Carnet d'un médecin du travail

28 août 2012

Patrick*2

Patrick revient me voir quelques semaines après, il est en arrêt de travail, il va mieux. Il discute mieux, et il parvient à me dire ce qui ne va pas dans le nouveau planning. Il a pris le temps de regarder: depuis quelques années, le temps à consacrer aux taches d'entretien du parc et des jardins est passé de 18h par semaine à 10h par semaine, pour une charge plus importante, parce que des parterres de fleurs ont été installés et qu'il faut les nettoyer plus souvent que de l'herbe à tondre. Le nouveau planning prévoit toutes les tâches à faire sans marge de manoeuvre (sans doute au cas où il pourrait croire que les plages où il n'y a rien de prévu, il n'y a rien à faire...) et tout est organisé: deux heures pour les vitres de toutes les cages d'escalier, une heure pour rentrer, laver toutes les poubelles et les ranger dans les cages d'escalier, une heure et demie pour passer toutes les semaines l'aspirateur dans toutes les caves (8 cages),...et en haut de la page est écrit "tâches supplémentaires, voir feuille annexe". Sur la feuille annexe, il ya trente lignes de taches à faire en plus selon la météo, et s'il restait du temps pour le faire. Mais de toute façon, il faut le faire.

Patrick est tout à fait d'accord pour le faire, il a l'habitude au bout de 15 ans de travail à cet endroit, mais il tente de courrir derrière les tâches à faire, et de contenter tout le monde. Il veut que la résidence soit bien entretenue, il se donne à fond (il dit même avec humour qu'il essaie de battre ses propres records de rapidité: "j'ai mis 1h30 pour ramasser toutes les feuilles, une fois, essayez-donc de me battre !!"). Mais quand Madame Tsoin-Tsoin lui demande d'arracher toutes les mauvaises herbes avant de tondre, par exemple, il est d'accord mais cela lui prendrait trop de temps, ce qui lui serait reproché ensuite. Injonction paradoxale, ça s'appelle.

Il a été convoqué par le médecin conseil (de la CPAM) qui met fin aux indemnités journalières quelques jours après, celui qui lui a dit qu'il fallait reprendre, de ne pas se "laisser aller" dans un arrêt de travail trop long. Mfff. Ensuite, Patrick devait avoir ses congés annuels, ça tombe plutôt bien. Et puis, il a repris ses esprits et il va mieux.

Dans la réforme de médecine du travail, il est maintenant prévu, qu'avec l'accord des salariés, les médecins du travail peuvent faire des recommandations avant la reprise lors des visites de pré-reprise. Je téléphone donc à l'employeur pour lui dire que Patrick va reprendre son travail, et qu'il faudrai d'abord revoir son planning. Il faudrait également que Madame Tsoin-Tsoin puisse venir à l'Agence pour discuter des reproches qu'elle a à faire à Patrick et du planning. L'Agence me répond que Madame Tsoin-Tsoin ne devrait plus s'occuper de Patrick bientôt...suite à une discussion qu'elle a eu avec elle.

J'écris donc des recommandations sur une fiche de pré-reprise: "revoir le planning pour qu'il soit faisable et éviter les reproches répétitifs (L1152-1 du code du travail). Etude de poste prévue à la reprise de Patrick". Et Patrick a repris son travail.

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15 juillet 2012

Patrick*1

Un après-midi, je rentrais d'une visite en entreprise, et mon assistante m'indique qu'un salarié adressé en urgence par un délégué syndical de la bourse du travail est arrivé. Il a l'air inquiétant semble-t-il.

Je le reçois dans mon bureau, et cela a pris deux heures pour comprendre ce qui lui arrivait. Il fallait arriver à trouver le fil chronologique de sa souffrance au travail, arrivée à une extrémité qu'il ne répondait de rien de ce qui pouvait survenir s'il retournait au boulot. Il avait peur de perdre le contrôle de la situation...et peut-être s'en prendre à quelqu'un, Madame Tsoin-Tsoin ou bien lui-même. Cette possibilité dans ce qu'il arrive à dire de son angoisse extrème a été l'élément qui a alarmé - à juste titre - les délégués de la bourse du travail. L'urgence n'est pas de régler le problème juridique mais bien l'urgence de santé. Patrick va mal, il va très mal, la priorité est bien de le mettre à l'abri avant de voir comment on va pouvoir trouver une solution.

Il est agent d'entretien dans une résidence, et depuis quelques temps, une des propriétaires a décidé d'être sur son dos pour tout. Pour la prescription du travail, au jardin, à l'intérieur, les vitres, et ceci et cela. Elle a même refait le planning hebdomadaire, et vérifie tout, tout le temps. Elle prescrit aussi la manière de faire, et se scandalise que cela ne va pas assez vite. Elle finit par s'énerver et le traiter comme un "bon-à-rien". 

Mais Patrick, lui, a 15 ans d'ancienneté, et il sait bien entretenir cette résidence depuis ce temps. Il en connait les moindres recoins, il connait chaque manie de chaque résident. Les jardins ont été aménagés avec des plantes et cela lui donne plus de travail puisqu'il faut désherber au lieu de tondre. Il tond mais Madame Tsoin-Tsoin a décidé qu'il devait absolument désherber l'herbe avant de la tondre. Et de faire les baies-vitrées, et c'est elle finalement qui fait...la pluie et le beau-temps. Evidemment, elle oublie de remercier, elle passe et trouve toujours une critique à faire. Patrick se défend, mais Madame Tsoin-Tsoin n'est pas du genre à se laisser répondre par le "petit-personnel" parce que dans son boulot à elle, elle ne répond pas, elle obéit et trouve ça normal. Elle prétend d'ailleurs que Patrick n'est pas toujours à la loge du concierge, mais il ne peut pas y être quand il sort les poubelles, quand il désherbe l'herbe (!) et quand il change une ampoule au 5e. Patrick se donne du mal pour faire le travail encore mieux qu'avant, mais mieux que mieux, ça finit par être épuisant et compliqué. Comment faire mieux quand il donnait déjà le meilleur ? Comment donner le meilleur quand pleuvent toujours les critiques? Comment donner le meilleur quand il faut toujours faire de plus en plus vite ? Il finit par se demander comment faire pour ne pas croiser Madame Tsoin-Tsoin, ce qui, sans doute, alimente une rumeur qu'il est parti prendre un café je-ne-sais-où...Il finit surtout par se demander s'il est compétent alors qu'on l'a laissé faire ce travail depuis 15 ans dans une certaine autonomie, une certaine tranquilité, et qu'aujourd'hui, il faudrait le surveiller tout le temps.

Mercredi, Patrick a perdu son sang froid et a crié sa colère sur Madame Tsoin-Tsoin, ce qui ne lui ressemble pas, et d'ailleurs, il n'en revient toujours pas. Toujours doux et rêveur, il s'est vu s'emporter et a pris peur: et s'il l'avait frappé, jusqu'où serait-il allé? Et s'il avait quitté les lieux pour ne pas la frapper, qu'aurait-il pensé de lui-même, de sa dignité?

Patrick ne dort plus, il s'excuse d'être dans mon bureau, il pleure, il se sent dans une impasse parce qu'il ne voit pas quel travail il pourrait trouver à la place dans le contexte économique, il ne sait pas comment il va s'en sortir. Quitter ce travail pour ne plus affronter Madame Tsoin-Tsoin, ce serait bien mais il est chargé de famille, il a acheté une petite maison dans laquelle il a fait lui-même des travaux, il s'imagine déjà devoir déménager s'il part de ce travail et pleure à nouveau. Tout son discours est ponctué d'excuse, de pleurs, il regarde par terre et ne sait pas quoi faire.

Quand je lui annonce qu'il faut qu'il soit en arrêt pour retrouver ses esprits, il panique à l'idée que j'appelle son employeur, et angoisse à lidée que son médecin risque de n'être pas disponible pour le recevoir. J'appelle son employeur pour dire qu'il ne sera pas là la semaine prochaine et son médecin l'a reçu le jour même, percevant le degré d'urgence.

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19 juin 2012

La télé diffuse des documentaires sur le travail: de quoi débattre !

Soirée consacrée au travail sur France 2 Mardi 19 juin 2012

"La gueule de l'emploi" (22h56), "Les travailleurs du sexe"(00h30), "La mise à mort du travail: L'aliénation" (04h05).

A vos "magnétos" ou autres enregistreurs ( à moins que vous ne soyez encore évéillés à ces heures-là, le thème du travail bien évidememnt mis à de grandes heures d'écoute....!!!

 

 

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17 juin 2012

Tania*4

Tania m'appelle affolée. Son employeur est passé la voir lors d'une matinée de ménage. Pas pour savoir si tout se passe bien. Pas pour lui donner du bon matériel. Pas pour la féliciter de tout ce courage à frotter, à astiquer tous les jours en restant dans l'ombre. Pas pour lui annoncer une petite prime, une petite pause, un petit café. Même pas.

Non, il est passé lui demander de signer une rupture conventionnelle, parce que..." ' faut être sérieux, Madame Tania, ça ne peut plus durer, des gens se plaignent de la qualité de votre ménage là, sous la rampe, et les vitres, là haut au 4e étage, juste au dessus de la cage d'escalier, et le local à poubelle, hein, qui va la faire maintenant...les gens menacent de ne plus payer leurs charges à cause du local à poubelle, vous voyez, il faut trouver une solution, Madame Tania..."

Tania se défend. Elle ne veut pas signer, elle aime ce travail, elle en a besoin aussi pour nourrir sa famille. Mais elle s'éffondre ensuite: et si c'était vrai que tout le monde se plaint de moi? Tous ces gens qu'elle croise dans la journée et qui la saluent, alors que des faux-culs ? et si c'était vrai qu'elle ne faisait pas si bien le ménage, mais elle sait qu'elle donne le meilleur pour que ça brille. Mais avec les nouveaux produits, c'est vrai, c'est moins bien. Mais elle n'ose pas demander mieux, elle sait que ce sont des économies pour satisfaire les résidents. Ceux-là même qui se plaindraient aujourd'hui?

Elle se dit ensuite qu'en refusant de signer, elle est dans son droit mais qu'il veut se débarrasser d'elle alors qu'elle a eu un accident de travail ? ce n'est pas juste et Tania est paniquée. 

Je lui conseille de ne pas se décourager, et de continuer de travailler comme avant. Des résidents l'ont contactée pour faire une pétition pour la soutenir. Je lui conseille enfin de saisir l'inspecteur du travail. 

Elle continue quelques semaines...Et elle est envoyée en formation de ménage (!). Elle apprend comme utiliser des produits, comment faire les vitres, comment frotter et astiquer. Contrairement à ce que j'avais imaginé, elle ne vit pas cette formation comme une humiliation (au bout de 10 ans d'ancienneté) mais bien comme une formation continue. Elle commente "'faut pas rêver Docteur, je sais bien que mon patron ne me donnera pas tous les moyens pour faire comme à la formation, mais c'était intéressant !".

Quelques jours après, je suis surprise par un coup de téléphone en pleurs de Tania: elle vient de recevoir une lettre recommandée de son employeur: 

"Madame, 

Nous sommes passés constater les défauts de votre ménage en votre absence, nous vous demandons d'améliorer la qualité de votre ménage. Ce courrier est un avertissement, nous souhaitons vous recontrer pour vous le signifier de vive voix le xx/05/2012. Cordialement."

Tania s'est présentée à ce rendez-vous avec un délégué syndical.

Et elle a été licenciée quelques semaines plus tard pour faute. 

Les limites de l'action du médecin du travail, hors jeu. Traitement dégueulasse d'un accident de travail. La solution est radicale.

Je suis indignée, et après...?

 

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11 juin 2012

Tania*3

La contestation d'un avis médical de médecin du travail passe par l'Inspection du travail. Avec l'aide d'un médecin qui travaille à l'inspection du travail (le Médecin Inspecteur Régional), il examine la situation et rend un avis qui - actualise et - remplace mon avis. L'inspecteur rencontre l'employeur, le salarié et effectue une étude du poste. Le médecin a accès au dossier médical du travail du salarié, le reçoit en consultation, et pendant ce temps, l'Inspecteur du travail peut avoir accès aux documents de l'entreprise ( registre du personnel,...).

Pour un médecin du travail, cette expérience est toujours désagréable: il faut vraiment accepter que l'avis rendu après la contestation soit différent de celui qu'on avait rendu au départ. C'est une sacrée remise en question. Les salariés d'ailleurs peuvent également contester. Pour les salariés, quand un employeur conteste un avis, c'est également un mauvais moment à passer. 

Et ce jour-là, pour l'employeur, ça a été une sale journée.

Il a eu des remarques sur les conditions de travail, sur l'organisation sur les moyens, sur le travail en hauteur, les contrats de travail,... et l'avis du médecin du travail - moi - a été confirmé pour 3 mois.

Ouf.

Mais le répit n'a été que de courte durée. 

 

 

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08 juin 2012

Tania*2

Lors de ma rencontre avec l'employeur, il m'explique combien Tania qui n'est pas francophone parfaitement ne fait pas si bien son travail (malgré les 10ans d'ancienneté où ça ne génait personne).  J'explique de mon côté comment le travail de ménage peut être invisible et source de malentendus entre les gens maniaques du propre et leurs voisins, beaucoup moins exigents. J'essaie de le convaincre qu'après l'événement survenu dans l'immeuble, Tania ne pourra plus faire le local à poubelle, compte-tenu de l'exigüité des locaux et de l'impossiblité de s'enfuir. Elle a d'ailleurs des difficultés pour la baie vitrée, puisque le travail en hauteur tel qu'il est organisé est dangereux actuellement et donc il faudrait se pré-occuper de ces risques-là. Dans la critique de la qualité du côté du ménage, il faudra peut être évaluer si elle a le matériel nécessaire (puisque je sais que ce n'est manifestement pas le cas)...( ce n'est pas si étonnant quand on devient économe sur les produits que les personnes qui font le ménage deviennent inefficaces...et non pas paresseux, aveugles, ou incompétents.)

L'employeur veut bien tout, mais quand même, pour le local à poubelle...c'est embêtant. Et comme j'ai décidé de ne pas changer mon avis médical, je lui propose de le contester auprès de l'Inspection du travail. 

Ce qu'il a fait dès que j'ai quitté son bureau.

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01 juin 2012

Tania*1

Tania est concierge. Elle fait couragement tous les jours le ménage dans la cage d'escalier, le hall, les étages. Elle change les sacs poubelles dans les poubelles de la cave à côté des poubelles du vide ordure. Malgré les jours de pluie où les gens rentrent sans essuyer leurs pieds, magré les jours où il faut refaire encore le travail après le passage de la dizaine de chiens de l'immeuble pour la promenade du matin, ou celle du soir. Malgré les grognements du Monsieur du 4e quand l'ascenceur est bloqué pour le nettoyer. Malgré les surfaces vitrées à faire à fond en bas alors que l'escabeau est instable et qu'il faut aller jusqu'en haut. Malgré les serpillères usées, malgré les économies de bout-de-chandelle faites sur les produits ménagers, malgré tout, chaque jour, elle rend propre les lieux communs.

Un jour, alors qu'elle est dans la cave en train de changer les sacs poubelles, quelqu'un de l'immeuble surgit, la critique, la discussion s'envenime, impossible de s'en aller dans ce recoin de cave, elle est terrorisée, la personne s'énerve et la gifle. Le choc pour Tania qui ne comprend pas ce qui a pu déclancher cette violence, au travail, dans un recoin de cave.

Elle part porter plainte, déclare l'événement en accident de travail, et accepte un arrêt récupérateur. Je l'ai reçue en visite de reprise, Tania pleure, elle a 50 ans, elle a peur de retourner à cet endroit: comment faire si la situation se reproduit? comment imaginer qu'un tel événement ne se reproduira pas ? Et si c'était pire la prochaine fois ? Elle est traumatisée et elle a honte de se voir si affaiblie. 

Je la rassure et je rédige une restriction d'aptitude sur sa fiche: "Apte sauf le local à poubelle". Evidemment, cela gène l'organisation du travail, l'employeur m'appelle rapidement pour me convaincre de ne pas continuer dans cette voie avec cette personne. Je fais l'étude de poste, et je vais le rencontrer. 

 

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04 mai 2012

Trilogie d'un médecin du travail - Acte Trois - Traitement

Suite à la constatation de la souffrance aigüe d'un ingénieur, je l'avais envoyé à son médecin traitant pour des soins et un arrêt de travail. Dans ces moments-là, l'arrêt de travail est un traitement à part entière, il permet à la fois de mettre à l'abri du contexte pathogène un salarié en souffrance et à la fois pour ce salarié de reprendre pied quand il ne sait plus où il en est.

Retrouver le sommeil, retrouver ses repères, retrouver sa capacité à réfléchir à la situation dans laquelle on se trouve, permet ensuite de reprendre le travail avec sa créativité, son élan, pouvoir dire ce qui coince et construire éventuellement de nouvelles façons de travailler.  

Pendant ce temps-là, j'ai pu rencontrer les autres membres de son équipe de travail pour avoir une idée de l'ampleur des dégâts sur la santé de l'ensemble de l'équipe, et pour avoir accès à une autre analyse de la situation. Cela permet parfois de trouver des solutions avec ceux qui sont à l'intérieur, ceux qui connaissent le mieux le contexte. 

Quand l'ingénieur est revenu de son arrêt de travail, à la suite de mon alerte auprès de ses responsables hierarchiques, il a été soulagé d'une partie d'un des deux projets en démarrage avec l'aide d'un stagiaire, et a rapidement été déchargé du projet 2A qui le rendait malade. Il a pu reprendre son travail au même poste avec une charge de travail et un contexte qui ne nuisait plus à sa santé.

A l'échelle collective, la question aurait pu - dû - être reprise par le CHSCT.

Quand des événements de souffrances ne sont pas déclarés en AT ou en MP, ni même sur le registre des AT bénins quand il y en a un, cela les rend plus opaques, et donc plus difficiles à mettre en débat à l'échelle collective. La souffrance des cadres est également un tabou, tabou des cadres eux-mêmes (au risque de passer pour un faible, ou de voir briser sa carrière), et tabou d'un certain nombre de représentants du personnel qui considèrent encore aujourd'hui que les cadres sont des salariés privilégiés (et donc qu'on ne va quand même pas les plaindre...). 

Le travail intellectuel continue aujoud'hui encore d'être considéré comme non productif dans un certain nombre d'entreprises, il reste donc considéré seulement comme un surcoût de l'objet produit, alors même que sans ce travail de conception, il n'y aurait même pas l'objet ! Dans ces considérations, le débat dépasse largement le métier du médecin du travail...

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13 octobre 2010

Trilogie d'un médecin du travail - Acte deux - Diagnostic

La suite de l'histoire de l'ingénieur a mis du temps à être écrite, je cherche à concilier vie professionnelle et vie privée !

Dans la phase diagnostic, j'ai cherché à rencontrer ses collègues de travail d'une part, pour évaluer leur état de santé dans de telles circonstances: avaient-ils vécu les choses de la même manière? Avaient-ils eu le même impact sur leur activité de ces problèmes de relation avec le client? Comment avaient-ils fait pour supporter cette situation ? Ensuite, j'ai rencontré le N+1, le N+2, le supérieur impliqué dans le projet de manière indirecte. Je voulais savoir également s'ils avaient eu des conséquences de la difficulté de ce projet sur leur propre santé et s'ils avaient pu mesurer qu'il en avait eu sur la santé des salariés avec qui ils travaillent.

Avec les collègues de travail, je m'attendais à ce que chacun se protège bien des problèmes du projet et je craignais de me heurter à des "tout va bien, RAS". L’enquête aurait alors été beaucoup plus difficile pour moi. Finalement, je n'ai pas du tout obtenu ces réponses. J'ai pu continuer d'appréhender ce qui pouvait rendre ce projet fou, et ce qui pouvait rendre malade. Chacun avait plus ou moins pris ses précautions pour s'en éloigner, de ne faire que le nécessaire urgent, laissant alors l'ingénieur que j'avais vu dans un isolement qui expliquait aussi son désarroi.

Les managers, eux, minimisaient les choses, le N+2, presque du côté du mensonge. J'ai dû abattre les cartes que j'avais en main, comme quand on joue au poker pour déjouer ses répliques. Cet entretien avec le N+2 a quand même été une joute difficile. Le supérieur qui n'est pas directement dans le projet, lui, se demandait comment faire avec ce "maillon faible", il était plutôt dans le déni avec des phrases du genre "des idées suicidaires, on en a tous !" ou encore "il y a les sportifs de haut niveau et il y a les autres". J'ai pu répliquer à ces phrases toutes faites, mais il y a des fois où je préfèrerais être sourde !! 

Une fois ce tour d'horizon fait, j'ai pu passer à l'étape "Acte Trois - Traitement", et contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, les médecins du travail ne sont pas que des spectateurs, ni que des distributeurs de mouchoirs, d'inaptitude ou je ne sais quoi d'autre. Et contrairement à ce que pensent certains, ce n'est pas juste de la frustration de médecin du travail que de vouloir appeler cette phase d'intervention "traitement". Il s'agit bien de traiter la situation, l'assainir d'abord et prévenir les récidives ensuite.

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10 octobre 2010

Mes consultations

Mes consultations ne tiennent pas dans vingt minutes. La plupart du temps. 

Quand je n'ai pas vu quelqu'un depuis deux ans, je dois faire le point sur les deux années écoulées, tant sur le plan du travail que du côté de la santé. Faire des liens, me tenir au courant des dernières avancées dans l'entreprise. Quand le salarié me connaît, je n'ai plus à expliquer pourquoi je pose toutes ces questions. 

Je ne cherche pas à "meubler" comme certains commentaires ont pu le laisser penser. Certains de mes confrêres ont peut-être fini par laisser tomber des missions impossibles. Peut-être. Il est toujours assez facile d'ailleurs de généraliser à une profession toute entière ce qu'on a pu voir dans un cabinet médical. Et je passe beaucoup de temps dans les consultations à me situer dans le champ de la santé au travail. 

Si je pose la question "est-ce que tout va bien? et côté psy, tout va bien?", ça ne marche pas ! C'est comme la question: "Buvez-vous de l'alcool?" Pourquoi pas alors "Etes-vous alcoolique?" Ce serait plus rapide, mais ça ne marche pas. Si je m'en tenais là, je pourrais même faire des consultations à dix minutes, ce serait plus rentable. Des fois, même, j'en ai tellement marre de me faire houspiller sur ce que font les autres que je voudrais bien pouvoir bacler mes consutlations pour ne faire que dix minutes et dehors.

Seulement voilà, je ne peux pas. Je ne peux pas parce que même si je voulais les salariés eux-même attendent autre chose de cette consultation-là, et surtout quand ils me connaissent. Je me sens impliquée dans la vie de leur entreprise, dans leur vie au travail, de manière à pouvoir apporter mes compétences de santé au travail à ces endroits-là. Je ne considère jamais ces consultations comme des consultations de routine. Je n'y trouve pas de routine, il y a toujours des choses nouvelles, des choses que je n'avais pas bien comprises, des choses que j'ai pu voir sur le lieu de travail que je veux comprendre mieux. Et il y a leurs questions, leurs réactions, les choses qu'ils ont eux envie de me dire. Et ce qu'ils ont envie de partager, ça me fait avancer, et ce n'est jamais de la routine. Et ça ne rentre généralement pas dans vingt minutes.

Je ne peux pas faire des visites de dix minutes, et je ne le veux pas, j'aime ce métier et j'essaie de le faire bien. 

Quand je conclue ma consultation, je signe la fiche, elle devient le plus souvent un détail, une formalité, le plus important a été fait avant.

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