Carnet d'un médecin du travail

08 octobre 2013

Mais où sont les médecins du travail?

Il y a eu une période avant la réforme assez abominable où on ne pouvait pas remplir nos missions, par l'augmentation considérable du nombre de demandes de salariés ou d'employeurs, d'embauche et de reprises du travail, prenant alors le pas sur les visites périodiques qui devenaient infaisables.

Il y a eu la réforme. Et la période est encore plus abominable, puisque l'application de cette réforme est complexe, elle change un grand nombre de règles de fonctionnement, que nous devons au quotidien expliquer aux salariés et aux employeurs. Mais les interprétations sont diverses, la circulaire d'application a aggravé la confusion, et les différentes publications depuis également.

Et il y a eu l'annulation de décrets sur la fiche d'entreprise et le rapport annuel, sûrement fondée et souhaitable mais venant alors ajouter de l'incertitude. Et ensuite une nouvelle fiche d'aptitude en grand format, avec des mentions illégales, des mentions sur la fiche d'entreprise alors que le décret est toujours annulé, avec des imprécisions donnant lieu à toutes sortes d'interprétations.

Et pendant ce temps-là, les médecins du travail continuent de voir des salariés en souffance, ils continuent de faire des embauches à tour de bras pour de petits contrats, ce qui finit parfois par n'avoir aucun sens, ils continuent d'être les spectateurs impuissants de l'absence de maintien dans l'emploi, de licenciements pour inaptitude, sans reclassement proposé, ils continuent d'avoir le nez sur le guidon entre la forte demande de visites médicales, les études de postes et les fiches d'entreprise à rédiger, et les différentes réunions pour appliquer la réforme, ou celles pour coordonner l'équipe médicale (avec des infirmières).

Les médecins du travail continuent de mendier les documents uniques d'évaluation des risques qui ne sont pas rédigés ou enfouis dans des placards et non mis à jour, ils continuent d'entendre qu'ils ne font pas leur travail de visites périodiques, alors que personne dans un certain nombre d'entreprises ne les sollicite pour faire avancer la prévention en entreprise. Il faudrait qu'ils soient là pour cocher des cases comme sur la nouvelle fiche d'aptitude.

Et pendant ce temps-là, les salariés sont tranquillement exposés à des cancérogènes, à des risques pour leurs articulations, à des conditions de travail parfois mentalement intenables. Dans un monde basé sur l'argent, la finance, le commerce. L'humain disparait de notre monde du travail, et les médecins du travail aussi.

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05 mai 2013

L'actualité est brulante

Pas d'histoire clinique cette fois, même si les consultations deviennent de plus en plus le lieu où dire la violence du monde du travail dans le secret.

Juste une pétition mis sur un certain nombre de sites "Le patronat menace les médecins" et expliquée là:

http://asdpro.fr/?p=623

A suivre d'autres infos

Je compte sur vous

;)

 

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28 août 2012

Patrick*2

Patrick revient me voir quelques semaines après, il est en arrêt de travail, il va mieux. Il discute mieux, et il parvient à me dire ce qui ne va pas dans le nouveau planning. Il a pris le temps de regarder: depuis quelques années, le temps à consacrer aux taches d'entretien du parc et des jardins est passé de 18h par semaine à 10h par semaine, pour une charge plus importante, parce que des parterres de fleurs ont été installés et qu'il faut les nettoyer plus souvent que de l'herbe à tondre. Le nouveau planning prévoit toutes les tâches à faire sans marge de manoeuvre (sans doute au cas où il pourrait croire que les plages où il n'y a rien de prévu, il n'y a rien à faire...) et tout est organisé: deux heures pour les vitres de toutes les cages d'escalier, une heure pour rentrer, laver toutes les poubelles et les ranger dans les cages d'escalier, une heure et demie pour passer toutes les semaines l'aspirateur dans toutes les caves (8 cages),...et en haut de la page est écrit "tâches supplémentaires, voir feuille annexe". Sur la feuille annexe, il ya trente lignes de taches à faire en plus selon la météo, et s'il restait du temps pour le faire. Mais de toute façon, il faut le faire.

Patrick est tout à fait d'accord pour le faire, il a l'habitude au bout de 15 ans de travail à cet endroit, mais il tente de courrir derrière les tâches à faire, et de contenter tout le monde. Il veut que la résidence soit bien entretenue, il se donne à fond (il dit même avec humour qu'il essaie de battre ses propres records de rapidité: "j'ai mis 1h30 pour ramasser toutes les feuilles, une fois, essayez-donc de me battre !!"). Mais quand Madame Tsoin-Tsoin lui demande d'arracher toutes les mauvaises herbes avant de tondre, par exemple, il est d'accord mais cela lui prendrait trop de temps, ce qui lui serait reproché ensuite. Injonction paradoxale, ça s'appelle.

Il a été convoqué par le médecin conseil (de la CPAM) qui met fin aux indemnités journalières quelques jours après, celui qui lui a dit qu'il fallait reprendre, de ne pas se "laisser aller" dans un arrêt de travail trop long. Mfff. Ensuite, Patrick devait avoir ses congés annuels, ça tombe plutôt bien. Et puis, il a repris ses esprits et il va mieux.

Dans la réforme de médecine du travail, il est maintenant prévu, qu'avec l'accord des salariés, les médecins du travail peuvent faire des recommandations avant la reprise lors des visites de pré-reprise. Je téléphone donc à l'employeur pour lui dire que Patrick va reprendre son travail, et qu'il faudrai d'abord revoir son planning. Il faudrait également que Madame Tsoin-Tsoin puisse venir à l'Agence pour discuter des reproches qu'elle a à faire à Patrick et du planning. L'Agence me répond que Madame Tsoin-Tsoin ne devrait plus s'occuper de Patrick bientôt...suite à une discussion qu'elle a eu avec elle.

J'écris donc des recommandations sur une fiche de pré-reprise: "revoir le planning pour qu'il soit faisable et éviter les reproches répétitifs (L1152-1 du code du travail). Etude de poste prévue à la reprise de Patrick". Et Patrick a repris son travail.

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20 juillet 2012

L'art du fax

Appel dans une entreprise de 15 personnes, la personne du standard filtre tout:

- Bonjour, je voudrais juste dire que j'ai reçu un fax de chez vous mais je n'ai reçu que la première page.

- De qui est ce fax?

- Je ne sais pas puisque je n'ai que la première page.

-  Ben alors je ne peux pas vous passer la personne qui vous a envoyé un fax si vous ne me dites pas de qui est ce fax.

- [détresse !] J'appelle juste pour dire que je n'ai pas toutes les pages, donc je n'ai pas la signature de ce fax, donc je ne sais pas qui l'envoie mais je n'ai que la première page !

- peut-être Madame Gourde vous l'a envoyé ?

- peut-être...alors je vous laisse prendre le message: j'ai bien reçu un fax mais je n'ai que la première page !!!

Les coups de fil fructueux...j'adooore !

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15 juillet 2012

Patrick*1

Un après-midi, je rentrais d'une visite en entreprise, et mon assistante m'indique qu'un salarié adressé en urgence par un délégué syndical de la bourse du travail est arrivé. Il a l'air inquiétant semble-t-il.

Je le reçois dans mon bureau, et cela a pris deux heures pour comprendre ce qui lui arrivait. Il fallait arriver à trouver le fil chronologique de sa souffrance au travail, arrivée à une extrémité qu'il ne répondait de rien de ce qui pouvait survenir s'il retournait au boulot. Il avait peur de perdre le contrôle de la situation...et peut-être s'en prendre à quelqu'un, Madame Tsoin-Tsoin ou bien lui-même. Cette possibilité dans ce qu'il arrive à dire de son angoisse extrème a été l'élément qui a alarmé - à juste titre - les délégués de la bourse du travail. L'urgence n'est pas de régler le problème juridique mais bien l'urgence de santé. Patrick va mal, il va très mal, la priorité est bien de le mettre à l'abri avant de voir comment on va pouvoir trouver une solution.

Il est agent d'entretien dans une résidence, et depuis quelques temps, une des propriétaires a décidé d'être sur son dos pour tout. Pour la prescription du travail, au jardin, à l'intérieur, les vitres, et ceci et cela. Elle a même refait le planning hebdomadaire, et vérifie tout, tout le temps. Elle prescrit aussi la manière de faire, et se scandalise que cela ne va pas assez vite. Elle finit par s'énerver et le traiter comme un "bon-à-rien". 

Mais Patrick, lui, a 15 ans d'ancienneté, et il sait bien entretenir cette résidence depuis ce temps. Il en connait les moindres recoins, il connait chaque manie de chaque résident. Les jardins ont été aménagés avec des plantes et cela lui donne plus de travail puisqu'il faut désherber au lieu de tondre. Il tond mais Madame Tsoin-Tsoin a décidé qu'il devait absolument désherber l'herbe avant de la tondre. Et de faire les baies-vitrées, et c'est elle finalement qui fait...la pluie et le beau-temps. Evidemment, elle oublie de remercier, elle passe et trouve toujours une critique à faire. Patrick se défend, mais Madame Tsoin-Tsoin n'est pas du genre à se laisser répondre par le "petit-personnel" parce que dans son boulot à elle, elle ne répond pas, elle obéit et trouve ça normal. Elle prétend d'ailleurs que Patrick n'est pas toujours à la loge du concierge, mais il ne peut pas y être quand il sort les poubelles, quand il désherbe l'herbe (!) et quand il change une ampoule au 5e. Patrick se donne du mal pour faire le travail encore mieux qu'avant, mais mieux que mieux, ça finit par être épuisant et compliqué. Comment faire mieux quand il donnait déjà le meilleur ? Comment donner le meilleur quand pleuvent toujours les critiques? Comment donner le meilleur quand il faut toujours faire de plus en plus vite ? Il finit par se demander comment faire pour ne pas croiser Madame Tsoin-Tsoin, ce qui, sans doute, alimente une rumeur qu'il est parti prendre un café je-ne-sais-où...Il finit surtout par se demander s'il est compétent alors qu'on l'a laissé faire ce travail depuis 15 ans dans une certaine autonomie, une certaine tranquilité, et qu'aujourd'hui, il faudrait le surveiller tout le temps.

Mercredi, Patrick a perdu son sang froid et a crié sa colère sur Madame Tsoin-Tsoin, ce qui ne lui ressemble pas, et d'ailleurs, il n'en revient toujours pas. Toujours doux et rêveur, il s'est vu s'emporter et a pris peur: et s'il l'avait frappé, jusqu'où serait-il allé? Et s'il avait quitté les lieux pour ne pas la frapper, qu'aurait-il pensé de lui-même, de sa dignité?

Patrick ne dort plus, il s'excuse d'être dans mon bureau, il pleure, il se sent dans une impasse parce qu'il ne voit pas quel travail il pourrait trouver à la place dans le contexte économique, il ne sait pas comment il va s'en sortir. Quitter ce travail pour ne plus affronter Madame Tsoin-Tsoin, ce serait bien mais il est chargé de famille, il a acheté une petite maison dans laquelle il a fait lui-même des travaux, il s'imagine déjà devoir déménager s'il part de ce travail et pleure à nouveau. Tout son discours est ponctué d'excuse, de pleurs, il regarde par terre et ne sait pas quoi faire.

Quand je lui annonce qu'il faut qu'il soit en arrêt pour retrouver ses esprits, il panique à l'idée que j'appelle son employeur, et angoisse à lidée que son médecin risque de n'être pas disponible pour le recevoir. J'appelle son employeur pour dire qu'il ne sera pas là la semaine prochaine et son médecin l'a reçu le jour même, percevant le degré d'urgence.

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19 juin 2012

La télé diffuse des documentaires sur le travail: de quoi débattre !

Soirée consacrée au travail sur France 2 Mardi 19 juin 2012

"La gueule de l'emploi" (22h56), "Les travailleurs du sexe"(00h30), "La mise à mort du travail: L'aliénation" (04h05).

A vos "magnétos" ou autres enregistreurs ( à moins que vous ne soyez encore évéillés à ces heures-là, le thème du travail bien évidememnt mis à de grandes heures d'écoute....!!!

 

 

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17 juin 2012

Tania*4

Tania m'appelle affolée. Son employeur est passé la voir lors d'une matinée de ménage. Pas pour savoir si tout se passe bien. Pas pour lui donner du bon matériel. Pas pour la féliciter de tout ce courage à frotter, à astiquer tous les jours en restant dans l'ombre. Pas pour lui annoncer une petite prime, une petite pause, un petit café. Même pas.

Non, il est passé lui demander de signer une rupture conventionnelle, parce que..." ' faut être sérieux, Madame Tania, ça ne peut plus durer, des gens se plaignent de la qualité de votre ménage là, sous la rampe, et les vitres, là haut au 4e étage, juste au dessus de la cage d'escalier, et le local à poubelle, hein, qui va la faire maintenant...les gens menacent de ne plus payer leurs charges à cause du local à poubelle, vous voyez, il faut trouver une solution, Madame Tania..."

Tania se défend. Elle ne veut pas signer, elle aime ce travail, elle en a besoin aussi pour nourrir sa famille. Mais elle s'éffondre ensuite: et si c'était vrai que tout le monde se plaint de moi? Tous ces gens qu'elle croise dans la journée et qui la saluent, alors que des faux-culs ? et si c'était vrai qu'elle ne faisait pas si bien le ménage, mais elle sait qu'elle donne le meilleur pour que ça brille. Mais avec les nouveaux produits, c'est vrai, c'est moins bien. Mais elle n'ose pas demander mieux, elle sait que ce sont des économies pour satisfaire les résidents. Ceux-là même qui se plaindraient aujourd'hui?

Elle se dit ensuite qu'en refusant de signer, elle est dans son droit mais qu'il veut se débarrasser d'elle alors qu'elle a eu un accident de travail ? ce n'est pas juste et Tania est paniquée. 

Je lui conseille de ne pas se décourager, et de continuer de travailler comme avant. Des résidents l'ont contactée pour faire une pétition pour la soutenir. Je lui conseille enfin de saisir l'inspecteur du travail. 

Elle continue quelques semaines...Et elle est envoyée en formation de ménage (!). Elle apprend comme utiliser des produits, comment faire les vitres, comment frotter et astiquer. Contrairement à ce que j'avais imaginé, elle ne vit pas cette formation comme une humiliation (au bout de 10 ans d'ancienneté) mais bien comme une formation continue. Elle commente "'faut pas rêver Docteur, je sais bien que mon patron ne me donnera pas tous les moyens pour faire comme à la formation, mais c'était intéressant !".

Quelques jours après, je suis surprise par un coup de téléphone en pleurs de Tania: elle vient de recevoir une lettre recommandée de son employeur: 

"Madame, 

Nous sommes passés constater les défauts de votre ménage en votre absence, nous vous demandons d'améliorer la qualité de votre ménage. Ce courrier est un avertissement, nous souhaitons vous recontrer pour vous le signifier de vive voix le xx/05/2012. Cordialement."

Tania s'est présentée à ce rendez-vous avec un délégué syndical.

Et elle a été licenciée quelques semaines plus tard pour faute. 

Les limites de l'action du médecin du travail, hors jeu. Traitement dégueulasse d'un accident de travail. La solution est radicale.

Je suis indignée, et après...?

 

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11 juin 2012

Tania*3

La contestation d'un avis médical de médecin du travail passe par l'Inspection du travail. Avec l'aide d'un médecin qui travaille à l'inspection du travail (le Médecin Inspecteur Régional), il examine la situation et rend un avis qui - actualise et - remplace mon avis. L'inspecteur rencontre l'employeur, le salarié et effectue une étude du poste. Le médecin a accès au dossier médical du travail du salarié, le reçoit en consultation, et pendant ce temps, l'Inspecteur du travail peut avoir accès aux documents de l'entreprise ( registre du personnel,...).

Pour un médecin du travail, cette expérience est toujours désagréable: il faut vraiment accepter que l'avis rendu après la contestation soit différent de celui qu'on avait rendu au départ. C'est une sacrée remise en question. Les salariés d'ailleurs peuvent également contester. Pour les salariés, quand un employeur conteste un avis, c'est également un mauvais moment à passer. 

Et ce jour-là, pour l'employeur, ça a été une sale journée.

Il a eu des remarques sur les conditions de travail, sur l'organisation sur les moyens, sur le travail en hauteur, les contrats de travail,... et l'avis du médecin du travail - moi - a été confirmé pour 3 mois.

Ouf.

Mais le répit n'a été que de courte durée. 

 

 

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08 juin 2012

Tania*2

Lors de ma rencontre avec l'employeur, il m'explique combien Tania qui n'est pas francophone parfaitement ne fait pas si bien son travail (malgré les 10ans d'ancienneté où ça ne génait personne).  J'explique de mon côté comment le travail de ménage peut être invisible et source de malentendus entre les gens maniaques du propre et leurs voisins, beaucoup moins exigents. J'essaie de le convaincre qu'après l'événement survenu dans l'immeuble, Tania ne pourra plus faire le local à poubelle, compte-tenu de l'exigüité des locaux et de l'impossiblité de s'enfuir. Elle a d'ailleurs des difficultés pour la baie vitrée, puisque le travail en hauteur tel qu'il est organisé est dangereux actuellement et donc il faudrait se pré-occuper de ces risques-là. Dans la critique de la qualité du côté du ménage, il faudra peut être évaluer si elle a le matériel nécessaire (puisque je sais que ce n'est manifestement pas le cas)...( ce n'est pas si étonnant quand on devient économe sur les produits que les personnes qui font le ménage deviennent inefficaces...et non pas paresseux, aveugles, ou incompétents.)

L'employeur veut bien tout, mais quand même, pour le local à poubelle...c'est embêtant. Et comme j'ai décidé de ne pas changer mon avis médical, je lui propose de le contester auprès de l'Inspection du travail. 

Ce qu'il a fait dès que j'ai quitté son bureau.

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01 juin 2012

Tania*1

Tania est concierge. Elle fait couragement tous les jours le ménage dans la cage d'escalier, le hall, les étages. Elle change les sacs poubelles dans les poubelles de la cave à côté des poubelles du vide ordure. Malgré les jours de pluie où les gens rentrent sans essuyer leurs pieds, magré les jours où il faut refaire encore le travail après le passage de la dizaine de chiens de l'immeuble pour la promenade du matin, ou celle du soir. Malgré les grognements du Monsieur du 4e quand l'ascenceur est bloqué pour le nettoyer. Malgré les surfaces vitrées à faire à fond en bas alors que l'escabeau est instable et qu'il faut aller jusqu'en haut. Malgré les serpillères usées, malgré les économies de bout-de-chandelle faites sur les produits ménagers, malgré tout, chaque jour, elle rend propre les lieux communs.

Un jour, alors qu'elle est dans la cave en train de changer les sacs poubelles, quelqu'un de l'immeuble surgit, la critique, la discussion s'envenime, impossible de s'en aller dans ce recoin de cave, elle est terrorisée, la personne s'énerve et la gifle. Le choc pour Tania qui ne comprend pas ce qui a pu déclancher cette violence, au travail, dans un recoin de cave.

Elle part porter plainte, déclare l'événement en accident de travail, et accepte un arrêt récupérateur. Je l'ai reçue en visite de reprise, Tania pleure, elle a 50 ans, elle a peur de retourner à cet endroit: comment faire si la situation se reproduit? comment imaginer qu'un tel événement ne se reproduira pas ? Et si c'était pire la prochaine fois ? Elle est traumatisée et elle a honte de se voir si affaiblie. 

Je la rassure et je rédige une restriction d'aptitude sur sa fiche: "Apte sauf le local à poubelle". Evidemment, cela gène l'organisation du travail, l'employeur m'appelle rapidement pour me convaincre de ne pas continuer dans cette voie avec cette personne. Je fais l'étude de poste, et je vais le rencontrer. 

 

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Fin »