des lecteurs ne suffit pas, il faut des histoires à raconter, le temps pour le faire, l'énergie de d'y mettre et trouver son propre ton. C'est ce que j'ai essayé de faire ici depuis 2005, mais le contexte dans lequel j'écris a changé, il fallait s'adapter. 

Questionnée par les uns sur le sens de cette écriture, encouragée par les autres à poursuivre l'aventure, je vais donc continuer ce récit du métier de médecin du travail. Je remonte mes manches, je répondrais sans doute aux uns et aux autres qui ont laissé des messages et commentaires intéressants.

Vu de ma fenêtre, ce peut être un métier passionnant.

 

Posté par sentinelle à 15:05 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
13 octobre 2010

Trilogie d'un médecin du travail - Acte deux - Diagnostic

La suite de l'histoire de l'ingénieur a mis du temps à être écrite, je cherche à concilier vie professionnelle et vie privée !

Dans la phase diagnostic, j'ai cherché à rencontrer ses collègues de travail d'une part, pour évaluer leur état de santé dans de telles circonstances: avaient-ils vécu les choses de la même manière? Avaient-ils eu le même impact sur leur activité de ces problèmes de relation avec le client? Comment avaient-ils fait pour supporter cette situation ? Ensuite, j'ai rencontré le N+1, le N+2, le supérieur impliqué dans le projet de manière indirecte. Je voulais savoir également s'ils avaient eu des conséquences de la difficulté de ce projet sur leur propre santé et s'ils avaient pu mesurer qu'il en avait eu sur la santé des salariés avec qui ils travaillent.

Avec les collègues de travail, je m'attendais à ce que chacun se protège bien des problèmes du projet et je craignais de me heurter à des "tout va bien, RAS". L’enquête aurait alors été beaucoup plus difficile pour moi. Finalement, je n'ai pas du tout obtenu ces réponses. J'ai pu continuer d'appréhender ce qui pouvait rendre ce projet fou, et ce qui pouvait rendre malade. Chacun avait plus ou moins pris ses précautions pour s'en éloigner, de ne faire que le nécessaire urgent, laissant alors l'ingénieur que j'avais vu dans un isolement qui expliquait aussi son désarroi.

Les managers, eux, minimisaient les choses, le N+2, presque du côté du mensonge. J'ai dû abattre les cartes que j'avais en main, comme quand on joue au poker pour déjouer ses répliques. Cet entretien avec le N+2 a quand même été une joute difficile. Le supérieur qui n'est pas directement dans le projet, lui, se demandait comment faire avec ce "maillon faible", il était plutôt dans le déni avec des phrases du genre "des idées suicidaires, on en a tous !" ou encore "il y a les sportifs de haut niveau et il y a les autres". J'ai pu répliquer à ces phrases toutes faites, mais il y a des fois où je préfèrerais être sourde !! 

Une fois ce tour d'horizon fait, j'ai pu passer à l'étape "Acte Trois - Traitement", et contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, les médecins du travail ne sont pas que des spectateurs, ni que des distributeurs de mouchoirs, d'inaptitude ou je ne sais quoi d'autre. Et contrairement à ce que pensent certains, ce n'est pas juste de la frustration de médecin du travail que de vouloir appeler cette phase d'intervention "traitement". Il s'agit bien de traiter la situation, l'assainir d'abord et prévenir les récidives ensuite.

Posté par sentinelle à 16:48 - Commentaires [6] - Rétroliens [0]
10 octobre 2010

Mes consultations

Mes consultations ne tiennent pas dans vingt minutes. La plupart du temps. 

Quand je n'ai pas vu quelqu'un depuis deux ans, je dois faire le point sur les deux années écoulées, tant sur le plan du travail que du côté de la santé. Faire des liens, me tenir au courant des dernières avancées dans l'entreprise. Quand le salarié me connaît, je n'ai plus à expliquer pourquoi je pose toutes ces questions. 

Je ne cherche pas à "meubler" comme certains commentaires ont pu le laisser penser. Certains de mes confrêres ont peut-être fini par laisser tomber des missions impossibles. Peut-être. Il est toujours assez facile d'ailleurs de généraliser à une profession toute entière ce qu'on a pu voir dans un cabinet médical. Et je passe beaucoup de temps dans les consultations à me situer dans le champ de la santé au travail. 

Si je pose la question "est-ce que tout va bien? et côté psy, tout va bien?", ça ne marche pas ! C'est comme la question: "Buvez-vous de l'alcool?" Pourquoi pas alors "Etes-vous alcoolique?" Ce serait plus rapide, mais ça ne marche pas. Si je m'en tenais là, je pourrais même faire des consultations à dix minutes, ce serait plus rentable. Des fois, même, j'en ai tellement marre de me faire houspiller sur ce que font les autres que je voudrais bien pouvoir bacler mes consutlations pour ne faire que dix minutes et dehors.

Seulement voilà, je ne peux pas. Je ne peux pas parce que même si je voulais les salariés eux-même attendent autre chose de cette consultation-là, et surtout quand ils me connaissent. Je me sens impliquée dans la vie de leur entreprise, dans leur vie au travail, de manière à pouvoir apporter mes compétences de santé au travail à ces endroits-là. Je ne considère jamais ces consultations comme des consultations de routine. Je n'y trouve pas de routine, il y a toujours des choses nouvelles, des choses que je n'avais pas bien comprises, des choses que j'ai pu voir sur le lieu de travail que je veux comprendre mieux. Et il y a leurs questions, leurs réactions, les choses qu'ils ont eux envie de me dire. Et ce qu'ils ont envie de partager, ça me fait avancer, et ce n'est jamais de la routine. Et ça ne rentre généralement pas dans vingt minutes.

Je ne peux pas faire des visites de dix minutes, et je ne le veux pas, j'aime ce métier et j'essaie de le faire bien. 

Quand je conclue ma consultation, je signe la fiche, elle devient le plus souvent un détail, une formalité, le plus important a été fait avant.

Posté par sentinelle à 16:48 - - Commentaires [9] - Rétroliens [0]
30 mars 2010

Trilogie d'un médecin du travail - Acte 1 - Souffrances

Depuis deux semaines, je suis en plein dans la trilogie d'un médecin du travail: Souffrances-Acte 1, Diagnostic-Acte 2, Traitement-Acte 3. Je vais décrire ici le déroulement de ce qui fait partie de notre travail quotidien. 

J'ai vu en consultation un ingénieur qui est venu me voir pour avoir mon avis sur sa situation. Il a bien fait. Il y a des moments où on est si mal qu'on n'arrive même plus à savoir si ce qu'on vit est vraiment fou ou si on est soi-même fou. Lui, il a de la chance, il a demandé de l'aide. D'autres pensent directement que ce sont eux qui sont fous, d'autant que l'entourage professionnel parvient assez vite à le leur faire croire pour tenir le coup dans leur monde de ...fous.

Cet ingénieur a au moins dix ans de métier, et travaille sur un projet depuis deux ans. Normalement, son travail s'arrête au bout de deux ans quand il confie ce travail à d'autres qui mettent en oeuvre le projet concrètement. Son travail de concepteur se passe entre un client, et l'entreprise de réalisation du projet. Oui, mais là, il n'en peut plus: le client continue d'ajouter des demandes en dehors de l'appel d'offre même à ce stade de réalisation du projet (finalisation), et les commandes du projet étaient un peu trop floues à certains endroits initialement pour créer des conflits aujourd'hui sur la demande. Donc, la commande du client n'est déjà pas très claire, mais en plus, il faut continuer de travailler à la conception alors que le projet devrait être fini, et qu'à ce stade, on doit aussi faire face aux aléas de la réalisation. Triple travail donc: suivre la mise en oeuvre qui pose des problèmes techniques et qui repose donc des problèmes de conception, remettre la table pour la conception pour les nouvelles demandes et faire face aux désaccords sur le projet de départ dont les critères de mise en oeuvre étaient flous (fous?). Et lui, il aime le travail bien fait. 

Cet ingénieur a également été mis sur d'autres projets, parce que son entreprise, heureusement pour lui, a décroché d'autres projets à développer, et il doit aussi les faire avancer avec un calendrier contraint. "Normalement", le projet qui a deux ans (on va l'appeler 2A, ce sera plus simple), devrait être fini. "Normalement", lancer d'autres projets avec des superpositions créée déjà des moments de surcharge plutôt bien supportés par les ingénieurs de cette entreprise, parce que "normalement" de courte durée. Cet ingénieur est déjà sur d'autres projets depuis janvier, ce qui fait déjà trois mois. Il a le choix entre laisser ces projets "traîner" mais les échéances se rapprochent ou négliger le 2A. Enfin, le choix....non parce que les nouveaux projets commencent à être dans des phases avec des dates "butoir" et le 2A, le client est très énervé du retard dû aux problèmes techniques et à ses demandes de choses à faire en plus qui n'en finissent pas d'être mises au point. Personne n'en peut plus de ce projet 2A, mais chacun semble s'en accommoder en s'affairant à d'autres choses, éventuellement - et surtout - ailleurs physiquement, et chacun finit par ne plus trop évoquer le sujet de manière à ne pas être sollicité d'une part et de ne pas trop souffrir d'autre part.

Et donc l'ingénieur, lui, commence à ne plus savoir où donner de la tête. Exactement, littéralement, et il n'en dort plus. Il pense en rentrant chez lui qu'un petit accident, là, ce serait pile poil. Il a mal à la tête de plus en plus souvent, il devient irritable à la maison, il a envie de mettre une tête au chef de son chef.

Le chef de son chef ? Oui, parce que le chef de son chef gère le projet en direct avec le client et qu'alors que son chef lui donne des consignes, le chef de son chef lui donne des contre-consignes. Et puis, le chef de son chef, ça lui arrive de mentir aussi: genre "si tu m'avais donné l'info plus tôt, j'aurais décidé autrement, mais là...tu dois faire avec ce que je te dis" alors qu'il est certain de lui avoir donné l'info et que ce N+2 n'en a finalement pas tenu compte. D'ailleurs, le chef de son chef a viré le N+1 il y a un an de ce projet...et de l'entreprise. Ah oui ? Oui. Du jour au lendemain, et devant tout le monde alors que c'est lui (le N+2) qui l'avait embauché. D'ailleurs, c'est pour ça sans doute que le N+2 dirige le projet en direct avec le client, qui a pris l'habitude de l'avoir comme correspondant habituel, même s'il y a un nouveau N+1, qui arrive en plein chantier.

Conflits éthiques sur le contenu, conflits éthiques dans les relations, injonctions paradoxales (terme technique pour dire qu'on demande une chose et son contraire en même temps), surcharge, isolement et troubles de la santé directement en lien avec le travail: je demande à l'ingénieur d'aller voir son médecin, il faut qu'il soit en arrêt de travail: je le mets inapte temporaire et je rédige une lettre détaillée pour le médecin. Ensuite, avec son accord, je téléphone directement à son médecin traitant. Et à son autre chef (qui n'est ni le chef, ni le chef du chef) pour lui dire qu'il est en arrêt. (Ah oui, au fait, il a un autre chef, qui n'est pas son chef direct ni le chef du chef...c'est FOU, non?).

Rideau.

Posté par sentinelle à 19:45 - - Commentaires [10] - Rétroliens [0]


25 février 2010

L'aptitude: une escroquerie qui dure !

L'aptitude médicale à un poste de travail est déterminée par le médecin du travail, aujourd'hui, en France. Elle consiste pour le médecin du travail à répondre à la question suivante: "La santé de ce salarié est-elle compatible avec son poste de travail dans cette entreprise-là ?". Cette aptitude doit être valable en sous-entendu, pour un an, ou deux, puisque la prochaine consultation médicale reposera cette question. Or, "normalement", les consultations ont lieu tous les ans ou tous les deux ans en fonction de ce qu'à décidé l'employeur du salarié, "normalement" en fonction des risques auxquels il est exposé (selon l'arrêté du 11 juillet 1977 puisque cela n'a toujours pas été actualisé...). Je ne vais pas discuter dans cet article du fait qu'un salarié bénéficie d'une surveillance médicale renforcé parce qu'il est exposé à des risques importants, comme si la surveillance médicale renforcée mettait l'employeur en règle concernant les risques importants auxquels il expose son personnel...un autre débat pour un autre article.

Donc: lors des consultations médicales, je dois me prononcer sur l'aptitude des salariés à occuper leur poste de travail, en fonction de leur état de santé. Le mot "Apte" fait rire tout le monde. C'est le sujet de petits blagues, courtes, entre collègues quand ils sortent de la plupart des consultations de médecine du travail. Je pourrais m'en vexer, qu'une partie de mon travail soit ainsi prise en dérision. Mais je sais profondément qu'ils ont raison: ce cinéma est complètement grotesque. Alors qu'ils puissent en rire, tant mieux. Cela signifie pour moi qu'ils ont bien compris que ce mot "apte" est...inapte, inadapté, ridicule. Et ce, sans que cela change la qualité du travail que je peux faire avec eux.

Le mot "Inapte" fait plus mal, et là, on ne rigole plus. Deux inaptitudes possibles: l'inaptitude temporaire,  et l'inaptitude "définitive" (même si généralement ce mot'-là "définitif" ne figure pas sur mes fiches).  La première situation, l'inaptitude temporaire, signifie que j'évalue l'état de santé d'un salarié insuffisamment bon pour continuer son travail mais qu'après les bons soins de son médecin traitant, le salarié pourrait reprendre son travail comme avant. Dans la deuxième situation, le salarié a un handicap durable qui va empêcher le travail, et je signale à l'employeur par une inaptitude que le salarié va devoir être reclassé à un poste compatible avec sa santé, et qu'en l'absence de poste de reclassement, le salarié va être licencié de l'entreprise pour inaptitude médicale.
Prenons des exemples, un salarié vient le jour de la consultation avec une tendinite aiguë, une sciatique importante qui l'empêche de marcher, des problèmes de sommeil (en plein divorce par exemple), ou une bronchite à un stade de l'essoufflement permanent, je le renvoie chez lui avec un rendez-vous chez son médecin traitant que j'appelle avec son accord. Pour que sa situation de travail soit claire, je rédige une "inaptitude temporaire" en laissant le soin au médecin traitant de juger de l'utilité et de la durée d'un arrêt de travail. J'en informe l'employeur et à la suite des soins, le salarié reprend son poste: il n'a plus son problème aigu de santé. Dans le cas d'un inaptitude définitive, je rédige les avis de la façon suivante: "Inapte au poste antérieurement occupé. Peut faire un travail assis, sans port de charges", par exemple. L'employeur a ainsi des indications pour organiser un reclassement. Je téléphone à l'employeur directement pour lui présenter la situation, nous convenons généralement d'un rendez-vous pour organiser ce reclassement. Si rien n'est possible, le salarié est licencié de l'entreprise. (Je résume).

D'autres subtilités sont possibles dans la gamme "apte", on peut aussi mettre des "restrictions": le salarié est apte, mais je prescris des circonstances dans lesquelles le salarié ne peut pas faire son travail. Par exemple: un jour, un salarié avait une tendinite de l'épaule et devait faire son travail d'ouvrier. Ce travail consistait à assembler des objets sur une chaine, en changeant de poste toutes les deux heures pour finir à un poste où il fallait mettre les objets assemblés (de 5kg) dans des caisses mesurant parfois jusqu'à 1m50 du sol, c'est-à-dire largement au-dessus de ce qu'il pouvait faire avec sa tendinite de l'épaule. Dans ce cas, je mets "apte avec restriction: pas de mouvement au dessus des épaules", cela veut dire qu'il peut faire son travail habituel, sauf celui où il met les objets de 5kg dans les caisses. Ce travail de restriction demande beaucoup de doigté parce que si les restrictions sont trop difficiles à respecter par l'employeur, celui-ci peut considérer que c'est une inaptitude et on est dans le cas de l'inaptitude définitive... La rédaction de ces restrictions demande aussi du doigté parce que le salarié lui-même ne veut pas être mis à l'écart, le patron a aussi des contraintes d'organisation et que cela complique les choses. Si on veut qu'une restriction fonctionne, il faut trouver le juste milieu. Cela se passe généralement entre plusieurs coups de téléphone, entre le médecin traitant, le spécialiste, l'employeur, et surtout quand je peux, ces coups de fil ont lieu lors de la consultation, quand j'ai le salarié encore avec moi, pour qu'il assiste à toutes ces négociations, et qu'il puisse y participer.

Reste tous les autres qui sont aptes. Mais sont-ils aptes vraiment ?  Apte, cela veut donc dire que j'estime que leur état de santé est compatible avec leur poste de travail dans leur entreprise. Et ça c'est super bidon. L'escroquerie. Ce dont tout le monde rit. Et pour cause. Il faudrait que je connaisse l'état de santé des salariés pour répondre à cette question. Et d'une. Et que je connaisse leur poste de travail dans leur entreprise, à tous tout le temps. Et de deux. Et qu'enfin, ma perspicacité aidée de ma "Science" soit affutée au point de trouver les deux compatibles. Examinons la situation de plus près.

Lors de la consultation, je n'ai que mes mains, mes yeux, mes oreilles, mon stétho, mon tensiomêtre et ouhla mon marteau à réflexe. Eventuellement mon otoscope quand je le sors de la valise. Bon. Pour évaluer un état de santé, c'est maigre. Je peux faire des radios, mais ça ne montre pas tout les radios. Je peux faire des prises de sang, pas à tout le monde, mais de tout façon, ça n'évalue pas tout.  Je peux vérifier l'état des vaccinations, c'est Bien, mais ça ne va pas me dire si oui ou non ce salarié est en bonne santé.  Bon. Et puis, il est vite question avec mes collègues de la Vérité: les salariés me disent-ils la vérité? Ahaaa grande question! On peut même en discuter toute la soirée, de savoir s'ils connaissent même la vérité et de qui connait la vérité en ce bas monde. Non.

J'ai donc laissé tombé la question de la vérité, je suppose que les salariés que j'ai en face de moi me disent la vérité. La leur en tout cas. Les suspecter n'avance à rien, je leur fais confiance et de cette manière, je pense qu'ils me font confiance. Imaginons donc qu’ils me parlent vraiment de leur santé. Ils savent à peu près où ils en sont, ils répondent à mes questions, et avec ces 20 minutes passées ensemble, je dois être au point. Mais comment garantir qu'il en sera de même demain, après demain, le mois prochain? La santé est un état fluctuant, qu'elle soit bonne tout le temps est impossible ! Pourtant, quand je suis en train de signer "apte", c'est jusqu'à la prochaine fois, donc, je signe que le salarié est en bonne santé pour un ou deux ans: ça aussi c'est bidon, et tout le monde le sait.

Ensuite, il faudrait que cet état de santé-là soit "compatible avec son poste dans cette entreprise-là". Calculons un peu: j'ai 3000 salariés. J'ai 250 entreprises avec plusieurs lieux de travail pour certaines d'entre elles (chantier, aide à domicile, commerciaux, chauffeurs,...). J'ai 150 demi-journées par an à passer à les visiter. Il faudrait être sérieux pour réussir à tout faire dans l'année en ne faisant que ça. Mais pendant que les mois passent à ce que je m'active à tout visiter, tout voir, tout comprendre, les entreprises changent, les chantiers changent, il y a des restructurations, de nouvelles machines, de nouveaux aménagements, les salariés eux-même changent (CDD, démission, embauches,...) ou demandent des aménagements pour leur handicap. Donc au bout d'un an, tout est à recommencer. Les commerciaux n'ont pas le même métier dans le domaine pharmaceutique que dans le domaine phytosanitaire, les aide-soignantes pas toutes le même métier dans toutes les maisons de retraite, les aide à domicile ont un travail difficile à visiter, et j'en passe. Je me consacre à fond à la connaissance du travail de chacun, mais je ne connaitrai jamais vraiment tous les postes dans toutes les entreprises. Donc, en consultation, je demande à chaque salarié de me parler de la particularité de son poste dans son entreprise. Je recoupe les informations avec ce que j'ai vu, ou entendu des autres de la même entreprise, et j'avance. Je me fais une idée en relief avec plusieurs points de vue.

Et faisant la synthèse de l'évaluation de l'état de santé et de l'évaluation du poste de travail en 20 minutes, je déclare le salarié "apte". Quelle fragilité de cette décision!! Jusqu'à quand devra-t-on jouer à cette supercherie?

Certains de mes collègues ont décidé de rédiger des « certificat de suivi médical ». Cela évite d'écrire le mot "Apte". Pour ma part, je continue d'écrire "apte" parce que je m’économise encore les nombreux coups de téléphone et autres mécontentements des employeurs qui ne comprendraient pas, pour me consacrer totalement à mes missions de prévention mais je sais bien qu’il y a quelquechose de bidon dans le mot «apte»,  et je le dis à mes salariés. Sans un certain plaisir à les en entendre plaisanter.

Voilà, riez…tant que vous êtes « apte ».

Posté par sentinelle à 16:57 - - Commentaires [37] - Rétroliens [0]
03 février 2010

"La prévention mouhahah, Docteur, trop cher"

Pour ceux qui parlent de l'inefficacité de la médecine du travail

J'ai trouvé une comparaison qui pourrait donner une idée de l'inefficacité de la médecine du travail. Cette comparaison est violente, elle n'a qu'une valeur relative, mais elle fait son effet.

Là, j'en vois qui pensent déjà, "au moins elle reconnait que ça sert à rien". Pas du tout, je pointe les dysfonctionnements qui en font une machinerie inefficace. Allons-y.

Imaginons, une discussion au gouvernement haitien: un ministre propose avant le tremblement de terre récent, une mesure pour mettre des normes anti-sismiques sur les bâtiments en construction neuve, en même temps que la reconstruction des bâtiments administratifs stratégiques en norme anti-sismique, et des mesures de prévention publique (formation des populations, refuges). Le ministre argumente, il avance que la faille risque de donner encore des secousses et que dans l'état actuel, les sismologues prévoient que des secousses importantes détruiraient la plupart des bâtiments et pourraient faire mourrir un grand nombre d'habitants. Un silence se créee autour de sa proposition, tout le monde se regarde, personne  ne répond. Puis, le chef du gouvernement se lève et balaie la proposition rapidement en estimant que tout cela serait bien trop coûteux. Trop cher, Monsieur.

Quelques mois plus tard, un tremblement de force 7 sur l'échelle de Richter détruit la ville et tue au moins 150000 personnes, nécessite des moyens internationnaux colossaux, mobilise des centaines de secouristes du monde entier. Trop cher la prévention. Oui. Trop cher.

Voilà ce qui arrive à un médecin du travail qui présente des risques professionnels importants et les moyens de les prévenir dans un certain nombre d'entreprise: trop cher, trop coûteux, Docteur . Les échaffaudages, trop cher, les aspirations pour les poussières de bois ? trop cher. Diminuer les cadences et adapter les postes de travail des ouvriers, trop cher. Les laisser prendre des pauses, (où ils pourraient se parler, quelle horreur), trop cher. Réparer la machine qui sort des pièces non conformes, trop cher, on préfère mettre la responsabilité sur ceux qui contrôlent les pièces, ils font trop de "non-conformités", ou ils laissent passer trop de défauts, ça c'est moins cher. Faire du désamiantage dans les normes, trop cher. Evacuer les fumées de soudage, trop cher. Prévoir de meilleurs délais pour les chantiers pour faire face aux aléas, trop cher.

Oui, toute la prévention a un coût, mais un mort sur un chantier a un coût aussi, 150000 morts de l'amiante a un coût. Et ce n'est pas en mettant dans le plan Santé-travail qu'il faudrait moins d'obèses dans les entreprises (cf Plan 2004-2009) qu'on va faire avancer les choses sérieusement. Ce n'est pas en donnant aux directeurs des services les commandes de la prévention en entreprise qu'on sera proche des difficultés de terrain.

L'indépendance des médecins du travail souvent pronée pour défendre le métier sert aux médecins à pouvoir mettre le doigt là où la prévention sera la plus efficace: poussières de bois, travail en hauteur, risque chimique, les projets transversaux ont un intérêt mais les projets de santé publique comme le sevrage tabagique ou la minceur des salariés n'augmentera pas la prévention des risques professionnels. L'indépendance des médecins du travail donne l'impression qu'alors les médecins n'en feraient qu'à leur tête,  mais elle garantit que ces médecins gardent sur les entreprises ce regard extérieur précieux à ceux qui "ont le nez sur le guidon".

En attendant, les médecins n'ont toujours eu comme rôle d'e n'être que des conseillers...parfois transformés  en bouffons: "la prévention mouhahah docteur, trop cher". Jusqu'à ce qu'on doive faire face à 24 suicides, 100000 morts de cancers, 30 morts et 2500 blessés par explosion, etc...Pour l'instant, les médecins parlent, les entreprises continuent comme ça.

A cette heure de la réforme de la médecine du travail, comment les écrits des médecins du travail sur la prévention des risques professionnels vont-ils être pris au sérieux ?

Posté par sentinelle à 11:48 - - Commentaires [3] - Rétroliens [0]
26 janvier 2010

Quand je suis vraiment désespérée...

Morceau de conversation avec un salarié (fréquent):

 

-(le salarié)La médecine du travail, moi, je n'ai jamais su à quoi ça servait. C'est n'importe quoi, et vous, les médecins du travail, vous n'avez aucun pouvoir, finalement, ça sert à rien.

 

- En fait, on peut quand même participer à la prévention en entreprise, avec les enquêtes de terrain, les consultations médicales, l'organisation de travaux avec d'autres intervenants pour les handicapés par exemple.

 

- ouais, ben pour moi, ça sert à rien.

 

- ...(je laisse tomber quand je suis vraiment désespérée, terrassée, oui ça m'arrive, lutter certaines fois contre un mur peut-être inutile et fatigant)...vous avez sans doute raison dans un sens et d'ailleurs, il n'y aura bientôt plus de consultation de médecine du travail.

 

-quoi? ah bon? même pas un examen annuel ?

 

-non, ce sera sans doute des infirmières que vous verrez de temps en temps, quand ça va bien, ça va bien, après tout, hein ?

 

-bah quand même, c'était peut-être mieux que ce soit des médecins, et quand on aura des trucs graves, non?

 

-...(bah, ce sera pas de la prévention, alors).

 

Je suis toujours surprise par cette conversation qu'il m'arrive de vivre. Je choisis d'annoncer qu'il est prévisible que les médecins ne fassent plus les consultations comme aujourd'hui. Pour m'apercevoir que ceux qui y tiennent ne sont pas ce qu'on croit. Trop beau.

Posté par sentinelle à 20:57 - - Commentaires [6] - Rétroliens [0]
25 janvier 2010

Une forme d'action: la pétition. Je signe.

"Collectif des médecins du travail de Bourg en Bresse

14 Janvier 2010

APPEL CONTRE LE PROJET DARCOS

de mise à mort de la médecine du travail


A l’heure de la hausse du nombre des accidents, maladies professionnelles et des suicides au travail (comme cela a été révélé à France télécoms) à l’heure de la hausse des accidents cardiaques et vasculaires liés au stress et à la souffrance au travail, à l’heure où dérivent les méthodes de management et leurs exigences dévorantes de productivité, faut-il affaiblir ou renforcer la médecine du travail ?

Après plus de vingt ans de dégradation continue de la santé au travail, nul ne nie qu’il y ait besoin d’une grande réforme pour la reconstruire. 
Mais les salariés, les syndicats, les professionnels des questions de santé au travail sont terriblement inquiétés par les orientations de la «réforme» annoncée de M. Darcos. 

C’est un projet qui va dans le sens de celui du Medef auquel, pourtant, tous les syndicats de salariés se sont opposés unanimement en 2009. 
Il propose carrément de violer le cadre de responsabilité du médecin du travail pour qu’il serve de bouclier protecteur à celui des employeurs. Il est en contradiction de manière rédhibitoire avec les principes du Code de Déontologie médicale inscrits dans la Loi. 
Il projette d’organiser les prochains services de santé au travail (SST) en donnant total pouvoir au patronat : seront juges et parties ceux-là mêmes qui créent les risques.

Plus que jamais les médecins du travail et les autres acteurs des SST seront cantonnés dans des activités éloignées de la défense de la santé des travailleurs. Il s’agit de la mort de toute réelle prévention en santé au travail. Il s’agit de « démédicaliser » la seule spécialité dont l’objet est le lien entre la santé et le travail. Il s’agit de prendre prétexte de la pénurie (réversible) de médecins du travail en les remplaçant par des infirmiers alors que ceux-ci ne peuvent pas se substituer aux médecins et qu’ils n’ont pas de statut protégé. Il s’agit de transférer ces missions aux directeurs des services interentreprises de santé au travail (SST) c’est-à-dire aux Conseils d’Administration composés majoritairement d’employeurs (2/3). Il s’agit de déposséder les « commissions de contrôle » de leurs prérogatives notamment en ce qui concerne le droit d’opposition à la mutation ou au licenciement des médecins du travail, alors qu’au contraire ce droit d’opposition devrait être éten du pour que tout « Intervenant en Prévention des Risques Professionnels » bénéficie d’un statut de « salarié protégé ». 
Comment une « prévention » peut-elle exister, sans entretien clinique régulier avec les salariés, en espaçant les visites tous les 3 ans ? L’aptitude et l’inaptitude seraient définies du point de vue patronal : actuellement ces notions n’ont pas de définition légale, le médecin du travail les apprécie au cas par cas selon les risques pour la santé liés au poste de travail. Une nouvelle définition écrite dépendrait exclusivement de la capacité du salarié à effectuer la totalité des tâches prescrites : elle aurait une "simplicité" radicale, binaire (apte ou inapte) et reviendrait à supprimer toute notion d’aménagement de poste et d’adaptation des tâches à l’homme.

Le Medef voulait aussi que le médecin-conseil puisse déclencher une procédure obligatoire de retour au travail pendant l’arrêt de travail. L’employeur serait libéré de ses obligations de reclassement dès la visite de reprise. Après cette visite unique, et dans un délai de 21 jours, le salarié déclaré inapte pourrait être licencié. Les voies de recours, aujourd’hui possibles auprès de l’inspection du travail, seraient renvoyées à des dispositions non précisées. 
Au contraire de tout cela, une véritable prévention en santé au travail est nécessaire et possible. L’indépendance professionnelle exige que les préventeurs soient à l’abri des pressions de ceux qui les paient. Tous les secteurs sont « à risques », bureaux comme ateliers. Une authentique médecine de prévention, en adéquation avec les constats sur le terrain, peut tirer sa grande pertinence de l’entretien clinique régulier des salariés avec le médecin du travail. Il faut que la médecine du travail authentique et spécifique soit un véritable service public indépendant, avec les moyens nécessaires, la formation, les effectifs, et la prévention apparaîtra redoutablement efficace, progressive et finalement « économique » dans l’intérêt des salariés.
Que tous les acteurs de progrès refusent ensemble le projet Darcos de mise à mort de la médecine du travail 
POUR une authentique médecine du travail, indépendante, dans l’intérêt exclusif de la santé des salariés !


Signataires

Dr Mireille Cellier, Dr Odile Chapuis, Dr Jacqueline Chauvin, Dr Elisabeth Delpuech, 

Dr Karyne Devantay, Dr Yusuf Ghanty, Dr Chantal Lafarge, Dr Jean-Michel Lauze."

Posté par sentinelle à 11:05 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
03 janvier 2010

Bidouillages de tous les jours

Chère Marie-Christine,
Merci de votre message qui me donne l'occasion de dévoiler une partie de notre travail en sous-marin. Je vous répondrais personnellement dans un mail très prochainement, mais je vais donc développer une partie de notre métier, du quotidien qui n'est ni de la visite en entreprise, ni des consultations. Je passe un temps non mesurable à régler des situations comme la vôtre. Avec dynamisme et délicatesse, on peut arriver à retrouver des situations vivables. Tout ce travail que nous faisons chaque jour pour parvenir à allier les contraintes du travail, celle des médecins conseils, celles des employeurs et celle de votre propre corps, relève de l'exploit et n'existe dans aucun compte-rendu. Pendant ce temps-là, on ne fait pas de fiche d'entreprise, ni de visites périodiques, ni de courrier, ni d'analyse des risques. On fait du "maintien dans l'emploi". Tous les jours ou presque, les médecins du travail comme moi ont ce type de difficultés à résoudre, et c'est justement parce que nous sommes des médecins entre le travail et les employeurs d'une part, et les salariés, les médecins traitants, la santé, et les médecins conseils d'autre part, que nous sommes au coeur de ce dispositif. Ce travail minutieux, qui demande de la patience, de l'écoute, de la ténacité aussi, et qui passe souvent inaperçu, nous donne aussi parfois le plaisir de petites réussites.

Dans un cas comme le vôtre, il faut comprendre la logique des médecins conseils. Ils sont les conseillers de la caisse, ils ont des objectifs économiques pour réduire les arrêts de travail qui représentent un coût important pour la sécurité sociale. Pour eux, il ne s'agit pas de savoir si votre travail est possible avec votre état de santé, mais si vous ne pourriez pas reprendre pour coûter moins cher. Alors, comme votre genou a une taille normale, sur des critères parfaitement objectifs, votre état de santé à leurs yeux, ne justifie plus l'arrêt: la douleur est trop subjective, et si on laissait toutes les personnes qui ont mal quelque part en arrêt, ça ferait du monde. Non, on est sensé ravaler sa douleur, pas de chichis et hop au travail. La douleur, elle, n'est pas dans les critères de la maladie pour la sécu.

Dans le cas de votre genou, Marie-Christine, je vous conseille de filer vite fait chez votre médecin du travail en visite de pré-reprise. c'est une visite qui permet de lui exposer la situation difficile dans laquelle vous êtes. Y aller le plus rapidement possible, cela permet de profiter des deux mois d'arrêt qu'il vous reste pour galoper pour trouver une solutions. Et là, je vais vous expliquer ce que je fais tous les jours, quand je reçois quelqu'un comme vous.

D'abord, je fais le point avec le salarié sur sa santé, ce qui s'est passé, les médecins qu'il a consulté, l'évolution de sa maladie, le kiné, les douleurs, la vie quotidienne avec la maladie 'cela me permet d'évaluer la gène, par exemple si la personne ne peut même pas se laver toute seule). On fait le point sur le psote précédent, les espoirs de changement, les angoisses que représente la reprise, etc. Je laisse le salarié me raconter ce dont j'ai besoin pour l'aider, il me faut généralement au moins 40 minutes pour une pré-reprise !

Ensuite, je lui dis que je vais contacter les médecins qui se sont occupés de lui et j'essaie de le faire  avec son accord devant lui pour qu'on puisse discuter en gagnant du temps: on fait une sorte de conversation à trois, ce qui augmente les chances de bien comprendre la situation et d'être en contact. Ensuite, nous convenons de nous revoir avec d 'autres renseignements. Le salarié contacte son employeur pour parler reprise avec une gène physique momentanée, pour savoir s'il accepterait un temps partiel.

Mon travail de fourmi commence, il faut coordonner la reprise dans des conditions correctes avec ce que je sais de la situation: contacter l'employeur pour lui parler de la reprise du salarié, lui demander ce qu'il va pouvoir organiser pour rendre les choses possibles, le temps que le salarié reprenne ses capacités. Ce n'est pas la partie la plus facile, il ya les employeurs qui peuvent organiser leur entreprise avec un peu de souplesse et d'autres non: un maçon qui n'a qu'un seul salarié aura plus de mal qu'une grosse boite qui peut prévoir qu'un salarié soit momentanément moins productif. Il y a les employeurs esclavagistes qui veulent du salarié rentable, il ya des employeurs formidables qui font le travail eux-même pour que le salarié ne soit pas trop surchargé à son retour. Il y a les employeurs qui grognent quand on les appellent mais qui arrivent très bien à se débrouiller après. Il y a les employeurs qui hurlent qu'ils veulent des salariés à 100%, il ya ceux qui sont d'accord pour un "demi-salarié" plutôt que rien du tout.
Cet appel, c'est un appel POKER. Des fois, je vais réussir à avoir des pistes dès le premier appel, des fois il me faudra de la ruse, de la patience, laisser les choses reposer parce qu'au-dessus de tout, les employeurs détestent prendre une décision par téléphone en URGENCE. Donc, je laisse la porte ouverte et je termine par un "je vous tiens au courant", pour garder contact.

Ensuite, j'appelle les médecins traitants pour savoir ce qu'ils en pensent, eux, de cette reprise, et je leur donne ce que je sais du travail pour qu'ils sachent que ça va être délicat. J'essaie de savoir s'ils ont fait des démarches (travailleur handicapé, invalidité,...), j'essaie de savoir s'il reste des traitements en cours, une évolution possible de la maladie. Ils sont au coeur du traitement et du suivi, je n'y étais pas et surtout j'arrive à un moment M d'une histoire de santé, il faut que je comprenne bien où on en est. Je leur laisse mes coordonnées (mais c'est rare que ce soit eux qui me rappellent...).

Enfin, j'appelle le médecin conseil, pour savoir comment il a pris sa décision. Savoir s'il avait bien toutes les cartes en mains, parce qu'à ce stade, moi, j'en ai un paquet de cartes ! Et je lui explique que la situation va être difficile: côté travail, l'employeur n'est pas chaud, pas prêt, ou encore le travail est tellement difficile avec la maladie que cela risque d'être un peu trop tôt...Et j'essaie de le convaincre qu'un mois d'arrêt de plus peut améliorer l'état de santé et faire avancer la situation du côté travail. J'essaie de négocier quel ques semaines de plus pour continuer mon travail de stratégie pour que "ça marche".
Que les médecins conseils ne prennent pas ombrages du fait que je les appelle en dernier, il m'arrive de les appeler en premier, j'essaie de montrer le travail de coordination que je fais autour d'une pré-reprise.

A ce stade, je prépare parfois le plan B en contactant le service qui nous aide pour les Travailleur Handicapé et qui dépend du PDITH et de la MDPH. Ils connaissent parfaitement les lois qui aident les personnes handicapées, et cela permet de consolider notre travail commun à tous (médecin, employeur, MDPH) de "Maintien dans l'Emploi".

Non seulement, je passe près d'une heure de consultation la première fois avec la personne, mais tout le travail qui suit peut également prendre des heures. J'aime ce travail invisible, comme un jeu de stratégie, où je déploie tous mes savoir-faire au service des salariés malades.

Pour conclure, je rends hommage (pour une fois) aux employeurs modèles qui ont su accueillir après une maladie leurs salariés moins en forme qu'avant: ils savent que tomber malade est injuste et que reprendre son travail c'est reprendre une place, c'est construire sa santé, c'est contribuer à l'oeuvre commune, c'est retrouver des possibles.

Posté par sentinelle à 16:21 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]